La grève de la SNCF à la croisée des chemins

Par Kumaran Ira et Alexandre Lantier
29 mai 2018

Suite au rejet de la réforme de la SNCF par une écrasante majorité des cheminots, leur grève, qui est au centre des diverses luttes contre Macron, se trouve à la croisée des chemins. Alors que le vote dans le référendum d’entreprise souligne la vaste opposition ouvrière à la politique de casse sociale, les syndicats, terrifiés par la combativité des travailleurs contre un président avec qui ils font leurs négociations, lancent une campagne pour casser la grève.

Deux alternatives nettes se posent aux cheminots. Soit ils prendront leurs propres luttes en main et s’organiseront indépendamment des appareils syndicaux pour une lutte politique contre Macron, en faisant appel aux autres travailleurs en lutte, soit les syndicats étrangleront leurs luttes en fonction du calendrier de leurs négociations avec Macron. Celui-ci a d'ores et déjà fait savoir qu'il poursuivra la réforme de la SNCF, avec la privatisation et la casse du statut des cheminots, jusqu'au bout.

C’est dans ce contexte que le WSWS a lancé l’appel à la formation de comités d’action, afin de s’organiser indépendamment des syndicats et d’unifier les luttes dans les transports, l’aérien, la fonction publique, l’énergie, etc. Il s’agit de faire tomber le «président des riches» au moment où les Français rejettent déjà sa politique d’austérité et d’interventionnisme militaire au Moyen Orient. Il faut utiliser ce vaste potentiel de lutte et la colère sociale en France et à l’international pour contrer les manœuvres réactionnaires de Macron et des syndicats.

La CFDT, quant à elle, pousse les cheminots à mettre fin à leur mouvement après le vote de la réforme au Sénat le 5 juin et une commission mixte paritaire le 13. Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT a souligné au Journal du Dimanche que, pour lui, la grève touche à sa fin: «Le gouvernement nous a engagés dans une réforme marathon. Nous sommes dans les 10 derniers kilomètres.» Il a ajouté, «La CFDT veut sortir au plus vite du conflit ...».

L’UNSA envisage elle aussi une sortie du conflit et fera part de sa décision «très rapidement», a déclaré le secrétaire général de sa fédération ferroviaire, Roger Dillenseger.

La tentative de pans entiers de l’appareil syndical français d’étrangler la lutte des cheminots souligne la faillite des appels de Jean-Luc Mélenchon à un «nouveau Front populaire» où les luttes ouvrières seraient subordonnées à un large éventail uni d’appareils syndicaux et de partis. Ceci ne fait que livrer les travailleurs pieds et poings liés à l’agenda de syndicats pro-PS comme la CFDT qui sont des partisans à peine voilés des réformes de Macron, comme auparavant de celles du PS.

Il y a 50 ans, la CGT stalinienne trahissait la grève générale de Mai 68 en négociant les accords de Grenelle pour remettre en selle le régime de de Gaulle. Mais à présent, au lieu de proposer des augmentations comme à Grenelle, les syndicats négocient avec l’État pour faire passer la casse des droits acquis au courant du 20e siècle. Alors que des luttes ouvrières montent de toutes parts et que les étudiants se mobilisent contre la sélection, ils tentent d’isoler et de dissiper les luttes, afin d’éviter qu’elles ne débouchent sur un embrasement politique généralisé contre Macron.

Ceci souligne l’importance de l’avertissement lancé par Léon Trotsky, le dirigeant avec Lénine de la révolution d’Octobre 1917 et le fondateur de la Quatrième Internationale, en avançant le mot d’ordre des comités d’action en 1935.

Un an avant la grève générale de 1936, et cinq ans avant le vote par l’Assemblée nationale des pleins pouvoirs au régime de Vichy en 1940, Trotsky luttait pour avertir les travailleurs du potentiel révolutionnaire comme des dangers de la situation politique. Les comités d’action, insistait-il, devaient servir de «représentation révolutionnaire des travailleurs en lutte».

Il écrivait: «L'énorme danger en France actuellement consiste en ce que l'énergie révolutionnaire des masses, dépensée par à-coups successifs dans des explosions isolées, comme à Toulon, à Brest, à Limoges, finisse par faire place à l'apathie. Seuls les traîtres conscients ou des cerveaux obtus peuvent croire ou faire croire que l'on peut, dans la situation actuelle, maintenir les masses dans l'immobilité jusqu'à ce que l'on puisse d'en haut leur faire cadeau d'un gouvernement de Front populaire. Les grèves, les protestations, les escarmouches dans les rues, les révoltes ouvertes, sont tout à fait inévitables.»

Les cheminots et les autres travailleurs ne peuvent accorder aucune confiance aux appareils syndicaux et à leurs alliés pour mener la lutte. En négociant avec Macron, ceux-ci préparent une trahison des grèves qu’ils organisent. Malgré leur vocabulaire un peu différent, le rôle des appareils syndicaux «contestataires» n’est pas fondamentalement différent de celui de la CFDT. Ils visent à démoraliser les travailleurs, semer des illusions sur la politique austéritaire de Macron, et dissiper leur combativité dans des activités symboliques et impuissantes.

Alors que le chef de la CGT-Cheminots, Laurent Brun, a salué la reprise partielle par l’État de la dette de la SNCF et demandé au gouvernement «de trouver des solutions de sortie du conflit», SUD-Rail organise aujourd’hui une manifestation isolée. SUD lance les mots d’ordre de stopper la casse du statut des cheminots et la privatisation de la SNCF, mots d’ordre que les autres appareils syndicaux ont abandonnés. Mais ce syndicat minoritaire est incapable d’imposer ces revendications à Macron, et encore moins d’unifier les travailleurs en lutte contre lui.

50 ans après Mai 68, le capitalisme français, épuisé par un demi-siècle d’austérité et de cadeaux fiscaux aux riches, n’a plus les ressources d’offrir quoi que ce soit aux travailleurs. Le facteur prédominant est la crise à la fois économique et militaire qui traverse le capitalisme mondial. Macron y répond en tentant de transformer en profondeur les relations de classe, en détruisant les acquis sociaux pour paupériser les travailleurs et porter l’effort de défense à 300 milliards d’euros à l’horizon 2024. Macron n’offrira même pas d’Accords de Grenelle aux travailleurs.

Mais la politique régressive qu’il mijote avec l’Union européenne et les syndicats rencontrera inévitablement une profonde opposition des travailleurs en France comme dans toute l’Europe. La question décisive sera de fournir une organisation et une perspective politique indépendante, socialiste et révolutionnaire aux masses qui entreront en lutte contre l’austérité et la guerre.

Le Parti de l’égalité socialiste encourage les travailleurs et les jeunes à discuter des luttes en cours, de l’alternative aux syndicats et aux partis traditionnels avancée par le PES ainsi que du programme du PES. Il les invite à participer à la réunion publique à Paris, le 3 juin à 15h, pour discuter de la perspective révolutionnaire pour les luttes à l’occasion du 50e anniversaire de Mai 68.