L'extrême droite au pouvoir en Italie

Par Peter Schwarz
4 juin 2018

Le nouveau gouvernement italien assermenté dans l’après-midi du 1er juin à Rome est le plus à droite depuis l'effondrement du régime fasciste de Benito Mussolini en 1945. Installé avec l'approbation du président Sergio Mattarella, c'est une coalition de la Lega d'extrême droite (Ligue) et du Mouvement cinq étoiles populiste (M5S).

L'homme fort au sein du gouvernement est le leader de la Ligue, Matteo Salvini. Bien que son parti n’ait obtenu que 17 pour cent des voix aux dernières élections législatives, Salvini a tiré les ficelles et dicté les termes durant les semaines de querelles ayant précédé la formation du gouvernement.

En tant que vice-premier ministre et ministre de l'Intérieur, il réunit à présent les pouvoirs nécessaires pour procéder à l'expulsion d'un demi-million de réfugiés et renforcer la police, comme convenu par la Lega et le M5S dans leur pacte de coalition gouvernementale. Son intention est de construire un État policier qui sévira impitoyablement contre toute opposition sociale et politique.

Salvini ne cache pas ses conceptions fascistes. Il a invité des figures en vue de la scène néo-nazie internationale à ses rassemblements comme l'idéologue de la droite new-yorkaise Götz Kubitschek et le parti néo-nazi grec Aube dorée. Il collabore aussi étroitement avec le Front national français, l'Alternative pour l'Allemagne et d'autres partis néo-fascistes. Il lance régulièrement des attaques fascisantes contre les réfugiés et des musulmans.

Avant de devenir un parti national, la Ligue défendait, sous son ancien nom de Lega Nord, les intérêts de sections privilégiées de la population dans les régions plus favorisées du nord de l'Italie. Il s’est présenté à la dernière élection dans une alliance avec le Forza Italia de Silvio Berlusconi – qui plus que tout autre incarne la corruption et la criminalité de la bourgeoisie italienne – et avec Fratelli d'Italia dont les origines remontent directement au fascisme italien.

Le fait que le M5S, le plus grand parti de la coalition, contribue à confier les leviers du pouvoir à toute cette racaille de droite met fin au mythe selon lequel M5S serait un parti ‘ni de gauche, ni de droite’.

Le M5S a été fondé par le comédien Beppe Grillo suite à la crise financière de 2008, qui a dévasté l'Italie. Pendant des décennies, tous les gouvernements italiens ont poursuivi des politiques de militarisme et d'austérité, y compris ceux formés par les sociaux démocrates du Parti démocrate (PD) et divers partis de la pseudo-gauche comme Rifondazione Comunista. La catastrophe sociale et le vide politique à gauche qui s’en sont suivis ont permis à Grillo d’obtenir une audience à l’aide d’attaques démagogiques contre la corruption et l'enrichissement personnel des politiciens italiens. M5S a pris pied parmi les jeunes qui sentaient que la soi-disant «gauche» autour du PD défendait le capitalisme.

Mais le programme du Mouvement Cinq étoiles était dès le début essentiellement de droite, comme le World Socialist Web Site l’a noté il y a cinq ans .« Sous le prétexte d’une lutte contre la corruption, les monopoles et la bureaucratie, il réclame un assaut historique contre les travailleurs et l’ensemble du cadre de l’État providence d’après-guerre. Alors que le M5S affirme être contre la classe politique corrompue, sa cible sont les acquis sociaux de la classe ouvrière italienne», écrivions-nous alors.

Cette évaluation a maintenant été confirmée. L'alliance du M5S avec la Ligue, dont il a pleinement adopté le programme xénophobe, vise directement la classe ouvrière et la jeunesse.

Lors de l'élection, le M5S a obtenu la plupart de son soutien en promettant de mettre en place un revenu minimum de base pour tout le monde. Il a surtout recueilli les voix de jeunes, dont beaucoup sont si pauvres qu'ils ne peuvent quitter la maison de leurs parents avant la fin de la trentaine et qu’ils ne sont pas en mesure de fonder une famille. Il a également obtenu un bon score dans l’Italie pauvre du sud.

En tant que second vice-premier ministre et ministre de l'Industrie et du Travail, le dirigeant du M5S, Luigi di Maio, est désormais responsable de la mise en œuvre de cette promesse électorale, qui constitue un cadeau à l'élite patronale. Le revenu de base de 780 € par mois sera attribué à condition que les bénéficiaires acceptent n’importe quelle offre d'emploi. Comme Hartz IV en Allemagne, il servira de mécanisme pour la création d'un énorme secteur à bas salaires.

La Lega et le M5S ont également convenu d’introduire un impôt forfaitaire en deux étapes, un cadeau de plusieurs milliards d'euros destiné aux riches et aux grandes entreprises.

L'installation au pouvoir d'un tel gouvernement est un avertissement pour les travailleurs non seulement en Italie, mais dans toute l’Europe et au plan international. L'élite dirigeante se tourne rapidement vers des formes autoritaires de pouvoir.

La coalition fascisante de la Ligue et de M5S arrive au pouvoir avec l’approbation de l'Union européenne. Quelques jours seulement avant que Mattarella n'utilise ses pouvoirs constitutionnels pour approuver la formation d'un tel gouvernement, la responsable de la politique étrangère de l'UE, Federica Mogherini, a souligné qu'elle avait « toute confiance » dans le président italien.

Le 1er juin au soir, des responsables de toute l'Europe ont salué le régime d'extrême droite à Rome. La chancelière allemande Angela Merkel a salué « les liens étroits et amicaux qui unissent l'Allemagne et l'Italie dans tous les domaines; politiques, culturels et économiques » et a déclaré au nouveau gouvernement italien: « J'ai hâte de développer et d'approfondir ce partenariat étroit avec vous. »

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a appelé à une collaboration étroite entre l'UE et le nouveau gouvernement, minimisant les vociférations fascisantes de Salvini par la remarque suivante: « Il faut mesurer les hommes politiques par leurs actes et non par leurs déclarations rhétoriques. »

Les seules réserves de Mattarella et de l'UE portaient sur l’inquiétude que sous le mandat de Salvini, l'Italie pourrait quitter l'euro ou cesser de rembourser entièrement sa dette massive de 2,3 billions d'euros. L'année dernière, 66,4 milliards d'euros de paiements d'intérêts étaient dus sur la dette malgré un taux d'intérêt très bas de 0,7 pour cent. Une hausse des taux d'intérêt ferait rapidement grimper ce chiffre.

Ni Mattarella ni l'UE n'ont contesté les projets du gouvernement de détenir et d'expulser des centaines de milliers de réfugiés. Ils n’avaient pas plus à dire sur les tirades racistes du nouveau ministre de l'Intérieur et son soutien à l'autoritarisme; parce que ces politiques font maintenant le consensus en Europe.

Dans tous les pays, la classe dirigeante a recours à la censure, à la répression étatique et à des méthodes fascisantes pour défendre son pouvoir. Cela est dû, d'une part, à la crise sans précédent du capitalisme européen et mondial et, d'autre part, à l'opposition croissante de la classe ouvrière aux coupes sociales, à la répression et au militarisme. Cette opposition menace de s'affranchir de l'emprise suffocante des syndicats, des sociaux-démocrates et de leurs alliés de la pseudo-gauche, dont la capacité à contenir et à réprimer la lutte des classes est en déclin.

Les partis d'extrême droite sont maintenant au gouvernement dans plusieurs pays d’Europe, comme l’Autriche, la Hongrie et la Pologne. Le fait qu'un gouvernement d'extrême droite ait pris le pouvoir en Italie, un membre fondateur de l'UE avec une population de 60 millions d'habitants et la quatrième plus grande économie de l'UE, doit être considéré comme un avertissement pour toute la classe ouvrière européenne.

Les partis sociaux-démocrates, les organisations de la pseudo-gauche et les syndicats ne sont ni capables ni disposés à s'opposer au danger du fascisme. Ils ont aidé à légitimer l'extrême droite. En menant des politiques de droite dans l'intérêt du grand capital, ils ont permis aux partis fascistes de se présenter comme des adversaires du statu quo. De plus, les partis sociaux-démocrates et pseudo de gauche ont adopté une grande partie de la plate-forme de l'extrême droite, exigeant l’attaque des réfugiés, la répression à l’intérieur et la remilitarisation de la société.

Seul un mouvement indépendant de la classe ouvrière peut s'opposer à la menace posée par l'extrême droite. Les pré-requis objectifs pour un tel mouvement sont présents. Les tensions sociales et la lutte des classes montent à travers l'Europe, tout comme l’opposition aux attaques contre les droits démocratiques et sociaux et à la militarisation du continent.

Tout dépend maintenant de la construction d'un nouveau parti marxiste pour unir la classe ouvrière italienne, européenne et internationale et mobiliser son potentiel révolutionnaire pour le renversement du capitalisme. Ceci pose de manière urgente la tâche de construire des sections du Comité International de la Quatrième Internationale en Italie et dans d'autres pays européens.

(Article paru en anglais le 2 juin 2018)