Contre la fermeture de Ford-Blanquefort, il faut des comités d’action de la base indépendants des syndicats!

Par Francis Dubois et Anthony Torres
27 octobre 2018

Alors que Ford prépare la fermeture définitive de son site de Blanquefort près de Bordeaux, la question décisive est comment défendre les 850 emplois menacés. Les diverses manœuvres organisées depuis des mois par les syndicats et leurs alliés politiques comme le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) ou Lutte ouvrière (LO) ont lamentablement échoué à stopper la fermeture de ce site produisant des boîtes de vitesse.

La politique nationaliste de «dialogue social» des syndicats avec Ford et l‘État français ont encore une fois mené les travailleurs visés et les habitants des régions touchées dans une impasse. Après les fermetures de l’usine PSA d’Aulnay-sous-bois, de Continental à Clairoix ou encore de Goodyear à Amiens, toutes avalisées par les appareils syndicaux, un nouveau massacre social est annoncé.

La perspective imposée par les syndicats et le NPA, dont le candidat présidentiel Philippe Poutou est bureaucrate CGT à Blanquefort, a été de chercher un repreneur avec l’appui de Macron et de négocier un «plan social», quitte à accepter le principe de licenciements. Après le refus de Ford de vendre son site au fabriquant belge Punch Powerglide, la faillite de cette stratégie est patente.

Ce dont les travailleurs ont besoin, c‘est d’une perspective claire pour lancer lutte contre la fermeture et les pertes d’emploi, en mobilisant tous les travailleurs de l’automobile et des autres branches. Alors que des milliardaires individuels comme Bernard Arnault réalisent des dizaines de milliards de profits grâce au pillage social organisé par Macron, il est intolérable de laisser des travailleurs sur le carreau. Mais on ne peut mener une lutte sous le diktat des appareils syndicaux.

Il s’agit de construire des comités d’action de la base à Ford-Blanquefort et des comités de quartiers et de lieux de travail dans la région, indépendants des syndicats, qui lanceront une lutte en prenant contact avec les travailleurs de l’automobile ailleurs en Europe et plus largement dans leur région. Ceci permettrait de mobiliser plus les travailleurs et de rompre l’isolement et l’inaction que les appareils syndicaux et leurs alliés politiques ont imposés aux travailleurs à Blanquefort.

La manifestation organisée par les syndicats et leurs soutiens politiques le 22 septembre a révélé leur faillite et leur manque flagrant de soutien parmi les travailleurs. Après six mois de «dialogue» avec Ford et divers politiciens, la manifestation a rassemblé quelques centaines de dirigeants syndicaux et de personnalités comme Olivier Besancenot du NPA. La majorité des 850 travailleurs menacés de licenciement et leur familles restaient à l’écart.

Témoignant de l‘unité entre les syndicats, la pseudo gauche et le gouvernement, elle avait été organisée le lendemain de la venue de Bruno Le Maire, le ministre de l’économie de Macron. Il avait vanté une reprise par Punch, applaudie par la CGT.

Il y avait aussi là Poutou. Depuis la première annonce de fermeture en février, il a soutenu la ligne de «dialogue» de la CGT avec le constructeur automobile et l‘État, et de faire en sorte que les travailleurs ne se mobilisent pas. Le 22 septembre, il a insisté sur cette ligne: «La lutte continue mais dans des conditions différentes puisque le gouvernement est revenu dans le dossier après un grand silence de plusieurs mois. (...) L’espoir est un peu revenu mais il ne faut rien relâcher.»

«Nous avons un intérêt commun avec l’État, celui de sauver le maximum d’emplois. Le plan de reprise a été formellement déposé», disait-il le 15 octobre, alors que Ford s’opposait clairement à une reprise par Punch.

Le même jour, Bruno Le Maire soulignait involontairement l’idiotie de la perspective syndicale en allant quémander auprès de Trump pour qu’il convainque Ford d‘accepter un repreneur qui, de plus, avait déjà dit vouloir licencier la moitié des 850 ouvriers. Alors que Poutou et la CGT tentaient de vendre leur «reprise», même le maire de droite à Bordeaux, Alain Juppé s’exprimait plus franchement. Après avoir laissé en plan une énième réunion avec les syndicats et les pouvoirs publics, disait-il, «Ford ne cesse de nous raconter des balivernes.»

Cinquante ans après la grève générale de Mai-juin 1968, la colère des travailleurs des régions frappées par les fermetures est au bord de l’explosion. La femeture annoncée n’est pas inévitable, mais voulue et planifiée par des professionnels de la défaite: des appareils syndicaux financés par l’État et le patronat, et des partis de pseudo-gauche.

On peut lutter pour sauver le site et l’emploi, mais ce n’est qu’en préparant indépendamment d’eux des grèves et des luttes à Ford, et très largement contre l’offensive austéritaire liée à la loi travail arrangée entre les syndicats, l’État policier de Macron et l’Union européenne. Cette tâche, les travailleurs ne peuvent la confier à une ou autre fraction de l’appareil syndical français. C’est en fondant des comités d’action que la classe ouvrière se dotera des organisations dont elle a besoin pour mener une contre-offensive sociale et politique.

Une lutte pareille provoquera l’hostilité sans faille des appareils syndicaux et de leurs alliés politiques. Poutou et le NPA jouent à Blanquefort le même rôle que Jean Pierre Mercier de Lutte ouvrière dans la fermeture de l’usine PSA d'Aulnay en 2013. LO et la CGT ont imposé la perspective de négocier les conditions de départ, assurant ainsi la fermeture du site; LO ne voulait pas d‘une grève de l’automobile qui aurait déstabilisé le gouvernement Hollande, dont LO avait voulu l’élection en 2012.

LO avait expliqué à l‘époque: «En effet il n’y a plus que deux solutions pour les ouvriers: préférer le licenciement tout de suite, avec plusieurs dizaines de milliers d’euros – parfois plus de 100.000 selon l’ancienneté –, ou croire dans les belles promesses de reclassement de PSA, en risquant à la fin de se retrouver dehors quand même, à la fermeture de l’usine, mais avec la somme minimale. Le choix est vite fait!»

Et à présent, sur Blanquefort, LO déclarait le 26 septembre, «Pour les emplois comme pour de meilleures conditions de départ, les travailleurs n’ont d’autre choix que de lutter pour faire payer les patrons le plus cher possible.»

A Blanquefort, la perspective du NPA est également d’empêcher que la colère ouvrière ne se transforme en un mouvement indépendant des syndicats. Alain Krivine a exposé la démoralisation de son parti et le gouffre que le sépare des travailleurs lors d’un meeting électoral de juin 2017 à Paris, où il a évoqué Blanquefort et traité les travailleurs de nationalistes «paumés».

Après le Brexit et l’élection de Trump, la candidature de Poutou ne les intéressait pas, disait Krivine, car «tout le monde est paumé, paumé. Vous regardez les élections, on ne peut plus prévoir quoi que ce soit». Il a ajouté qu’à Blanquefort, Poutou «vous dira qu'il a un mal fou depuis quelques mois à mobiliser des travailleurs de Ford pour venir en solidarité avec telle ou telle lutte, et même pour mener la lutte à Ford, qui risque de se faire licencier et fermer.»

Le manque d’intérêt porté par les travailleurs aux manœuvres syndicales à Blanquefort indique non pas que la masse de travailleurs est apolitique et nationaliste, comme dit Krivine, mais qu’elle n’accepte plus une lutte sous le diktat des appareils syndicaux. Comme il y a un demi-siècle, une situation révolutionnaire se prépare. Le Parti de l’égalité socialiste, la section française du Comité international de la Quatrième Internationale, appelle à la discussion la plus large de cette perspective sur les lieux de travail, dans les écoles et sur Internet.

Voir également:

Formons des Comités d’Action pour mener la lutte contre Macron!

(24 mai 2018)