Les syndicats d’enseignants intensifient leurs efforts pour réprimer la lutte de classe qui se développe aux États-Unis

Par Jerry White
22 mars 2018

Dimanche soir, la National Education Association (NEA) a mis fin à la grève de 4000 enseignants et personnels non enseignants à Jersey City, le deuxième plus grand district scolaire de l’État du New Jersey. La NEA a ordonné aux enseignants de retourner dans leurs classes sans fournir de détails sur l’accord de principe, et encore moins permettre aux travailleurs de voter sur le projet. En supposant qu’un accord existe réellement, il ne fera rien pour répondre aux revendications des enseignants de mettre un terme à la flambée des coûts des soins de santé.

La grève d’une journée est la dernière d’une vague de protestations et de grèves qui s’étendent de la Virginie occidentale à l’Oklahoma, au Kentucky, à l’Arizona, au Tennessee, au Colorado et à d’autres États, ainsi qu’au territoire américain de Porto Rico où les enseignants ont débrayé lundi contre la privatisation de l’enseignement.

La lutte des enseignants de Jersey City révèle le rôle du Parti démocrate, qui soutient les attaques contre les enseignants et l’éducation publique tout autant que les républicains. Il s’agit d’un projet de loi, connu sous le nom de Chapitre 78, qui oblige les employés du secteur public à payer jusqu’à 35 % de leurs primes d’assurance médicale et élimine les pensions entièrement capitalisées pour les futurs enseignants. Il a été adopté avec le soutien de la législature de l’État contrôlée par les démocrates en 2011.

Dans les heures qui ont suivi le début de la grève, un juge du comté de Hudson a ordonné au Conseil scolaire de la ville contrôlé par le Parti démocrate d’ordonner aux enseignants de retourner au travail pour des motifs grotesques : les enseignants, et non les politiciens contrôlés par les entreprises, auraient fait « un tort irréparable » aux élèves de Jersey City.

L’Association de l’éducation de Jersey City (JCEA) agit de la même manière que les syndicats de la Virginie occidentale, qui se sont opposés à toute lutte des enseignants et ont œuvré pour y mettre un terme et imposer un accord pourri dès qu’ils le pouvaient. Dans un contexte de volonté croissante d’un combat unifié à travers le pays, la NEA, l’American Federation of Teachers (AFT) et les autres organisations affiliées du New Jersey considèrent que leur tâche centrale est la suppression des luttes de classe. Elles feront exactement la même chose partout où une lutte éclatera, et pas seulement parmi les enseignants.

Tout travailleur qui veut comprendre la nature de ces organisations devrait faire une étude attentive de l’article : « Si la Cour suprême se prononce contre les syndicats, les conservateurs n’aimeront pas ce qui se passera ensuite », publié dans le Washington Post du 1ᵉʳ mars. Shaun Richman, ancien directeur de l’organisation de l’AFT, explique en termes extraordinairement francs la valeur des syndicats pour la classe dirigeante américaine.

Le commentaire de Richman est motivé par l’affaire Janus contre AFSCME devant la Cour suprême des États-Unis, qui statuera sur la constitutionnalité des « frais d’agence » – l’exigence que les travailleurs des syndicats du secteur public dans certains États paient l’équivalent des cotisations syndicales. s’ils ne sont pas membres. [l’AFSCME, American Federation of State, County and Municipal Employees, est le syndicat des travailleurs des collectivités territoriales américaines]

« Ce que les soutiens de Janus (et la plupart des commentateurs) ne mentionnent pas, c’est que les frais d’agence ne sont pas simplement une compensation pour les coûts financiers de la représentation », dit Richman. Comme l’avocat de l’AFSCME l’a souligné dans ses plaidoiries, les frais d’agence sont couramment négociés contre une clause de non-grève dans la plupart des contrats syndicaux. Si ces clauses disparaissent, les employeurs auront à gérer le chaos et la discorde. »

C’est-à-dire que le revenu régulier de ces organisations – sous la forme d’une partie du revenu des travailleurs automatiquement déduit de leurs salaires – est la contrepartie du « coût politique » du « maintien de la paix sociale » en empêchant les grèves.

Richman poursuit : « Le droit du travail américain, et les employeurs qui en bénéficient, préfèrent que s’il y a un syndicat, un seul devrait servir de représentant exclusif de tous les employés éligibles dans un lieu de travail. Ce système impose aux syndicats l’obligation légale de représenter équitablement tous les membres de l’unité de négociation et un impératif politique de défendre les termes de tout accord comme « le meilleur que nous pourrions obtenir » (même s’il inclut des

concessions sur les avantages et les règlements du travail). Il récompense les syndicats avec un droit garanti à l’existence et une base fiable d’adhésion payante. Mais il récompense les employeurs avec la garantie bien plus précieuse du droit de diriger le travail ininterrompu de l’entreprise alors que les dirigeants syndicaux doivent tempérer les plaintes et la discorde de la base pour la durée du

contrat. »

Autrement dit, ce n’est pas que ces organisations représentent les travailleurs contre les employeurs, mais qu’ils représentent les employeurs contre les travailleurs – en tempérant « les plaintes de la base [!] Et la discorde. » Les syndicats sont récompensés par un flux de revenus, les entreprises sont récompensées (beaucoup plus !) par un travail ininterrompu, et les travailleurs sont « récompensés » […] en subissant des concessions sur les prestations et les règles de travail.

Selon M. Richman, « la représentation exclusive, les frais d’agence obligatoires, les clauses de non-grève et les « droits de la direction » constituent le fondement de notre système particulier de relations de travail, qui est différent de pratiquement tous les autres pays.

La référence de Richman au système « particulier » des relations de travail en Amérique renvoie peut-être inconsciemment à une « institution particulière » antérieure en Amérique, l’esclavage. En tout cas, Richman décrit un arrangement qui a émergé dans la période d’après-guerre où les syndicats, des secteurs privé et public, ont accepté de renoncer à toute contestation des droits de la gestion patronale sur le lieu de travail. Cela a été lié à une purge impitoyable des syndicats de militants socialistes et de gauche qui formaient l’épine dorsale du mouvement pour le syndicalisme industriel dans les années 1930.

Dans une allocution prononcée en 1956 devant des arbitres, Arthur Goldberg, avocat général des United Steelworkers of America (syndicat des métallurgistes d’Amérique), a énuméré les « droits inhérents » de la direction, qui n’ont été ni modifiés ni diminués par la négociation collective. « Le syndicat ne peut pas diriger ses membres vers leurs postes de travail ou leurs affectations de travail […] Le syndicat ne dit pas aux personnes qui sont licenciées de rester sur place. Le syndicat ne dit pas aux travailleurs de se présenter au travail après une mise à pied […] Très souvent, les syndiqués sont dérangés par des décisions qu’ils jugent totalement erronées. Néanmoins, le droit d’une entreprise à faire ses propres jugements est clair. »

Pendant la période de l’après-guerre, dans des conditions de croissance économique et de l’influence incontestée des sociétés américaines sur l’économie mondiale, les travailleurs ont pu gagner certains acquis malgré la domination des syndicats par les bureaucrates de droite.

Cela a changé lorsque le capitalisme américain a commencé son déclin économique historique et que la classe dirigeante est passée d’une politique de compromis de classe relatif à une guerre de classe et à une contre-révolution sociale. Lorsque Reagan a licencié 13 000 aiguilleurs du ciel et a emprisonné leurs dirigeants, l’AFL-CIO n’a rien fait, initiant une vague de trahisons interminables qui dure depuis des décennies et qui se poursuit encore aujourd’hui. Incapables de toute réponse progressiste à la mondialisation capitaliste, les syndicats bloquent toute résistance de la part des travailleurs et collaborent avec les entreprises pour fermer les usines et éliminer des millions d’emplois.

Pendant cette période, les syndicats ont connu une transformation fondamentale. Bien qu’ils soient encore appelés « syndicats », ils ont abandonné toutes les tâches traditionnellement associées aux syndicats, y compris l’appel à la grève, le règlement des griefs en milieu de travail et l’opposition à l’accélération des rythmes de travail et à la gestion abusive. Loin d’augmenter la part du revenu national qui revient à la classe ouvrière, les syndicats ont collaboré avec les entreprises et le gouvernement pour réduire cette part, afin d’augmenter la part qui revient aux cinq pour cent de la population la plus riche.

Si les dirigeants syndicaux américains « défendent le revenu de la bourgeoisie contre les attaques des travailleurs ; s’ils mènent une lutte contre les grèves, contre l’augmentation des salaires, contre l’aide aux chômeurs ; alors nous aurons une organisation de briseurs de grève, pas un syndicat », a noté Leon Trotsky en 1937.

C’est exactement ce que ces organisations sont devenues. Il est nécessaire d’éviter la tyrannie des mots. Alors que les travailleurs ont le désir de s’unir et d’organiser une opposition commune, ils affrontent dans les « syndicats », non des organisations ouvrières, mais des instruments corporatistes du patronat et de l’État, contrôlés par des cadres privilégiés de la classe moyenne supérieure. (Le président de l’AFT Randi Weingarten a un salaire annuel d’un demi-million de dollars, tandis que Richman a été payé 200 000 dollars pour son « service » à l’AFT).

La plus grande crainte de ces organisations est que l’opposition ne se développe en dehors de leur contrôle. Si la décision Janus sape le monopole des syndicats, Richman met en garde contre « de nouveaux syndicats plus à gauche et combatifs (ou au moins plus grincheux) » et qui « ne seront pas satisfaits des règles de travail et de rémunération actuelles et n’auront que peu de motivation pour conclure un accord. »

Toutes ces organisations de pseudo-gauche qui défendent les syndicats le font parce qu’elles veulent maintenir l’emprise organisationnelle qu’ils ont sur la classe ouvrière. Ils dénoncent le Parti de l’égalité socialiste (PES) comme « sectaire » pour prétendument refuser de « travailler au sein des syndicats ». En fait, le PES mène son travail politique partout où les travailleurs sont, y compris dans les syndicats corporatistes, mais il le fait pour se battre pour l’organisation indépendante et l’initiative révolutionnaire de la classe ouvrière, non pour défendre l’autorité d’organisations anti-ouvrières.

Pour la classe ouvrière, ce qui est posé, ce n’est pas la formation de nouveaux syndicats qui acceptent et défendent les rapports de propriété capitalistes, sans parler du simple remplacement des directions existantes. Alors qu’il peut y avoir quelque chose de « particulier » dans la franchise avec laquelle les syndicats américains acceptent volontairement la domination de la direction, le même processus de dégénérescence et de transformation s’est produit au sein des organisations ouvrières nationalistes et pro-capitalistes du monde.

Des comités d’usine et de lieu de travail, fondés sur les besoins et les droits des travailleurs, doivent être construits pour unifier tous les secteurs de la classe ouvrière dans une lutte commune. En opposition à l’UAW, à l’AFT, à la NEA et aux autres organisations corporatistes, ces organisations doivent rejeter la subordination des intérêts de la classe ouvrière au système capitaliste et à l’Etat, et les demandes incessantes d’austérité pour enrichir l’oligarchie financière et financer de nouvelles guerres. Au lieu d’accepter la dictature de la gestion dans les usines et les lieux de travail, ces comités doivent affirmer le droit d’organiser l’action collective pour s’opposer à toute forme de maltraitance et d’exploitation par les entreprises.

Surtout, ces comités doivent rejeter les mensonges des démocrates et des républicains qui disent qu’il n’y a pas d’argent pour l’éducation publique, pour des salaires décents, des soins de santé et des retraites pour les employés du secteur public, alors qu’ils gaspillent des milliers de milliards de dollars en cadeaux fiscaux pour les entreprises et sur des guerres interminables.

Tout en luttant pour de tels comités de base, le Parti de l’égalité socialiste insiste sur le fait que la lutte des classes doit être imbue d’une nouvelle perspective socialiste et que la lutte pour le droit à l’éducation publique, et pour les salaires, ne sera pas possible en dehors de la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière et d’un assaut frontal sur la richesse et le pouvoir bien établis des exploiteurs capitalistes.

(Article paru en anglais le 20 mars 2018)