Le massacre de Gaza et la crise d’Israël à l’occasion de son 70ᵉ anniversaire

Par Bill Van Auken
25 avril 2018

Le massacre qui se poursuit à la frontière fortement militarisée séparant la bande de Gaza d’Israël est un crime de guerre planifié et délibéré perpétré par le gouvernement israélien avec l’appui de Washington.

Le nombre de morts parmi les Palestiniens non armés participant à la « Grande marche du retour », qui a commencé le 30 mars, s’est élevé à au moins 40 lundi avec la mort de deux manifestants qui avaient auparavant souffert de blessures par balle.

L’un d’eux, Tahrir Mahmoud Wahba, avait 18 ans et était sourd. Il s’était accroché à la vie pendant 10 jours après avoir été blessé à la tête par un tireur d’élite israélien lors de la manifestation de masse du 13 avril. Un autre jeune homme, Abdullah Muhammad al-Shamali, 20 ans, est mort dimanche soir suite à ses blessures lors de la manifestation de vendredi dernier.

Les derniers décès font suite à la fusillade mortelle de quatre manifestants de Gaza, vendredi dernier, dont Mohammed Ibrahim Ayoub, 14 ans.

En plus des morts, quelque 5 000 Palestiniens ont été blessés dans les manifestations par des munitions réelles, de balles en caoutchouc et d’attaques au gaz. Parmi ceux-ci, 1600 ont été touchés par des balles réelles, dont beaucoup souffrent de blessures qui les rendront infirmes à vie.

Une violence mortelle et totalement disproportionnée a été déclenchée contre les dizaines de milliers de Gazaouis qui se sont rassemblés chaque vendredi le long de la frontière israélienne, cela n’a rien à voir avec une quelconque menace sécuritaire que leurs manifestations représenteraient pour Israël. Au contraire, les forces de défense israéliennes (FDI) ont reçu des ordres de tuer afin d’étouffer le défi existentiel posé à l’État sioniste par la revendication que soulèvent les manifestations : le droit – reconnu par le droit international affirmé par les résolutions des Nations unies – des réfugiés palestiniens et de leurs descendants de rentrer chez eux dans leurs villages d’où ils ont été violemment expulsés il y a sept décennies.

Ce qui frappe le plus dans les manifestations de Gaza, c’est l’indifférence totale des gouvernements occidentaux et de leurs sténographes dans les médias institutionnels aux scènes de manifestants sans armes qui affrontent encore et encore les balles pour réclamer leurs droits et protester contre les conditions épouvantables de la bande de Gaza, à juste titre décrite comme la plus grande prison à ciel ouvert de la planète.

On pourrait imaginer la réaction à des scènes similaires si elles avaient lieu en Russie, en Chine, en Syrie, en Iran, en Corée du Nord ou au Venezuela. Nikki Haley profiterait de son siège au Conseil de sécurité de l’ONU pour émettre des dénonciations cinglantes des « atrocités », des menaces d’usage de la force militaire et des invocations hypocrites des « droits de l’homme ». Ces assassinats domineraient la une de tous les journaux et les actualités télévisées.

Dans le cas de Gaza, cependant, la réaction est celle de la complicité, de l’indifférence et du silence. Lors d’un point de presse du département d’État américain vendredi dernier sur la publication d’un nouveau rapport mondial sur les droits de l’homme du ministère, les responsables ont à plusieurs reprises refusé de répondre à toutes les questions sur le massacre à Gaza. Le rapport relatif à Israël a abandonné toute référence aux « territoires occupés » – pourtant un terme utilisé par les gouvernements américains successifs depuis 1967 – signalant l’acceptation par Washington de l’oppression coloniale d’Israël et au bout du compte de l’annexion de la Cisjordanie, de Gaza et des hauteurs du Golan.

Alors que les médias américains ont répété à l’infini les mensonges discrédités d’une attaque aux armes chimiques en Syrie, diffusant encore et encore une vidéo – révélée être une mise en scène – de personnes arrosées dans une clinique, aucun d’entre eux n’a pris la peine d’envoyer un journaliste dans les dispensaires de Gaza débordant de blessés et confrontés à la pénurie des fournitures médicales les plus élémentaires dues au blocus israélien – et égyptien – du territoire occupé.

La couverture la plus importante dans les médias américains a été accordée à la déclaration de Natalie Portman, actrice oscarisée, déclarant son refus d’assister à une cérémonie de remise de prix en Israël. Elle a publié une déclaration au cours du week-end disant que « Israël a été créé il y a exactement 70 ans comme un refuge pour les réfugiés de l’Holocauste. Mais les mauvais traitements infligés aux victimes des atrocités d’aujourd’hui ne correspondent tout simplement pas à mes valeurs juives ».

Portman, qui a la double nationalité américano-israélienne, n’est pas un opposant au sionisme, ce qui rend d’une certaine manière sa réaction au massacre à Gaza d’autant plus significative. La réponse de personnalités politiques israéliennes a été violente, l’accusant d’être une dupe du Hamas et de faire preuve d’une conduite proche de l’antisémitisme.

Une membre de la Knesset du parti Kulanu, membre du gouvernement de droite de Benjamin Netanyahu, a proposé une évaluation plus sobre. « L’annulation de Natalie Portman devrait être un signe avant-coureur », a tweeté la députée Rachel Azaria. « Elle est totalement l’une d’entre nous, s’identifie à sa judaïté et à son identité israélienne. Elle exprime le sentiment de beaucoup dans la communauté juive américaine, et en particulier ceux de la jeune génération. C’est une communauté qui a toujours été un point d’ancrage significatif pour l’État d’Israël et le prix à payer pour l’avoir perdu risque d’être trop élevé. »

C’est en effet un signe d’avertissement. Malgré le black-out médiatique et le soutien du gouvernement américain, des masses de personnes à travers le monde, dont des millions de Juifs aux États-Unis et dans d’autres pays, sont dégoûtés et consternés par les scènes qui se déroulent à la frontière de Gaza.

Ces tueries ne sont pas une aberration, mais découlent des contradictions malignes qui sous-tendent l’État d’Israël et de la crise croissante qui s’empare de sa société et son gouvernement. Un régime qui en est à devoir commettre de tels crimes est intrinsèquement instable.

À l’approche du 70ᵉ anniversaire de la fondation d’Israël dans quelques semaines, le mythe sioniste selon lequel la construction d’un État juif en Palestine assurerait la paix et la sécurité pour le peuple juif après les horreurs de l’Holocauste – en chassant trois quarts de million de Palestiniens de leurs foyers – s’effondre.

Les tueries à la frontière de Gaza sont l’expression terrifiante de l’impossibilité de résoudre la question palestinienne dans le cadre du système d’États-nations capitalistes existant. Tant le gouvernement de droite de Netanyahu que l’impérialisme américain ont effectivement abandonné la soi-disant « solution à deux États » – une fiction politique dès le début – mais maintenant une impossibilité patente compte tenu de la croissance ininterrompue des colonies israéliennes et des zones de sécurité en Cisjordanie occupée.

La « marche du retour » est elle-même une manifestation de la désillusion du peuple palestinien avec la conception que ses droits et ses aspirations peuvent être réalisés à travers la création d’un mini-État divisé dirigé par la bourgeoisie palestinienne corrompue. Toutes les factions politiques, de l’Autorité palestinienne collaborationniste d’Abbas au Hamas islamiste bourgeois, ont été discréditées.

L’État israélien, embourbé dans la corruption et en proie à de profondes contradictions sociales, est amené à mener une répression toujours plus grande et à préparer des guerres toujours plus dangereuses, en premier lieu contre l’Iran, menaçant un embrasement régional voire mondial.

La société israélienne vient en deuxième position après les États-Unis dans le classement des pays les plus inégalitaires de l’Organisation de coopération et de développement (OCDE). Son taux de pauvreté est presque le double de la moyenne de l’OCDE, avec un tiers des enfants du pays vivant dans la pauvreté. À l’autre extrémité du spectre social se trouve une petite couche de magnats qui ont amassé des fortunes grâce aux marchés d’exportation du pays tout en contrôlant tous les principaux partis politiques.

Comme en Iran, en Tunisie et ailleurs dans la région, ainsi que sur le plan international, ces conditions créent les conditions d’une résurgence de la lutte des classes en Israël. En décembre dernier, les travailleurs de Teva, le plus grand fabricant de médicaments génériques du monde, ont occupé les usines et manifesté contre les licenciements de masse, accompagnés d’une grève générale d’une demi-journée par des travailleurs du secteur privé et public.

En Israël, comme dans tous les autres pays, c’est l’appartenance de classe, plutôt que la religion ou l’appartenance ethnique, qui constitue la force motrice fondamentale. L’issue des bains de sang, de la répression, de la réaction et de la guerre qui font le fonds de commerce de l’État israélien à l’occasion de son 70ᵉ anniversaire réside dans le développement d’une lutte unifiée des travailleurs arabes et juifs contre le capitalisme, pour la construction d’une société socialiste et l’éradication des frontières nationales irrationnelles qui divisent la région.

(Article paru en anglais le 24 avril 2018)