La commission sénatoriale du renseignement approuve la nomination d’une tortionnaire des «prisons secrètes» à la tête de la CIA

Par Barry Grey
18 mai 2018

La confirmation imminente par le Sénat de Gina Haspel, une responsable expérimentée de la Central Intelligence Agency (CIA), à la tête de la principale agence d'espionnage de Washington, marque une nouvelle étape dans l'effondrement de la démocratie américaine.

Mercredi, la commission du renseignement du Sénat a voté 10 contre 5 pour recommander la confirmation de Haspel par l'ensemble du Sénat. Deux démocrates ont rejoint les huit républicains dans la commission pour approuver le choix du président Trump qui succède à Mike Pompeo, nouvellement confirmé il y a trois semaines au poste de secrétaire d'État. Les démocrates ont déjà assuré un nombre suffisant de «oui» pour la confirmation de Haspel par le Sénat dès cette semaine, tout comme ils ont assuré la confirmation de Pompeo.

Alors que Pompeo est tristement célèbre comme un défenseur de l'utilisation par le gouvernement Bush de «techniques d'interrogatoire renforcées», à savoir la torture, contre des terroristes présumés, Haspel a dirigé une prison secrète de torture de la CIA en Thaïlande pendant deux ans. En outre, elle a rédigé une note en 2005 ordonnant la destruction de bandes vidéo de séances de torture à la «prison secrète» en Thaïlande, face aux demandes que la preuve soit transmise aux enquêteurs du Congrès.

Le vote de la Commission du renseignement en sa faveur, deux jours seulement après que les démocrates et les républicains ont défendu pratiquement à l’unanimité le massacre d’Israël qui a tué des dizaines de manifestants palestiniens non armés et blessé des centaines d’autres, révèle la criminalité qui sévit au sein de la classe dirigeante américaine et du pays. La classe capitaliste américaine a approuvé le massacre de civils et l'utilisation de la torture comme instruments à la fois de la politique étrangère et de la politique au pays.

Haspel, une agente expérimentée de 33 ans à la CIA, a supervisé directement la torture répétée par «waterboarding» (asphyxie par noyade) d'Abd al-Rahim al-Nashiri au centre de torture en Thaïlande.

Selon la version déclassifiée et fortement censurée d'un rapport de la commission sénatoriale du renseignement sur le programme de torture de la CIA publié en décembre 2014, en plus de la torture par l’eau, qui provoque la noyade, les techniques utilisées contre les terroristes présumés comprenaient: forcer les prisonniers à rester debout enchaînés à un mur pendant des semaines, les privant de sommeil pendant plus d'une semaine, les confiner dans des coffres de la taille d'un cercueil, les plonger dans des bains d'eau glacée jusqu'à l'hypothermie et la mort, et les projeter à répétition contre un mur.

Les méthodes perverses et sadiques utilisées comprenaient «l'alimentation rectale» et «la réhydratation rectale» – l'insertion forcée de liquide et de nourriture dans le rectum.

Ce sont toutes des violations du droit américain et international. Leurs auteurs, y compris Haspel, devraient être en prison, pas à un poste clé dans un gouvernement.

La promotion de Haspel est une opération bipartite. Dès le départ, la direction démocrate n'avait pas l'intention de bloquer sa nomination. L'opposition officielle des démocrates était une mascarade derrière laquelle les dirigeants du parti avaient décidé à l'avance, sur la base de considérations électorales, quels sénateurs seraient autorisés à voter pour sa confirmation et qui seraient autorisés à voter contre pour maintenir un semblant d'opposition à la torture.

Dans une tentative grotesque de dissimuler son soutien à Haspel, Mark Warner, le dirigeant démocrate à la Commission du renseignement, a annoncé mardi qu'il avait reçu une lettre de la candidate qui l'avait convaincu que l'ex-tortionnaire ne ressusciterait pas de telles méthodes. En fait, dans sa lettre à Warner, Haspel ne s'est pas écartée de sa défense du programme et son rôle dedans lors de l'audition de sa confirmation dans son nouveau poste, si ce n’était que d’écrire avec du recul qu'elle avait conclu que, tout compte fait, c'était contre-productif. Elle a déclaré à Warner: «Bien que je ne condamne pas ceux qui ont été amenés à prendre ces décisions difficiles, et j'ai noté les précieuses informations recueillies, le programme a finalement porté atteinte à l’image de nos officiers et à notre réputation dans le monde.»

Dans sa propre déclaration publiée après le vote de mercredi, Warner a félicité Haspel comme «une voix indépendante qui peut et va défendre la communauté du renseignement de notre nation».

Le vote de Warner met en évidence la base réactionnaire sur laquelle le Parti démocrate s'oppose à Trump. Le PDG multimillionnaire de la technologie, avec son homologue démocrate à la Chambre des représentants, Adam Schiff, a été le fer de lance de la chasse aux sorcières anti-Russie et de la volonté de censurer l'Internet et de réprimer la liberté d'expression sous le prétexte frauduleux de combattre les «fausses nouvelles».

Mais les démocrates qui ont l'intention de voter contre Haspel n’en sont pas moins hypocrites dans leur supposée opposition à la torture. Les dirigeants démocrates du Sénat et de la Chambre, ainsi que leurs homologues républicains, ont été pleinement informés par les responsables de la CIA et de Bush sur le programme de torture. Ils ont donné leur soutien tacite et gardé le public américain dans l’ignorance.

De plus, Obama et son directeur de la CIA, John Brennan, avaient cherché à supprimer le rapport sur la torture du Sénat, bloquant sa publication pendant deux ans et en piratant illégalement les ordinateurs du personnel de la commission du renseignement du Sénat qui rédigeait la version finale. Après la publication du rapport, Brennan a tenu une conférence de presse au siège de la CIA, au cours de laquelle il a dénoncé le rapport et a défendu les tortionnaires de la CIA. Brennan, qui a été directeur adjoint de la CIA sous Bush, était le supérieur hiérarchique de Haspel et est directement impliqué dans le programme de torture.

En réponse au rapport, Obama a traité les agents de la CIA impliqués dans des activités criminelles «d’hommes et femmes dévoués» et «patriotes», dont le «service héroïque et les sacrifices» devaient être loués par toute la nation. Il a bloqué toute poursuite judiciaire contre Bush et les responsables de la CIA qui supervisaient le programme. Il a nommé Brennan, qui en tant que directeur de l’antiterrorisme avait supervisé son programme d'assassinat par drones pendant son premier mandat et a été directeur de la CIA pendant son second mandat.

Tout en protégeant les responsables de Bush, le département de la Justice d'Obama a poursuivi le lanceur d’alerte de la CIA, John Kiriakou, pour avoir révélé la pratique du «waterboarding» par l’agence. Le seul agent de la CIA à aller en prison est Kiriakou, qui fut incarcéré deux ans pour avoir informé le peuple américain du programme criminel.

Quant au rapport sur la torture du Sénat, à peine fut-il publié qu’il a été abandonné par les démocrates et enterré par les médias. Maintenant, l'un des principaux auteurs des crimes révélés dans le rapport accède à la tête de la CIA. Et les démocrates fournissent les voix nécessaires dans un Sénat étroitement divisé qui autrement, en raison de l'opposition des républicains John McCain et Rand Paul, manquerait de voix pour confirmer Haspel à son poste.

Il n'y a aucune faction du Parti démocrate qui s'oppose sérieusement à la torture. La semaine dernière, Bernie Sanders dans une interview télévisée a déclaré qu'il s'opposerait à Haspel, mais a aussitôt déclaré que Brennan «a fait un bon travail» en tant que directeur de la CIA.

Le New York Times de mercredi a résumé l'espoir consensuel au sein de l'establishment politique que la confirmation de Haspel marquera la fin des discussions sur la torture. «La voie apparemment ouverte à la confirmation de Mme Haspel», a-t-il écrit, «met fin essentiellement à un cycle de débat sur l’utilisation de la torture par l’agence après les attaques du 11 septembre [...]»

Un commentaire posté sur le site web Hill par Larry Pfeiffer, le chef de cabinet du directeur de la CIA du gouvernement Bush, Michael Hayden, était plus franc sur les raisons du soutien à Haspel. Il a déclaré que Haspel devrait recevoir un soutien unanime, car «elle a acquis des connaissances intimes applicables contre la nouvelle menace russe aujourd'hui».

S’adressant aux démocrates de la classe moyenne supérieure, obsédés par la politique identitaire, il a poursuivi en vantant les mérites de l’ancienne responsable de genre nazi de la prison secrète en tant que première femme directrice de la CIA, en disant: «Le Sénat devrait s'assurer qu'une fille talentueuse dans notre pays qui aspire un jour à diriger la CIA peut être conseillée par sa mère ou son père comme ceci: “Fonce! Regarde Gina Haspel – elle la dirige aujourd'hui.”»

La «démocratie» bourgeoise américaine se réduit maintenant, derrière la façade usée des procédures parlementaires, à une dictature dirigée par un appareil militaro-industriel et de renseignement qui opère en dehors de toute contrainte juridique. Cet appareil est allié à une oligarchie financière qui profite de l’immunité pour ses activités, tout comme les tortionnaires de la CIA. Tout l'État est impliqué dans une conspiration criminelle contre les droits sociaux et démocratiques de la classe ouvrière, au niveau international et aux États-Unis.

(Article paru en anglais le 17 mai 2018)