La guerre politique à Washington entre dans une nouvelle phase après le renvoi de l’ancien directeur adjoint du FBI

Par Patrick Martin
20 mars 2018

La férocité du conflit politique au sein de l’appareil étatique américain atteint une nouvelle étape critique. L’administration Trump est ouvertement en guerre avec des sections importantes de l’appareil de renseignement, alors que les plus hauts personnages de cet appareil font des appels de plus en plus directs à la destitution du président.

Vendredi, après des semaines d’insistance de la part de Trump, le procureur général Jeff Sessions a congédié l’ancien directeur adjoint du FBI, Andrew McCabe. McCabe a démissionné de son poste de directeur adjoint en janvier, après des mois d’attaques de la Maison blanche de Trump, et utilisait ses droits à congés pour rester officiellement en poste jusqu’à dimanche, où atteindrait l’âge de 50 ans et aurait le droit de prendre sa retraite.

Au lieu de cela, Sessions s’est emparé d’un passage d’un rapport inachevé de l’inspecteur général du FBI, qui suggère que McCabe se serait rendu coupable d’inconduite en divulguant des informations à la presse sur l’enquête du FBI sur la Fondation Clinton pendant la campagne électorale de 2016.

L’ancien directeur de la CIA, John Brennan, exprimant les sentiments d’une grande partie de l’appareil des renseignements, a répliqué au renvoi de McCabe par une déclaration d’une férocité extraordinaire. Il a tweeté samedi à Trump : « Quand toute l’étendue de votre vénalité, de vos turpitudes morales et de votre corruption politique sera connue, vous prendrez la place qui vous revient dans la poubelle de l’histoire en tant que démagogue déshonoré. Vous pouvez faire d’Andy McCabe un bouc émissaire, mais vous ne détruirez pas l’Amérique […] L’Amérique triomphera de vous. »

Étant donné que Brennan a passé plus de 30 ans à planifier, organiser et mener à bien les opérations secrètes de l’impérialisme américain, ses menaces contre Trump devraient être prises avec un sérieux extrême. Une grande partie de l’appareil de renseignement militaire américain ne voit pas d’autre alternative que d’œuvrer à la destitution de Trump, quels que soient les obstacles procéduraux, et il a l’appui du Parti démocrate.

Le porte-parole démocrate du Sénat, Charles Schumer, a déclaré l’année dernière qu’aucun politicien, démocrate ou républicain, ne voulait entrer en conflit avec la CIA et le FBI : « [Si] vous vous en prenez à la direction du renseignement – ils ont l’embarras du choix pour riposter. » L’ambassadeur des Nations Unies, Samantha Power, a fait écho à cette idée samedi, en tweetant : « Ce n’est pas une bonne idée de faire chier John Brennan. »

La rapidité avec laquelle Sessions a tenté de faire dégager McCabe dans les circonstances les plus humiliantes témoigne de la rancune vindicative dans les échelons les plus élevés de l’État capitaliste. Cela démontre aussi la nervosité du camp de Trump face à la pression croissante de l’enquête menée par le conseiller spécial Robert Mueller sur l’ingérence alléguée de la Russie dans l’élection présidentielle américaine de 2016.

La semaine dernière, Mueller a requis que la Trump Organization lui fournisse ses archives. L’organisation est l’entité commerciale qui gère l’empire immobilier de Trump et son image de marque, maintenant sous la direction de ses fils Donald Jr. et Eric. Mueller se concentreraient sur les liens financiers avec les investisseurs russes. Il a également envoyé une liste de questions à la Maison blanche, une autre étape vers un interrogatoire proposé du président lui-même.

L’un des avocats personnels de Trump, John Dowd, a réagi au renvoi de McCabe avec une déclaration qui exhortait Sessions et son adjoint, Rod Rosenstein, à mettre immédiatement fin à l’enquête Mueller. Trump a répliqué avec un tweet qui pour la première fois a dénoncé Mueller par son nom et a qualifié son enquête de « chasse aux sorcières », conduisant à la spéculation médiatique selon laquelle Mueller lui-même pourrait être le prochain haut fonctionnaire à être viré par le président.

Il n’y a pas de parallèle récent pour des déclarations et des actions comme celles des trois derniers jours. Il faudrait remonter à la période antérieure à la guerre civile américaine pour trouver des niveaux de tension équivalents qui, à la fin des années 1850, ont éclatés en des épisodes violents dans les couloirs du Congrès avant d’exploser dans un conflit militaire à grande échelle.

Contrairement à la période qui a précédé la guerre civile, cependant, il n’y a pas de camp progressiste dans ces conflits. Trump et Brennan représentent des factions tout aussi criminelles de la classe dirigeante, divisées sur la politique étrangère, en particulier au sujet de la guerre civile en Syrie, et plus généralement envers la Russie.

Brennan et les démocrates parlent au nom de puissantes sections de l’appareil de renseignement et militaire aigries par l’échec de l’intervention américaine en Syrie et l’apparent abandon par Trump des groupes islamistes fondamentalistes armés par la CIA pour combattre le gouvernement du président Bashar Assad soutenu par les Russes et les Iraniens. Ils veulent avancer plus loin dans la tuerie syrienne, en dépit du risque de conflit militaire ouvert avec la Russie, deuxième plus grande puissance nucléaire du monde.

La dernière provocation fabriquée, menée par le gouvernement britannique, sur des accusations non fondées selon lesquelles la Russie était derrière l’empoisonnement d’un agent double russe domicilié en Grande-Bretagne, est utilisée pour intensifier considérablement la campagne de guerre.

Trump et les républicains sont également attachés aux intérêts de l’impérialisme américain dans le monde, mais se concentrent davantage sur l’Iran et la Corée du Nord (et derrière, la Chine), et moins sur un affrontement total avec le président russe Vladimir Poutine. Trump a sa propres faction de partisans au sein des agences de renseignement et cherche à consolider une clique personnaliste autour de lui, comme en témoigne l’élévation du directeur de la CIA, Mike Pompeo, ancien officier militaire et membre du Congrès, pour remplacer Rex Tillerson comme secrétaire d’État. la promotion de la directrice adjointe de la CIA, Gina Haspel, qui jouit d’un bilan en tant que tortionnaire, à la tête de l’agence d’espionnage.

L’intensification du conflit au sein de l’élite dirigeante américaine s’inscrit dans le contexte d’un mouvement croissant dans la classe ouvrière, qui menace les intérêts de toutes les factions de l’oligarchie financière et des grandes entreprises. À la suite de la grève de neuf jours des enseignants de la Virginie occidentale, les enseignants à travers le pays demandent et organisent des débrayages. Toute lutte qui réussira à se libérer de la mainmise des syndicats déchaînera une vague de colère et d’opposition ouvrière.

C’est cette convergence d’un mouvement d’en bas et d’une lutte acharnée au sommet qui donne à la situation politique aux États-Unis un caractère si explosif.

Il est nécessaire de lancer un avertissement : la classe ouvrière doit avancer sa propre perspective indépendante. Elle n’a pas d’alliés dans les deux factions à Washington. Dans le cas où une faction ou l’autre prévaut à court terme, cela ne représenterait pas un triomphe de la démocratie. Le retour au pouvoir des démocrates ne ferait que renforcer leur rôle de parti de la CIA et du Pentagone, comme en témoigne le rôle puissant joué par les « anciens » agents de la CIA et des services de renseignements militaires en tant que candidats démocrates aux élections législatives de 2018 (cf. La prise de contrôle du Parti démocrate par la CIA).

De plus, à mesure que la classe ouvrière se lance dans des luttes plus larges contre le système et le gouvernement capitalistes, les deux factions de l’élite dirigeante verront la menace venue d’en bas comme le principal danger pour l’aristocratie financière. Ce sont les démocrates, canalisant les agences de renseignement, qui ont joué un rôle de premier plan en exigeant des mesures agressives pour censurer Internet et réprimer les opinions et les tendances politiques « clivantes ».

La question critique est d’établir l’indépendance de la politique de la classe ouvrière par rapport à toutes les sections de la grande entreprise, démocrates ou républicaines et de reconnaître les institutions de l’État capitaliste – surtout, l’appareil répressif de renseignement et militaire – comme le principal danger pour les droits démocratiques des travailleurs.

(Article paru en anglais le 19 mars 2018)