Le spectre de Marx hante la classe dirigeante américaine

Par Barry Gray
7 novembre 2018

Le mois dernier, le Conseil des conseillers économiques, une agence de la Maison Blanche de Trump, a publié un rapport extraordinaire intitulé The Opportunity Costs of Socialism [les coûts de renoncement du socialisme]. Le rapport commence par la déclaration suivante : « Coïncidant avec le 200ᵉ anniversaire de la naissance de Karl Marx, le socialisme fait un retour dans le discours politique américain. Des propositions politiques détaillées émanant de socialistes autoproclamés gagnent en soutien au Congrès et parmi la plupart des jeunes électeurs. »

Le fait même que le gouvernement des États-Unis reconnaisse officiellement l’augmentation du soutien populaire au socialisme, en particulier parmi les jeunes de la nation, témoigne des vastes changements qui se produisent dans la conscience politique de la classe ouvrière et de la terreur que ce phénomène inspire chez l’élite dirigeante. L’Amérique est, après tout, un pays où l’anticommunisme a été pendant une grande partie du siècle une religion laïque parrainée par l’État. Aucune classe dirigeante n’a autant cherché à exclure la politique socialiste du discours politique que la classe dirigeante américaine.

Le document de 70 pages est en soi une longue tirade insensée de droite. Il cherche à discréditer le socialisme en l’identifiant aux pays capitalistes tels que le Venezuela, qui ont procédé à la nationalisation accrue de certaines parties de l’économie tout en protégeant la propriété privée des banques et, avec l’effondrement des prix du pétrole et d’autres produits de base après 2008, ont attaqué sans cesse le niveau de vie de la classe ouvrière.

Il identifie le socialisme avec des propositions de réforme sociale modérée, telles que Medicare for all (l’assurance-maladie pour tous), soulevées et de plus en plus abandonnées par une section du Parti démocrate. Il cite Milton Friedman et Margaret Thatcher pour promouvoir les vertus de la « liberté économique », c’est-à-dire le fonctionnement débridé du marché capitaliste, et pour dénoncer toutes les réformes sociales, réglementations commerciales, augmentations d’impôts ou toute autre chose qui nuit à l’enrichissement personnel de l’oligarchie.

Les arguments et les thèmes du rapport trouvent leur expression dans les discours de campagne fascisants de Donald Trump, qui attaque systématiquement et de manière absurde les démocrates en tant que socialistes et les accuse de vouloir transformer l’Amérique en un autre Venezuela « socialiste ».

Qu’est-ce qui a motivé cet effort de dénigrement du socialisme ?

Une série de récents sondages aux États-Unis et en Europe ont montré une forte augmentation de la répugnance populaire vis-à-vis du capitalisme et du soutien au socialisme. En mai 2017, dans une enquête menée par l’Union des radiodiffuseurs européens auprès des personnes âgées de 18 à 35 ans, plus de la moitié ont déclaré qu’ils participeraient à un « soulèvement à grande échelle ». Neuf sur dix étaient d’accord avec l’énoncé « Les banques et l’argent règnent dans le monde. »

En novembre dernier, un sondage mené par YouGov a montré que 51 % des Américains âgés de 21 à 29 ans préféreraient vivre dans un pays socialiste ou communiste plutôt que dans un pays capitaliste.

En août de cette année, un sondage Gallup a révélé que pour la première fois depuis le début de l’organisation, moins de la moitié des Américains âgés de 18 à 29 ans avaient une vision positive du capitalisme, tandis que plus de la moitié avaient une vision positive du socialisme. Le pourcentage de jeunes qui perçoivent positivement le capitalisme est passé de 68 % en 2010 à 45 % cette année, soit une baisse de 23 % en huit ans seulement.

Ce regain d’intérêt pour le socialisme est lié à une résurgence de la lutte des classes aux États-Unis et dans le monde. Aux États-Unis, le nombre de grèves majeures depuis le début de l’année est de 21, soit trois fois plus qu’en 2017. La classe dirigeante était particulièrement terrifiée par les débrayages des enseignants plus tôt cette année, car les plus grandes grèves avaient été organisées par la base dans une rébellion des enseignants contre les syndicats, reflétant l’affaiblissement des organisations pro-capitalistes qui répriment la lutte de classe depuis des décennies.

La croissance de la lutte de classe est un processus objectif impulsé par la crise mondiale du capitalisme, qui trouve son expression sociale et politique la plus aiguë au centre du capitalisme mondial – les États-Unis. C’est la lutte de classe qui fournit la clé de la lutte pour un véritable socialisme.

Des masses de travailleurs et de jeunes sont entraînées dans la lutte et radicalisées politiquement par des décennies de guerre ininterrompue et par la croissance stupéfiante des inégalités sociales. Ce processus s’est accéléré au cours des 10 années écoulées depuis le krach de Wall Street en 2008. Les années Obama ont vu le plus grand transfert de richesse de l’histoire d’en bas en haut, l’escalade des guerres commencées sous Bush et leur propagation en Libye, en Syrie et au Yémen et l’intensification de la surveillance de masse, les attaques contre les immigrés et d’autres mesures d’État policier.

Cela a ouvert la voie à l’élévation de Trump, la personnification de la criminalité et de l’arriération de l’oligarchie au pouvoir.

Dans des conditions où le PDG typique des États-Unis gagne en une journée presque autant que le travailleur moyen en une année entière et où la valeur nette des 400 Américains les plus riches a doublé au cours de la dernière décennie, la classe ouvrière recherche une alternative radicale au statu quo. Comme le Socialist Equality Party l’avait écrit dans son programme il y a huit ans, « La rupture du capitalisme et la lutte pour le socialisme aux États-Unis » :

« Toutefois, le changement de conditions objectives amènera les travailleurs américains à changer d’avis. La réalité du capitalisme fournira aux travailleurs de nombreuses raisons de se battre pour un changement fondamental et révolutionnaire de l’organisation économique de la société. »

La réponse de la classe dirigeante est double. Premièrement, l’abandon des formes de gouvernement démocratiques bourgeois et le virage vers la dictature. Les préparatifs des élections de mi-mandat ont révélé le stade avancé de ces préparatifs, avec les attaques fascisantes de Trump sur les immigrés, le déploiement de troupes à la frontière, les menaces d’abattre des hommes, des femmes et des enfants non armés en quête d’asile, et sa promesse de renverser le 14ᵉ amendement qui établit le droit du sol.

Le fait que cela n’ait suscité aucune opposition sérieuse de la part des démocrates et des médias montre clairement que toute la classe dirigeante est unie autour d’un virage vers l’autoritarisme. En effet, les démocrates sont à l’avant-garde de la censure d’Internet afin de faire taire les opposants de gauche et socialistes.

La deuxième réponse est de promouvoir des socialistes factices tels que Bernie Sanders, les Democratic Socialists of America (DSA) et d’autres organisations de pseudo-gauche afin de confondre la classe ouvrière et de canaliser son opposition derrière le Parti démocrate.

En 2018, Sanders étant totalement intégré à la direction du Parti démocrate, ce rôle a été en grande partie délégué à la DSA, qui fonctionne comme une branche des démocrates. Deux membres de la DSA, Alexandria Ocasio-Cortez à New York et Rashida Tlaib à Detroit, sont susceptibles de remporter des sièges à la Chambre des représentants en tant que candidats du Parti démocrate.

Plus ils se rapprochent de leur prise de fonctions, plus ils cherchent à se démarquer de leur prétendue affiliation socialiste. Ocasio-Cortez, qui, par exemple, s’est associée à Sanders pour faire l’éloge du défunt va-t-en-guerre John McCain, a refusé de répondre à une question pour savoir si elle s’opposait aux guerres américaines au Moyen-Orient et a abandonné son appel de campagne pour l’abolition de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE, agence de police de l’immigration).

La classe ouvrière et les jeunes cherchent de plus en plus une autre voie, socialiste, mais leur compréhension du socialisme et de son histoire est limitée. Là, le rôle du parti révolutionnaire, le Parti de l’égalité socialiste, est essentiel. Lui seul cherche à doter le mouvement de masse émergent de la classe ouvrière d’un véritable programme révolutionnaire, socialiste et internationaliste.

Le SEP se bat pour mobiliser et unir la classe ouvrière aux États-Unis et au niveau international, en opposition à l’ensemble de l’élite dirigeante et à tous ses politiciens et partis corrompus. Comme notre programme l’explique :

« Mais le socialisme ne sera réalisé que par l’instauration du pouvoir ouvrier. Ce sera un combat difficile […] Le socialisme n’est pas un cadeau à donner à la classe ouvrière. Il faudra que la classe ouvrière se batte elle-même pour le gagner.

La tâche qui s’impose aux travailleurs et aux jeunes qui cherchent le moyen de lutter contre la guerre, les inégalités, la pauvreté et la répression consiste à rejoindre et à construire le Parti de l’égalité socialiste pour mener les luttes de masse à venir de la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 6 novembre 2018)