Le limogeage de Tillerson par Trump indique une orientation renforcée vers la guerre planétaire

Par Bill Van Auken
15 mars 2018

Le limogeage du secrétaire d'Etat Rex Tillerson par le président américain mardi et l'annonce de son remplacement par le directeur de la CIA Mike Pompeo ont à voir avec une orientation, qui s’accélère, de l'administration américaine vers une politique de guerre planétaire comme solution à la crise profonde du capitalisme américain.

Limogé par un tweet matinal de Trump, Tillerson n'avait pas, selon ses assistants, été averti à l'avance qu'il allait être démis de ses fonctions. Le tweet est arrivé quelques heures après que Tillerson est revenu d'un voyage d'une semaine en Afrique, essentiellement une tournée d'excuses pour la qualification du continent comme «pays de merde» par Trump.

Trump a aussi annoncé que Pompeo serait remplacé par Gina Haspel, une personne directement impliquée dans les crimes de torture et de disparitions forcées.

Si la méthode de Trump pour limoger Tillerson fut abrupte, des rumeurs selon lesquelles le secrétaire d'État perdrait son siège au gouvernement circulaient depuis des mois à Washington, sur fond d’interventions répétées du président pour miner son supposé porte-parole dans le monde.

Dans une réprimande extraordinaire à son secrétaire d'Etat en octobre dernier, Trump avait tweeté depuis son club de golf du New Jersey que Tillerson « perdait son temps à négocier avec ‘le petit homme-fusée’ » surnom qu'il avait donné au dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, ajoutant, « nous ferons ce qui doit être fait! », suggérant une action militaire. Le tweet était arrivé juste au moment où Tillerson avait des discussions avec les responsables chinois sur la crise dans la péninsule coréenne.

Au cours de la même semaine, on a appris que Tillerson avait qualifié Trump de «crétin» lors d'une réunion du Pentagone au sujet de la déclaration du président à ses conseillers qu'il voulait un décuplement des armes nucléaires américaines.

Quelles que soient les frictions entre le président américain et Tillerson, ancien PDG multi-millionnaire d'ExxonMobil, Trump a indiqué mardi un différent particulier sur la politique étrangère.

« En fait, je m'entendais bien avec Rex, mais il avait vraiment un état d'esprit différent, une pensée différente », a déclaré Trump aux journalistes au moment de quitter la Maison Blanche pour un voyage en Californie. « Si vous regardez l'accord sur l'Iran, je pense que c'est terrible. Je suppose qu'il pensait que ça allait.. . Donc nous ne pensions pas vraiment de la même façon. Avec Mike, Mike Pompeo, nous avons un processus de réflexion très semblable. Je pense que ça va très bien aller. »

Avec une fortune personnelle de plus de 300 millions de dollars et une carrière qui l'a amené au sommet de l'un des plus grands conglomérats pétroliers du monde, Tillerson est un défenseur dévoué des intérêts capitalistes américains. Il avait cependant d'importantes différences tactiques avec Trump et d'autres membres de l'administration, y compris sur la question de savoir si certains de ces intérêts pouvaient être obtenus par le biais de négociations diplomatiques plutôt que par une agression militaire.

Tillerson aurait été parmi ceux à la Maison Blanche qui le mois dernier ont dissuadé Trump de renverser l'accord nucléaire de 2015 négocié entre l'Iran et les P5 + 1 (Etats-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France et Allemagne) en ne signant pas la renonciation pendant quatre mois aux sanctions américaines imposées à propos du programme nucléaire. Trump se serait plaint en disant qu'il regrettait la décision et a promis de réimposer les sanctions en mai, la prochaine date limite de renonciation, à moins qu'il y ait un accord pour renégocier l'accord, y compris des termes que Téhéran ne peut pas accepter et n'acceptera pas.

Dans ce qui apparaît être une réponse au remaniement ministériel, le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a tweeté mardi: « M. Trump a pris l'habitude d'être imprévisible et donc peu fiable pour quiconque avec qui il dialogue. Personne ne voudra conclure un accord avec la Maison Blanche si la signature des Etats-Unis n'est valable que pour 4 à 8 ans. »

Tillerson s'était également prononcé à plusieurs reprises pour des négociations avec la Corée du Nord, alors même que Trump la menaçait de «feu et de fureur» et disait vouloir «détruire totalement» ce pays et ses 25 millions d’habitants.

Finalement, Tillerson a été pris au dépourvu par Trump qui a déclaré soudainement la semaine dernière sa volonté de participer à des négociations directes avec la Corée de Kim Jong-un sur sa dénucléarisation et qui se tiendront en mai. Trump a fait son annonce juste un jour après que Tillerson avait dit aux journalistes en Éthiopie qu'il n'était pas clair « si les conditions sont bonnes pour commencer même à penser à des négociations. »

Le remplaçant proposé pour Tillerson, Mike Pompeo, a à maintes reprises affirmé sa détermination à mettre fin au traité nucléaire iranien et à poursuivre une stratégie de changement de régime à Téhéran. Après l'élection de Trump, il avait tweeté: « J'ai hâte de revenir sur cet accord désastreux avec le plus grand commanditaire du terrorisme au monde. »

En tant que directeur de la CIA, Pompeo qui s'est servi souvent d’une rhétorique anti-musulmane, a qualifié l'Iran de «théocratie despotique» et «d'empire pernicieux qui étend son pouvoir et son influence à travers le Moyen-Orient».

Ancien officier de chars de l'armée américaine et député « Tea Party » du Kansas, dont la carrière politique a été financée par les frères Koch, Pompeo s'est vanté en octobre dernier que sous sa direction, la CIA deviendrait une «agence beaucoup plus brutale». Il a déployé des commandos d'assassins de la CIA en Afghanistan pour éliminer les opposants au régime de Kaboul soutenu par les États-Unis.

Pompeo a aussi clairement exprimé son soutien au changement de régime en Corée du Nord, déclarant en juillet dernier qu'il « espérait que nous trouverions un moyen de séparer ce régime de ce système ... Les Nord-coréens, j'en suis sûr, sont des gens adorables et aimeraient le voir partir. »

S'exprimant lors d'un talk-show dimanche, Pompeo a souligné que dans toute négociation entre Trump et Kim, « il n'y aura pas de concessions ».

Des sources à Washington ont indiqué que Trump voulait installer Pompeo comme secrétaire d'État avant que les négociations commencent.

La nomination de Pompeo suggère fortement que l'acceptation des pourparlers avec Kim est une ruse de la part de l'administration Trump, visant à ouvrir la voie à une action militaire américaine.

Interrogé dimanche lors d'une apparition sur ABC s'il était possible que les pourparlers n'aient pas lieu, le porte-parole de la Maison Blanche Raj Shah a répondu: « il y a une possibilité. Si c'est le cas, c'est la faute des Nord-Coréens, ils n'ont pas été à la hauteur des promesses qu'ils ont faites. »

Le remplacement de Tillerson par Pompeo a provoqué des réponses inquiètes des anciens alliés européens de Washington.

« Le limogeage de Rex Tillerson n'améliore en rien les choses », a déclaré le vice-ministre allemand des Affaires étrangères Michael Roth dans un tweet mardi.

Thomas Oppermann, le vice-président du parlement allemand, a lui, averti que le limogeage de Tillerson, qu'il a qualifié d ' « interlocuteur fiable et intelligent », entraînerait un « nouveau recul des relations germano-américaines ». Les brusques changements au sommet de l'administration américaine, a-t-il ajouté, était une manifestation des méthodes «capricieuses et erratiques» de Trump.

Les opposants politiques ostensibles de Trump au sein du Parti démocrate ont réagi au remaniement ministériel du seul point de vue de la campagne anti-Russie, dont ils ont fait le centre de leur opposition à l'administration.

Chuck Schumer, le porte-parole démocrate du Sénat, a déclaré que Tillerson « était beaucoup trop mou avec la Russie », et qu'il espérait que Pompeo « serait beaucoup plus dur et nous espérons qu'il peut persuader le président d'être plus dur ».

La porte-parole démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a quant à elle attribué le licenciement de Tillerson au fait qu’il avait impliqué la Russie dans l'empoisonnement d'un ex-espion domicilié en Grande-Bretagne. « Les actions du président Trump montrent que chaque responsable de son administration est à la merci de ses caprices personnels et de son culte de Poutine », a-t-elle tweeté.

Lorsque Tillerson a été nommé secrétaire d'État, les démocrates s'y sont opposés non par crainte qu'un PDG du pétrole n'assume la haute direction de la politique étrangère du gouvernement américain, mais plutôt du fait des accords qu'il avait conclu avec la Russie.

Désormais, loin de s'opposer à la poursuite du virage vers la guerre de l'administration Trump, ils demandent seulement qu'il se concentre plus directement sur une Russie dotée d'armes nucléaires.

Dans une déclaration mardi, Schumer a également précisé qu'il n'appelait pas les démocrates à s'opposer à la remplaçante de Pompeo comme directeur de la CIA, Haspel ; à la CIA depuis 30 ans elle est directement impliquée dans la torture de détenus sous l’administration Bush, ainsi que dans la destruction de preuves vidéo documentant ces crimes de guerre.

(Article paru en anglais le 14 mars 2018)