Le Pen remet le cap sur le pouvoir au congrès du FN à Lille

Par Francis Dubois
12 mars 2018

Le Front national a tenu les 10 et 11 mars à Lille son premier congrès depuis la défaite de Marine Le Pen au deuxième tour des présidentielles de mai 2017 face à l‘actuel président Emmanuel Macron. Depuis le FN est secoué par un conflit interne sur sa ligne vis-à-vis de l‘Union européenne, et sa direction avait annoncé une «refondation» du parti.

Le Pen, qui était seule prétendante à sa succession à la présidence du FN a été réélue à 100 pour cent des voix. Elle a déclaré, «Notre objectif est clair, c'est le pouvoir.» Elle a également proposé de rebaptiser le FN le «Rassemblement national», une des raisons invoquées par le FN pour ce changement étant d’accroître la capacité d‘alliances du FN avec d‘autres formations politiques y compris avec la droite traditionnelle.

Dans l'organisation du congrès, le FN a voulu souligner la montée internationale de l'extrême-droite de part et d'autre de l'Atlantique. Le discours de Le Pen fut précédé d‘un message vidéo du leader du parti italien d’extrême droite Lega (ex-Lega Nord) Matteo Salvini.

Surtout, le congrès fut marqué par l‘apparition surprise samedi de l‘ex-conseiller de Donald Trump et directeur du site suprémaciste Breitbart News, Stephen Bannon. S‘adressant aux délégués celui-ci a dit, fortement applaudi, «Laissez-les vous appeler racistes, xénophobes, islamophobes... Portez-le comme un badge d'honneur parce que chaque jour qui passe nous devenons plus forts, et eux s'affaiblissent». Il a ajouté, «Vous faites partie d'un mouvement mondial qui est plus grand que l'Italie, plus grand que la Pologne, plus grand que la Hongrie.»

Le Pen père, qui dédicaçait ses mémoires au moment où sa fille tenait son discours, a commenté ainsi: «Je pense que ce n'est pas exactement la définition de la dédiabolisation».

Bannon est depuis 2016 en rapport avec la petite fille du fondateur du FN, Maríon Maréchal-Le Pen qui a abandonné toutes ses fonctions politiques dans le parti et son mandat de députée au parlement suite à la présidentielle, déclarant qu‘elle quittait la vie politique pour entrer «dans la vie civile». Maréchal-Le Pen avait déclaré cette année là qu‘il y avait des contacts entre l‘équipe Trump et le FN. Bannon l‘avait qualifiée de «nouvelle étoile montante» dans une interview où il disait vouloir «ouvrir un Breitbart Paris, voire un Breitbart France».

Maréchal Le Pen avait déclaré suite à l‘élection de Trump qu‘elle répondait «oui à l'invitation de Stephen Bannon, directeur de la campagne Trump, à travailler ensemble». Selon Libération: «Devant les journalistes, lors d’une conférence de presse, [Bannon] n’a pas eu un mot pour la présidente du FN, préférant parler de Marion Maréchal-Le Pen qu’il estime être une personnalité 'impressionnante‘, et qu’il confirme avoir rencontrée fin février après le CPAC (Conservative Political Action Conference), le raout annuel des conservateurs américains».

Dimanche, dans un discours démagogique et protectionniste, Marine Le Pen a attaqué la mondialisation, en lui opposant le nationalisme. Elle a présenté le FN en parti anti-système et anti-Macron, en tonnant contre «l‘argent», le tout accompagné d‘une rhétorique xénophobe et de sous-entendus antisémites. Sur cette base, elle s'est payée le luxe de critiquer la privatisation de la SNCF voulue par Macron: «Deux conceptions du monde se font face (...) Les mondialistes contre les nationaux.»

Sans thématiser ouvertement la sortie de l‘euro et de l‘UE, elle a annoncé que le FN préparait une nouvelle rédaction des traités de l‘UE. Lors d'une enquête en novembre, une majorité des membres du FN s'étaient déclarés attachés à une sortie de l‘euro et de l‘UE.

Tous les fondamentaux du FN furent entonnés, même s‘ils étaient formulés dans un vocabulaire censé le cacher: appels anti-immigration ou anti-islam sous l‘appellation de la «défense de la culture chrétienne», politique sécuritaire, etc. Le caractère anti ouvrier du FN apparu clairement quand elle dit: «en finir avec mai 1968 fait partie de notre projet», recevant ses premiers applaudissements.

Poursuivant la tactique visant à cacher le pied de bouc historique du FN, ses racines dans Vichy et l‘Algérie française, on a voté de nouveaux statuts éliminant le poste de président d‘honneur de Jean-Marie Le Pen. Le FN se distançait ainsi en surface de Jean-Marie Le Pen, fondateur du FN, condamné à plusieurs reprises pour ses déclarations antisémites et son négationnisme et exclu du parti en 2015. La nouvelle direction ne s‘appelle plus comité central mais conseil national, sans renouvellement apparemment important de son personnel.

Les médias grand publics ont dans l‘ensemble présenté le congrès comme une illustration de ce que le FN allait vers le centre, forcé de s‘ouvrir à d‘autres tendances moin dures et à se «normaliser». On l'a présenté aussi comme un mouvement en crise politique destiné à jouer pour un temps un rôle de second plan, en soulignant que Le Pen est politiquement affaiblie, voire morte.

Rien n‘est moins vrai, car la bourgeoisie européenne fait entrer ds partis néofascistes au gouvernement ou les intègre sans problème à sa politique de préparation à la guerre et de démolition des acquis sociaux de la classe ouvrière, comme en Autriche ou en Allemagne.

En fait, ce n‘est pas le FN qui va au centre mais l‘aristocratie financière qui s‘extrême-droitise, la bourgeoisie française comme le reste de la bourgeoisie européenne. Ces cinq dernières années elle a systématiquement repris les politiques du FN, sous le PS et François Hollande et maintenant sous Macron: état d‘urgence et pleins pouvoirs à la police, déchéance de nationalité, campagne anti-musulmans et à présent sa politique d‘asile et sa revendication d‘un service militaire obligatoire.

A présent, une partie de la classe politique française et de l‘Etat en alliance avec l’extrême droite américaine met en avant la nièce de Marine Le Pen, que les médias présentent comme étant incapable de mener le FN au pouvoir.

Mais la petite fille de Jean-Marie Le Pen est très à droite, qui entretient des contacts avec le parti royaliste Action française, l‘héritier de l‘Action française antisémite de Charles Maurras, qui a fourni la base du régime collaborationniste de Pétain, et avec l‘intégrisme catholique. La nomination de Bannon à la Maison Blanche par Trump avait été applaudie par le Ku Klux Klan et le propriétaire du «Daily stormer» un torchon néo-nazi dont le nom se réfère à la feuille violemment anti-sémite de Julius Streicher, un des dirigeants nazis condamné à mort aux procès de Nuremberg.

Comme on le voit, ce qui est en cours sous couvert du congrès du FN est loin d’être une réorientation au centre ou un affadissement durable du parti néofasciste. C'est une opération destinée à renforcer ses relations avec les sections les plus droitières du Parti républicain aux Etats-Unis, tout en reserrant les liens historiques du FN avec le passé fasciste et colonialiste de l‘impérialisme français.