L'UE donne un chèque en blanc à Madrid pour réprimer la Catalogne

Par Alexandre Lantier et Alejandro López
3 octobre 2017

Après la répression brutale du référendum indépendantiste catalan dimanche qui a choqué des millions de gens autour du monde, le Congrès espagnol a annoncé hier qu'il n'aurait pas le temps d'inviter le premier ministre, Mariano Rajoy, à discuter la Catalogne avant le 10 octobre.

C'était une déclaration de confiance dans la répression menée par Rajoy ainsi qu'un avertissement : après l'annonce dimanche par les dirigeants catalans qu'ils projettent une séparation de l'Espagne, Madrid prépare des attaques même plus sanglantes. 16,000 Guardia Civil restent en Catalogne.

Dimanche, le monde a reçu une leçon inoubliable sur les méthodes antidémocratiques d'un Etat capitaliste « démocratique » en Europe de l'Ouest. Face à un référendum qu'il désapprouvait, le gouvernement minoritaire du Parti populaire (PP) a lancé des dizaines de milliers de gendarmes dans une tentative infructueuse de terroriser la population. Les Guardia Civil ont attaqué les bureaux de vote, y compris des écoles et des centres sportifs, volé des urnes et brutalisé des électeurs pacifiques et sans défense.

Des vidéos horribles se sont vite répandues sur la Toile—d'une femme âgée couverte de sang après que les Guardia Civil l'aient jetée tête première contre la chaussée ; de gendarmes qui attaquaient des pompiers catalans ; et de gendarmes qui saisissaient des jeunes filles assises par terre dans des bureaux de vote par les cheveux pour les jeter dans des cages d'escaliers.

En France, le ministre de l'Economie Bruno Le Maire a résumé l'attitude de toute la classe dirigeante européenne en déclarant que cette brutalité ne le troublait pas du tout.

«Toutes ces décisions sont de l'ordre de la souveraineté espagnole », a-t-il dit sur RTL. «Que dirait-on si un gouvernement espagnol venait s'exprimer sur la situation en France, sur la manière dont nous gérons nos problèmes d'ordre public. Tout ça est de l'ordre du gouvernement espagnol et c'est sa responsabilité exclusive».

La Commission européenne a fait écho à Le Maire, en donnant un chèque en blanc signé par toute l'Union européenne à Rajoy pour réprimer la population catalane. Elle a publié une déclaration qui affirme : « Nous avons confiance en le leadership du premier ministre Mariano Rajoy pour gérer ce processus difficile dans le respect de la Constitution espagnole et des droits fondamentaux des citoyens qu'elle déclare. »

Avec une hypocrisie sans parallèle même pour la bureaucratie à Bruxelles, la Commission a ajouté, « La violence ne peut jamais servir d'instrument en politique. »

Entretemps, la presse espagnole déchaîne une hystérie nationaliste et sécuritaire et accorde une énorme attention à de petites manifestations d'extrême-droite dans diverses villes du pays. Si la presse les traite inmanquablement de manifestations « pour l'unité de l'Espagne », elle rapporte aussi sur un ton douceureux qu'on y chante les chansions, telles l'Hymne à la Légion ou Cara al Sol, liées au régime fasciste espagnol du général Francisco Franco.

Se faisant l'écho des dénonciations traditionnelles des séparatistes et des communistes par le régime franquiste, La Razón a insisté que les Catalans étaient responsables des violences dimanches : « Les Guardia Civil et les policiers ont agi avec le professionnalisme mesuré que l'on connaît face à la violence des radicaux. »

La ligne de El País, lié au Parti socialiste espagnol (PSOE), était presque impossible à distinguer de celle de la droite nationaliste. Il a salué l'action policière en Catalogne pour avoir été « bien sûr, faite dans le cadre de la loi, comme il se doit dans un pays ou l'Etat de droit est en force. »

El País a aussi dénoncé la police catalane pour n'avoir pas suffisamment attaqué les Catalans. Si elle avait agi selon « les ordres, empêché l'ouverture des bureaux de vote, et confisqué les urnes, la Police nationale et les Guardia Civil n'auraient pas eu à le faire ensuite, et elle aurait épargné au monde les scènes déplorables d'hier qui ont été retransmises à travers le monde. »

Le référendum catalan a dévoilé encore une fois l'énorme tournant à droite de la bourgeoisie européenne. Après un quart de siècle de guerres impérialistes au Moyen Orient et d'austérité dans l'UE depuis la dissolution stalinienne de l'Union soviétique, et surtout depuis le krach de Wall Street en 2008, les inégalités et les tensions sociales atteignent des niveaux explosifs. Depuis 2008, le chômage espagnol tourne autour de 20 pour cent.

Le règlement politique orchestré pendant la Transition post-franquiste en 1978 vers la démocratie parlementaire s'effondre. Le PSOE, le principal parti de gouvernement de la bourgeoisie espagnole dans l'ère postfranquiste, est discrédité par des décennies d'austérité et de guerre et tourne autour de 20 pour cent dans les sondages. En plus, la trêve entre Madrid et les bourgeoisies régionales catalane et basque touche à sa fin.

La répression brutale en Catalogne est un avertissement au prolétariat européen et international. Franco est mort depuis plus plus de 40 ans, mais les forces de classe qui soutenaient son pouvoir demeurent, et les formes démocratiques de l'époque récente s'érodent rapidement. Chaque fois que la classe dirigeante rencontre une opposition sérieuse, elle a recours à des méthodes dictatoriales, mobilisant sans hésitation la police, la gendarmerie et même l'armée.

Si Le Maire applaudit facilement Rajoy, c'est que toute l'élite dirigeante européenne va dans la même direction. Peu après son commentaire, Macron, un proche allié de la chancelière allemande Angela Merkel, a souligné ce fait en appelant Rajoy pour lui communiquer son soutien. Selon l'Elysée, «le président de la République a souligné son attachement à l'unité constitutionnelle de l'Espagne et confirmé (...) qu'il n'avait qu'un seul interlocuteur en la personne de M. Rajoy».

Alors que Macron impose ses ordonnances sur la loi travail malgré l'opposition d'une écrasante majorité des travailleurs français, et que Berlin prépare de nouvelles attaques sociales après les élections allemandes du 24 septembre, ces remarques ont un contenu sinistre. La classe dirigeante européenne dans son ensemble se prépare au type de répression qui a sévi en Catalogne.

La question critique est la mobilisation politique de la classe ouvrière de toute l'Espagne et d'Europe en lutte contre la réhabilitation du fascisme et le tournant vers un régime autoritaire. En particulier, il faut s'opposer avec détermination à toute tentative par Madrid d'écraser la population catalane et les projets indépendantistes des nationalistes catalans en mobilisant l'armée.

Comme l'a expliqué le Comité international de la Quatrième Internationale dans sa déclaration, «Non à la répression du référendum catalan!», cela passe par la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière européenne en lutte contre la guerre et le capitalisme, et pour le socialisme.

Ceci souligne la faillite politique de l'opposition des nationalistes catalans à Madrid. Ayant dirigé des gouvernements austéritaires de droite en Catalogne, ils ne peuvent ni ne veulent faire appel aux travailleurs européens pour s'opposer à Rajoy et à l'UE.

Quand le premier ministre régional, Carles Puigdemont et la maire de Barcelone soutenue par Podemos, Ada Colau implorent l'UE d'intervenir, ils ne font qu'étaler leur impuissance. L'UE les ignore, alors que les pays européens préparent leurs propres confrontations avec les travailleurs et applaudissent les mesures brutales de Rajoy. De même, Puigdemont et Cie organisent la grève nationale d'un jour montée aujourd'hui par les nationalistes, les syndicats, et les instances patronales catalans en action symbolique et inoffensive qui ne fera rien contre le danger d'un régime militaire.