Après l’incendie de la tour Grenfell : évacuation d’une tour à Wuppertal en Allemagne

Par Dietmar Henning
6 juillet 2017

Après la fournaise de la tour Grenfell à Londres le 14 juin, les politiciens et les responsables du secteur de la construction en Allemagne se targuaient de dire qu’une telle catastrophe ne pouvait arriver ici en raison des normes de construction et des critères de sécurité et stricts.

C’était un mensonge. Moins de deux semaines après la catastrophe de Londres, le 27 juin, 72 habitants d’un immeuble à Wuppertal en Rhénanie-du-Nord/Westphalie (NRW) ont été forcés de quitter précipitamment leur logement. Le bâtiment a été évacué parce que son bardage était similaire à celui de la tour Grenfell.

Les résidents du bâtiment de 11 étages dans le quartier de Hilgershöhe à Wuppertal ne pourront réintégrer leurs appartements qu’une fois que le revêtement aura été enlevé, ce qui pourrait prendre des mois.

Comme l’a expliqué le responsable à la construction de Wuppertal, Frank Meyer, la façade est composée de panneaux en matière plastique fixés sur une construction en bois. Les interstices sont remplis d’un matériau d’isolation semblable à la fibre de bois. Les éléments de façade ainsi que le bois et le matériau isolant sont facilement inflammables.

Il n’existait pas de cloison coupe-feu entre les étages pour éviter la propagation d’un incendie. Cela signifie que ce bâtiment, tout comme la tour Grenfell, pourrait en un rien de temps se transformer en un brasier incontrôlable.

De plus, dans le bâtiment de Wuppertal, il n’y avait pas de système automatique de détection et d’alarme d’incendie. La seule issue de secours – un escalier – n’était accessible que par de petits balcons. Si le feu avait embrasé la façade, les balcons n’auraient plus été accessibles et la voie d’évacuation coupée.

Les risques sérieux qui en découlaient étaient connus depuis sept ans des autorités de la ville, depuis une inspection faite par les pompiers en 2010. Mais, ce n’est que maintenant que des mesures sont prises. Jochen Braun, le chef de service de la construction et du logement de Wuppertal, a déclaré au journal Rheinische Post : « Nous étions au courant depuis un certain temps de ces problèmes, mais après l’incendie à Londres, nous avons réévalué le danger ». En tout et pour tout, rien qu’à Wuppertal il faudra procéder à la vérification de 70 immeubles de grande hauteur, a-t-il dit.

L’évacuation de l’immeuble de grande hauteur avait été décidée le matin et fut achevée l’après-midi. La ville a agi de manière extrêmement rigoureuse ; la police a verrouillé tous les accès au bâtiment. Dès le début de l’après-midi, des agents des collectivités locales ont frappé aux portes des locataires en leur disant qu’ils avaient tout juste 20 minutes pour remplir une valise avec l’essentiel et quitter le bâtiment. Les résidents qui sont rentrés plus tard chez eux ne furent autorisés à entrer dans le bâtiment qu’accompagnés d’un agent de sécurité pour prendre des affaires dans leurs appartements.

The Rheinische Post a fait état de scènes de résidents en colère et désespérés, dont entre autres des familles avec de petits enfants et plusieurs retraités. « Vers 19 heures, le dernier et le plus ancien habitant quittait le bâtiment », a précisé le journal, qui est publié dans la ville avoisinante de Düsseldorf. « Johanna Klosa a 89 ans et vit dans la tour depuis 47 ans. » Elle a quitté le bâtiment soutenue par un policier et sa petite-fille, qui a déclaré : « Ma grand-mère est très confuse et a pleuré amèrement. » Elle ne comprend pas pourquoi les locataires n’ont pas eu plus de temps. Sa grand-mère craint fortement « de ne plus pouvoir y retourner ».

Les autorités ont même changé les cylindres des serrures et engagé un service de sécurité pour que personne n’y retourne sans autorisation. « Nous ne pouvons pas permettre que quelqu’un y accède à l’aide d’une clé de rechange », a déclaré un porte-parole de la ville de Wuppertal. « Le danger est tout simplement trop grand. »

Le schéma est bien connu : chaque fois qu’une catastrophe se produit, toutes sortes d’initiatives sont entreprises pour servir d’alibi. Cependant, une fois les émotions publiques apaisées, en règle générale rien n’est changé.

Cet exemple montre que les mêmes conditions qui ont conduit à une catastrophe à Londres existent dans de nombreux autres endroits. À Wuppertal, la tour appartient actuellement à une société immobilière dénommée Intown Property Management, sise à Berlin. Cette entreprise achète des propriétés résidentielles et commerciales dans toute l’Allemagne pour les vendre ou les louer à but lucratif. Sur le site Web d’Intown, on peut lire : « Notre objectif ultime est l’appréciation des valeurs immobilières. »

Aux dires du journal Leipziger Volkszeitung, Intown « appartient au peu transparent propriétaire de sociétés multiples Amir Dayan. » Il opère en Europe de l’est, en Suède, dans les pays du Benelux et surtout en Allemagne, en utilisant souvent Chypre comme siège de ses entreprises. « Dayan évite de se montrer en public et des fuites concernant ses entreprises sont rares. »

Un porte-parole de la ville de Wuppertal a déclaré qu’Intown, tout comme les propriétaires précédents, avaient été invités plusieurs fois à refaire la façade. « Nous avons écrit aux propriétaires successifs, fixé des délais et imposé des amendes, mais aucun des propriétaires n’y a réagi. »

Lorsque les autorités de Wuppertal ont décidé de faire évacuer le bâtiment, Intown a d’abord refusé d’adhérer de quelque façon que ce soit à cette mesure. Deux jours plus tard, la société a déclaré que la façade serait rénovée sans spécifier de détails ou des délais précis. Pour les locataires, cela signifie qu’ils continuent de se trouver dans l’incertitude quant à savoir s’ils pourront jamais y emménager de nouveau et, dans l’affirmative, combien de temps devront-ils attendre.

En attendant, l’establishment politique fait tout pour apaiser le public. La ministre fédérale des Travaux publics Barbara Hendricks (Parti social-démocrate, SPD) a promis que les gouvernements des Länder détecteraient rapidement les autres bâtiments dangereux à travers tout le pays. La Conférence des ministres chargés de la construction allait « prochainement recueillir les données pour savoir où existent de tels bâtiments. »

La vice-présidente du groupe du SPD au parlement du Land de Rhénanie du Nord/Westphalie, Sarah Philipp, a souligné que « la sécurité des résidents des immeubles de grande hauteur devrait être une priorité absolue. » Elle a demandé au ministre responsable du nouveau gouvernement régional de NRW que forment l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le Parti libéral-démocrate (FDP) de vérifier toutes les constructions résidentielles de plus de 22 mètres quant à l’inflammabilité des façades. Ce faisant, elle passe sous silence le fait que l’exécutif sortant du SPD et des Verts ne s’en était pas soucié.

Le nouveau gouvernement du Land n’apportera pas non plus aucun changement fondamental en la matière. Un porte-parole du groupe parlementaire CDU de Rhénanie-du-Nord-Westphalie a déclaré : « Nous supposons que toutes les municipalités s’acquittent de leurs responsabilités. »

Conformément à la réglementation du bâtiment, qui relève de la juridiction des Länder en Allemagne, les bâtiments sont considérés comme des tours de grande hauteur si le plancher du dernier étage est au moins à 22 mètres au-dessus du sol. C’est la portée des échelles pivotantes des pompiers. Au-delà de cette hauteur, des exigences spéciales en matière de protection incendie s’appliquent et l’isolation de la façade est soumise à des critères plus stricts.

L’exemple de Wuppertal montre cependant qu’en ce qui concerne les grandes entreprises, la pression pour accroître le profit est plus forte que les exigences de sécurité. Ceci est particulièrement vrai dans le secteur de l’immobilier et du bâtiment. Par exemple, la société responsable de l’installation du bardage de la tour Grenfell avait choisi un matériau facilement inflammable pour économiser 5000 livres (5700 euros). À Wuppertal, ni les autorités de la ville ni la société immobilière ont jugé qu’il n’y avait aucune raison de remplacer le revêtement illégal et extrêmement dangereux durant toutes ces années.

De plus, les experts et les pompiers mettent également l’accent sur une zone grise concernant des bâtiments résidentiels moins élevés : là, la situation reste dangereuse dans le cas d’immeubles qui ont certes plusieurs étages mais qui ont tout juste moins de 22 mètres de haut. Là, le matériau isolant facilement inflammable continue d’être utilisé sans contrôle.

« C’est un gros problème pour les pompiers », a déclaré Dietmar Grabinger, de l’Association des sapeurs-pompiers en NRW. « Cela nous pose des défis énormes parce qu’ils [ce genre de bâtiment] peuvent facilement prendre feu. » Il suffit par exemple parfois qu’une étincelle provenant d’une poubelle contenant des cendres soit projetée sur la façade pour mettre immédiatement le feu à l’immeuble, a déclaré l’expert.

Normalement, les autorités ne vérifient pas les façades des bâtiments de moins de 22 mètres haut. « Nous ne procédons pas à des contrôles spéciaux dans le cas de bâtiments de taille moyenne », a confirmé un porte-parole de la ville de Duisburg en NRW.

C’est précisément pour ces bâtiments que le directeur du corps des pompiers de Francfort Reinhard Ries appelle à une meilleure protection contre les incendies. Selon Ries, une façade avait été à l’origine d’incidents similaires à ceux de Londres en 2012 à Francfort et en 2016 à Duisburg, mais avec un nombre moins élevé de victimes.

À Duisburg en mai dernier, un feu dans le rez-de-chaussée avait été transmis par la façade aux quatre étages supérieurs. Une mère de 33 ans et ses enfants de huit ans et 14 ans sont décédés et 28 personnes ont été blessées, dans certains cas gravement. Le feu d’appartement était devenu une catastrophe parce que les flammes avaient rapidement atteint le grenier par la façade facilement inflammable. « À l’instar d’une mèche dans un conduit de cheminée », c’est en ces termes que le chef du corps des pompiers de Duisburg, Oliver Tittmann, l’avait à l’époque relaté à la presse locale.

C’est pourquoi, le chef des pompiers, Ries, exige : « Le rez-de-chaussée doit être revêtu d’un enduit non inflammable et l’existence de paroi pare-feu à chaque étage. » Ries met en garde contre l’utilisation de mousse de polystyrène comme matériau isolant.

Les panneaux isolants de polystyrène facilement inflammables agissent en cas d’incendie comme un accélérateur de feu, tout en produisant des fumées toxiques lors de la combustion. L’incendie à la tour Grenfell était parti d’un réfrigérateur défectueux dans un appartement du quatrième étage et s’était propagé en quelques minutes à l’ensemble du bâtiment par la façade. Les fumées toxiques qui se sont dégagées dans le processus n’ont laissé aucune chance de s’échapper aux nombreux résidents. On sait maintenant que l’inflammable façade extérieure du bâtiment a dégagé du cyanure d’hydrogène. Un grand nombre de résidents sont morts en respirant cette fumée hautement toxique.

(Article original paru le 5 juillet 2017)