Grève générale à Tahiti et à Mayotte contre la réforme des retraites

Par Anthony Torres
10 mars 2018

Trois semaines après la grève générale d’une journée rassemblant des milliers de travailleurs contre le projet de loi sur la Protection Sociale Généralisée (PSG) engagée par les autorités polynésiennes, l’intersyndicale a appelé mardi et jeudi à deux nouvelles journées de grève. La grève s’est exportée dans le département de Mayotte après trois semaines de mobilisation.

Alors que Macron impose une casse généralisée du Code du Travail et des services publics, un silence de mort sur ces luttes règne dans les appareils syndicaux et parmi leurs alliés politiques en métropole, tous très affairés à négocier les réformes avec Macron. Entre temps, les luttes ouvrières dans les départements et territoires d'outre-mer témoignent de l'opposition internationale parmi les travailleurs aux politiques de régression sociale et de guerre.

Près de 2.500 manifestants selon la police et 6.000 selon les syndicats ont protesté dans la capitale de Tahiti, Papeete, contre le projet de loi sur la PSG, dont le texte devait être examiné le même jour. Cette réforme prévoit notamment de repousser à 62 ans l’âge de départ à la retraite, contre 60 ans aujourd’hui.

Les secrétaires généraux des syndicats de l’intersyndicale ont annoncé des piquets de grève aux entrées Ouest et Est de Papeete jeudi. Mahinui Temarii, un syndicaliste du port de Papeete, a indiqué que les dockers cesseraient le travail à partir de mercredi soir, paralysant ainsi l’économie de l'île, très dépendante des importations. Les syndicats ont annoncé d’autres blocages, à l’aéroport et dans les hôtels. La grève générale fut fortement suivie chez les transporteurs scolaires puisqu’entre 40 pour cent et 50 pour cent de grévistes ont été annoncés.

La crise économique de 2008 a fortement impacté l’économie de la Polynésie française qui était déjà entrée en récession en 2006. Le chômage se situe autour de 20 pour cent. Selon les estimations des syndicats, en 2016, quelque 80 000 Polynésiens français, soit près d’un tiers de la population, vivaient dans la pauvreté.

Dans le département le plus pauvre de la France situé dans l’Océan Indien, depuis trois semaines des milliers de personnes sont mobilisées contre la misère et l’inégalité, contestant la politique gouvernementale. Ils étaient vingt mille à manifester le mercredi 7 mars dans le chef-lieu, Mamoudzou, selon les chiffres de l’intersyndicale et du collectif d'associations de Mayotte à la tête de la contestation.

Le secrétaire départemental du SNUipp, syndicat majoritaire dans le premier degré, Rivo Rakotondravelo, joint par France 24 a expliqué que « la qualité de vie doit évoluer. L’égalité sociale n’existe pas ici, alors que nous sommes un département français depuis 2011 ». Il décrit des conditions de travail «exécrables. ... En 2013, il manquait 500 classes à Mayotte. Les classes sont surchargées et sont très majoritairement obligées de fonctionner par rotation. Environ 80 pour cent des établissements n’ont même pas d’agrément de la commission hygiène et sécurité.»

Les prétextes fournis par les milieux dirigeants et les grands médias pour capituler aux réformes voulues par Paris sont minés par leurs propres contradictions criantes. Pour justifier la réforme des retraites, le président de la Polynésie française Edouard Fritch a affirmé sur TNTV que « Mathématiquement, il est prouvé que dans deux ans, maximum trois ans, nous aurons épuisé toutes les réserves de nos retraites ».

En fait, il y a beaucoup d'argent disponible. Macron annonce d'énormes dépenses de 300 milliards d'euros pour sa politique militaire européenne, alors que toute l'Europe augmente massivement l'effort de défense. En même temps, Macron supprime l'Impôt sur la fortune (ISF) et fait des milliards d'euros de cadeaux fiscaux aux riches. Mais pour trouver l'argent nécessaire pour protéger les retraites, les travailleurs devront lutter contre les politiques militaristes et austéritaires de l'ensemble de la classe dirigeante, sur une perspective révolutionnaire et socialiste.

Pour aller de l'avant, il faut ôter le contrôle des luttes ouvrières aux appareils syndicaux et développer l'opposition politique à Macron et à la poussée internationale vers la guerre. Il s'agit pour les travailleurs de prendre leurs propres luttes en main et d'opposer à l'appareil d'Etat, y compris aux appareils syndicaux, une lutte révolutionnaire contre l'austérité et la guerre, menée avec les travailleurs en métropole et dans le reste de l'Asie-Pacifique.

Les appareils syndicaux, dominés par une perspective nationaliste et reliés à leurs homologues en métropole qui négocient les mesures d'austérité avec Macron, sont non seulement incapables d'organiser une telle lutte, ils y sont hostiles. En février, l’intersyndicale en Polynésie avait appelé à une grève générale illimitée à laquelle ils ont mis fin dès le premier jour. Malgré la journée de grève générale de jeudi et les différents blocages, la presse indique que la circulation reste « plus fluide encore qu’au mois de juillet.».

En même temps, ils font le silence sur la montée du danger d'une guerre. La Polynésie française a une importance stratégique de longue date pour la France. L’armée française a utilisé ses îles pour 193 essais d’armes nucléaires entre 1966 et 1996, et cette zone est pleinement impliquée dans les luttes d'influence auxquelles se livrent le régime chinois et les impérialismes américain, australien, néo-zélandais et bien sûr français.

Ces grèves générales ont lieu alors que Macron se rend en Inde du 9 au 12 mars pour développer la coopération militaire franco-indienne, notamment dans l'océan indien où transite un quart du trafic maritime mondial. Les deux États préparent un accord par lequel les navires indiens accéderont aux bases françaises dans l’océan Indien alors que New Delhi s’inquiète de l’implication grandissante de la Chine dans la région.

La politique militariste de Macron et de l'Union européenne met en première ligne les territoires français d’Asie et de Polynésie en cas de conflit armé dans cette zone.

Le silence des médias et des syndicats en France métropolitaine, comme celui du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et d’autres groupes de pseudo-gauche sur la grève à Mayotte ou en Polynésie française est un avertissement. Ces organisations, liées à l'appareil d’État, craignent qu’une lutte dans l’un des territoires ne donne l’exemple. En France, comme dans ses territoires d'Outre-mer et dans les autres pays de la région Asie-Pacifique, la colère ouvrière monte contre les inégalités et la guerre.

Les travailleurs en Métropole doivent se tourner vers leurs frères et sœurs de classe d’Outre-Mer pour mener une lutte politique commune contre l’austérité et contre la guerre.