La Commission européenne rejette le budget de l'Italie pour 2019

Par Marianne Arens et Alex Lantier
25 octobre 2018

Mardi, la Commission européenne a annulé le budget 2019 proposé par le gouvernement d'extrême droite italien, affirmant qu'il violait les promesses de l'Italie à l’Union européenne (UE) d'imposer l'austérité, et a exigé des révisions. C'est la première fois que la Commission européenne exige d’un État membre de l'UE de réécrire et de soumettre à nouveau son budget à l'UE.

Une lutte brutale va se dérouler aux sommets de la politique bourgeoise européenne, alors que les forces pro-européennes et les populistes d'extrême-droite se battent pour imposer chacun leur version de l'austérité tout en essayant d'éviter une panique financière susceptible de provoquer un krach boursier en Italie et dans le monde.

La question impérative est celle d’une perspective d'opposition politique indépendante de la classe ouvrière, qui unit les luttes ouvrières contre l'austérité en Italie et dans toute l'Europe. Le diktat d'austérité de l'UE et la démagogie nationaliste du ministre italien de l'Intérieur, néo-fasciste Matteo Salvini, sont autant de droite et hostiles aux travailleurs l’un que l’autre.

Le 18 octobre, l'UE a publié une lettre dénonçant le «budget du peuple» de Salvini pour son «écart significatif» par rapport aux plans précédents et exigeant des éclaircissements. Bien que le budget d'austérité de Salvini se situe dans les limites de déficit imposées par les critères de Maastricht, il affiche un déficit trois fois plus élevé que les 0,8 pour cent du produit intérieur brut (PIB) promis par le précédent gouvernement italien.

La lettre de l'UE a déclenché une liquidation massive sur les marchés obligataires, et le commissaire européen à l'Economie, Pierre Moscovici, s’est engagé à un « dialogue constructif » avec Rome afin de prévenir un krach. Alors que les banques italiennes détiennent des créances douteuses estimées à 260 milliards d'euros, le Crédit Suisse AG prévoit que le système bancaire italien serait sujet à « une pression intenable » si les obligations italiennes chutaient au point de payer 4 pour cent d’intérêt de plus que les obligations allemandes. Cela a failli se passer le 19 octobre, lorsque la «marge» par rapport aux obligations allemandes avait atteint 3,41 pour cent.

Malgré les promesses de Moscovici, la Commission européenne a de nouveau dénoncé le budget italien mardi et demandé officiellement qu'il soit réécrit conformément au diktat d'austérité de l'UE. «Malheureusement, les clarifications n’ont pas été convaincantes au point de modifier nos précédentes conclusions concernant des non-conformités particulièrement graves», a déclaré le vice-président de la Commission européenne, Valdis Dombrovskis. «Le gouvernement italien s'oppose sciemment et ouvertement aux engagements pris. … Il est tentant de guérir la dette par plus de dette, mais à un moment, la dette pèse trop lourd. »

La décision de la Commission a infirmé une déclaration lundi du Portugais Mario Centeno, le nouveau chef de l'eurogroupe des ministres des Finances de la zone euro. Centeno avait loué les réponses de Rome à l'UE comme «constructives» et prédisait qu'on parviendrait à un accord.

Le gouvernement italien dispose maintenant de trois semaines pour réécrire et soumettre à nouveau son budget, sous peine d'amendes de plusieurs milliards d'euros.

Les responsables italiens lancent des appels à la résistance nationaliste contre Bruxelles, tout en signalant qu'un accord pourrait être conclu avec la bureaucratie de l’UE à Bruxelles. Salvini, l'homme fort du régime, a déclaré: «Cela ne change rien, que les spéculateurs soient rassurés, nous n’allons pas reculer. Ils n'attaquent pas un gouvernement mais un peuple. Ce sont des choses qui vont énerver encore plus les Italiens. Et puis les gens se plaignent que la popularité de l'Union européenne soit à son plus bas niveau! »

Le vice-Premier ministre Luigi di Maio, du Mouvement populiste Cinq étoiles, a écrit sur Facebook: «Il s'agit du premier budget italien que l'Union européenne n'aime pas. Je ne suis pas surpris. Il s'agit du premier budget italien rédigé à Rome et non à Bruxelles. »

Par contre, le premier ministre italien Giuseppe Conte s’est montré plus rassurant. Alors qu'il a déclaré que Rome n'avait « pas de Plan B » pour un autre budget, il a ajouté: « Nous sommes prêts à réduire, peut-être, à effectuer une révision des dépenses si nécessaire ». Conte a déclaré à Bloomberg News qu'il avait « une marge de manœuvre pour modifier certains aspects » du budget, mais que si l’on lui demandait de changer la substance du budget, « ce sera difficile pour moi car je ne peux pas accepter cela ».

En fait, des discussions frénétiques en coulisses se déroulent sans aucun doute à Rome sur la manière de trouver un compromis avec Bruxelles. L'alliance au pouvoir de Cinq étoiles et du parti Lega de Salvini a déjà trouvé des ententes avec l'UE, notamment en abandonnant son choix de ministre de l'Économie, l'économiste anti-euro Paolo Savona, au printemps. Ce week-end, Giancarlo Giorgetti, représentant officiel de la Lega et sous-secrétaire du Cabinet ministériel italien, a déclaré que Rome ne pouvait ignorer les risques systémiques posés au système financier.

Des forces puissantes au sein de la bourgeoisie européenne cherchent également à conclure un accord d'austérité à Rome, en travaillant - comme elles l'ont fait avec le gouvernement Syriza du Premier ministre grec Alexis Tsipras - dans le cadre de discussions entre l'UE et le gouvernement national. Cette stratégie a été exposée hier par le quotidien financier allemand Handelsblatt dans son article « L’air de ne pas critiquer l'Italie ».

Handelsblatt écrit: «Ce silence assourdissant que vous entendez à Berlin est le son de personnalités allemandes qui ne parlent pas (encore) ouvertement de l'Italie. Bien sûr, tout le monde, en premier la chancelière Angela Merkel, craint que nous ne soyons au bord d’une Crise de l’euro 2.0 [. ...] Mais les politiciens allemands savent aussi que la pire des choses maintenant serait de voir les Allemands se joindre à la critique. Cela risquerait de provoquer les populistes au pouvoir à Rome, à gauche comme à droite [. …] Sous prétexte de défier la tyrannie allemande, ils franchiraient encore plus le seuil de la folie budgétaire. Donc, la critique doit provenir de Bruxelles, pas de Berlin ».

Quelles que soient les manœuvres prévues par les différentes factions de l'élite dirigeante européenne, un effondrement politique majeur est en train de se produire. Alors que la Grande-Bretagne est sur le point de sortir de l'UE, en mars prochain, les discussions sur la manière de gérer les déficits budgétaires de l'Italie et son endettement de 2 400 milliards d'euros (130 pour cent du PIB) ont à nouveau révélé la non viabilité des fondations politiques et financières du capitalisme européen.

Après une décennie de désintégration économique et d'austérité vindicative de l'UE depuis le crash de Wall Street en 2008, l'économie italienne est toujours plus faible qu'avant le krach. Et à travers l’Europe, les États sombrent dans l’endettement, financé par la planche à billets de la Banque centrale européenne, sans laquelle ils seraient effectivement en faillite. Les États lourdement endettés comprennent non seulement l'Italie mais aussi la Grèce (180% du PIB), le Portugal (126%), l'Espagne (99%) et la France (98%). Même l'Allemagne, à 63 pour cent du PIB, est endettée au-delà de la limite de 60 pour cent de Maastricht

Avec un taux de chômage officiel de 9,7 pour cent (31% pour les jeunes), la colère sociale en Italie est explosive. Le sondage de l’UE « Generation What », qui a révélé l'année dernière que la plupart des jeunes Européens souhaitaient participer à un soulèvement de masse contre l'ordre social, montrait que près des deux tiers des jeunes Italiens souhaitaient participer à un tel soulèvement.

La question primordiale à laquelle sont confrontés les travailleurs et les jeunes en Italie est de s’unir avec la classe ouvrière européenne. La force industrielle et sociale collective de la classe ouvrière en Europe doit être mobilisée dans le but de faire tomber le système capitaliste en faillite sur le plan financier comme politique.

Les fanfaronnades nationalistes de Salvini, son «Budget du peuple» démagogique et ses entretiens en coulisses avec l'UE ne sont qu'un piège néo-fasciste pour les masses. Tandis qu'il met en place un vaste appareil d’Etat policier afin de procéder à des déportations massives de centaines de milliers d'immigrés, Salvini met en œuvre sa propre version de l' austérité. Son budget prévoit des milliards d’euros pour l’armée, l’édification d’un État policier et des allégements fiscaux sur les entreprises, tout en allouant un «revenu de base» de misère de 780 euros pour tous les citoyens italiens, qui seraient alors contraints de travailler afin de toucher leur revenu.

Les cibles ultimes des manœuvres de Salvini ne sont pas uniquement les réfugiés et les travailleurs immigrés, mais une opposition sociale croissante à l'austérité dans toute de la classe ouvrière italienne.

(Article paru en anglais le 24 octobre 2018)