Google, les meurtres par drones, et le complexe réunissant l’armée, les renseignements et la censure

Par Andre Damon
21 mai 2018

La publication de la lettre ouverte de cette semaine par des universitaires éminents pour protester contre le rôle de Google dans le programme militaire d’assassinat par drone expose le partenariat étroit entre les géants de la technologie et le complexe militaire-renseignements américain.

La lettre, désormais signée par près de 1000 universitaires, déclare que « Google s’est lancé dans le travail militaire sans se soumettre au débat public ni national ni international ». Il ajoute : « Google décide régulièrement de l’avenir de la technologie sans engagement public démocratique, son entrée dans les technologies militaires met hautement en relief les problèmes du contrôle privé de l’infrastructure de l’information ».

En mars, Google a admis avoir aidé le Pentagone à développer un logiciel d’intelligence artificielle permettant d’identifier des objets dans des enregistrements vidéo capturés par des drones, dans le cadre d’un programme appelé Project Maven. Alors que Google affirme que la technologie n’est pas utilisée pour tuer des gens, les auteurs de la lettre notent que le système peut être facilement modifié pour identifier les êtres humains pour l’assassinat.

La lettre des universitaires suit une lettre ouverte des travailleurs de Google protestant contre l’implication de la société dans le projet Maven, soutenue par plus de 3100 employés. Un rapport récent de Gizmodo a cité la démission d’une douzaine de travailleurs à la suite des révélations.

En considérant les opérations de Google, une distinction doit être faite entre la société et les travailleurs de la technologie qui sont employés par elle, dont beaucoup peuvent avoir été attirés par l’entreprise par sa devise (récemment supprimée), Don’t be evil, « Ne faites pas le mal ».

L’implication de Google dans le programme de drones de l’armée américaine souligne l’intégration extraordinairement dangereuse des grandes sociétés technologiques et des grands États capitalistes. Il est de plus en plus difficile de dire où s’arrêtent la CIA et le Pentagone et où commencent les entreprises technologiques.

Google lui-même a de nombreux liens avec l’État et l’armée. Eric Schmidt, président exécutif de la société mère de Google, Alphabet, est un conseiller auprès du Pentagone et préside son « Conseil consultatif sur l’innovation en matière de défense ». Schmidt joue un rôle de premier plan au sein de l’Unité expérimentale d’innovation en matière de défense (« Defense Innovation Unit Experimental » – DIUx), un partenariat privé-militaire situé à quelques minutes du siège principal de Google.

Google n’est en aucun cas une exception. Amazon est un fournisseur majeur d’infrastructure de l’informatique dématérialisée (cloud computing) pour le Pentagone et les agences de renseignement. Verizon, AT&T et d’autres fournisseurs de services Internet ont été des partenaires volontaires du programme de surveillance mondiale et nationale de l’Agence nationale de sécurité, comme l’ont révélé les fuites du dénonciateur de la NSA, Edward Snowden.

Les relations de Google avec l’armée ont mis en évidence la signification des changements apportés à ses algorithmes de recherche, à partir d’avril de l’année dernière. Quand Google a annoncé ces mesures, il a prétendu que ses actions visaient à « améliorer » son système de recherche et à « aider les gens à trouver ce qu’ils cherchaient ». Il a dit à un journaliste du New York Times que ses actions étaient exemptes d’un « parti pris […] politique ».

En fait, l’implication de l’entreprise dans l’armée et sa manipulation des résultats de recherche sont les deux faces d’un même processus, toutes les deux menées à des fins politiques. Dans un cas, elle fournit à l’État une technologie d’intelligence artificielle pour aider ses opérations militaires et de renseignement. Dans l’autre cas, elle a lancé un vaste programme de censure, utilisant également une puissante technologie d’intelligence artificielle, pour étouffer les opposants nationaux.

Comme l’a montré le WSWS, les modifications apportées aux algorithmes de Google ont eu un effet significatif sur le trafic de recherche vers les publications de gauche, anti-guerre et socialiste.

Le WSWS est lui-même une cible centrale de ces mesures répressives. Son trafic depuis les moteurs de recherche a chuté de 75 pour cent et, lorsqu’il a signalé la première baisse, les 45 principaux termes de recherche qui avaient dirigé auparavant les lecteurs au WSWS ne le faisaient plus. Selon le dernier décompte, les 61 principaux termes qui ont précédemment amené les lecteurs au WSWS ne le font plus.

Dans l’année depuis que Google a annoncé ses mesures de censure, il a embauché avec Facebook et Twitter des milliers de « modérateurs » de contenus supplémentaires, dont beaucoup ont des antécédents comme agents de renseignement, de procureurs et de policiers pour censurer le discours politique. D’ici la fin de l’année, plus de la moitié des employés de Facebook et Google seront affectés à ses départements « sécurité » et « modération ».

Le point de vue de Google, Facebook et d’autres sociétés de médias sociaux qui prétendent qu’en manipulant leurs algorithmes, elles exercent leur liberté de sociétés privées, sont intenables. De telles « explications » ne justifient pas des actions qui répriment la liberté d’expression et les opinions politiques. De plus, ces entreprises n’agissent pas d’elles-mêmes, mais en étroite coordination avec l’État capitaliste, parlant au nom de la classe dirigeante dans son ensemble.

L’intégration des entreprises avec l’appareil État-militaire-renseignement n’est pas un phénomène nouveau. Cela fait 57 ans que le président Eisenhower a publié son fameux avertissement du « complexe militaro-industriel ». Cependant, au milieu des préparatifs fébriles de la guerre et de la répression intérieure, cette intégration prend des formes nouvelles et toujours plus inquiétantes. De plus, l’armée se déplace rapidement pour intégrer dans ses opérations les technologies d’intelligence artificielle les plus avancées, développées par des entreprises comme Google.

La lutte contre ce complexe réunissant l’armée, les services de renseignements et la censure ne peut se faire que sur la base d’un programme socialiste révolutionnaire. La domination et le contrôle d’Internet et des technologies associées par des sociétés gigantesques, dirigées par des milliardaires, ont les conséquences les plus graves sur les droits démocratiques.

La fin du contrôle des entreprises sur Internet doit être liée à la mobilisation de la classe ouvrière internationale pour abolir la mainmise de l’oligarchie financière sur la vie économique et politique, transformer toutes les entreprises géantes en services publics, et réorganiser l’économie mondiale sur la base de besoin social, pas de profit privé.

(Article paru d’abord en anglais le 19 mai 2018)