Révélations sur l’attentat de Manchester : le Royaume-Uni et les États-Unis tentent de limiter les dégâts

Par Robert Stevens
31 mai 2017

Les récriminations entre la Grande-Bretagne et les États-Unis sur les fuites venant de Washington au sujet de l’attentat suicide de Manchester du 22 mai ont cédé la place à une tentative commune d’en limiter les dégâts.

Il n’y a pas eu de crise aussi importante dans les relations américano-britanniques dans l’histoire récente. Les services de renseignements américains ont d’emblée divulgué aux médias des détails cruciaux sur le kamikaze Salmand Abedi.

La Première ministre Theresa May et le ministre de l’intérieur, Amber Rudd, ont tous deux demandé à leur allié le plus proche dans les domaines militaires et des renseignements que les fuites cessent.

En conséquence, le secrétaire d’État américain Rex Tillerson s’est rendu vendredi en Grande-Bretagne pour discuter de la crise et a tenu une conférence de presse conjointe avec le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson. Tillerson a déclaré : « Nous assumons toute notre responsabilité pour cela et nous regrettons évidemment que cela soit produit. »

La conférence a eu lieu après que May a rencontré Trump au sommet de l’OTAN la semaine dernière à Bruxelles. C’était dans ce contexte qu’elle aurait soulevé que les fuites constituaient une menace existentielle pour son gouvernement dont le score dans les sondages s’effondrait à l’approche des élections générales du 8 juin. Dimanche, Trump, après avoir déclaré que ceux qui divulguaient l’information seraient « poursuivis dans toute la mesure de la loi », a tweeté que May « était très fâchée que l’information que le Royaume-Uni a donnée aux États-Unis à l’égard de Manchester ait été divulguée. »

Le secrétaire américain à la sécurité intérieure, John Kelly, a déclaré dimanche à la presse : « Je crois que lorsque vous dévoilez le genre d’information qui semble être divulgué de façon routinière – d’un très haut niveau de confidentialité […] Je pense que c’est très près de la trahison. »

À l’origine de ces fuites, il y a sans doute la guerre en cours entre factions de l’élite dirigeante des États-Unis – ce qui donne à la mention de la trahison une nuance de menace.

La critique mordante de la Grande-Bretagne à l’égard des États-Unis, où même leur « relation spéciale » tellement vantée est remise en cause, viens du fait que ces révélations sont particulièrement explosives et déstabilisantes.

Les fuites initiales ont déclenché d’autres révélations, y compris par les services secrets français, indiquant que l’agence de renseignements intérieurs britannique, le MI5, connaissait Abedi et l’a laissé se rendre en Syrie et en Libye sans entrave.

La tentative de limitation des dégâts lancée par le gouvernement de May a commencé avec l’ouverture de deux enquêtes par le MI5 sur Abedi. La première, selon le Guardian, a commencé la semaine dernière et porte sur les motifs fallacieux visant à « identifier rapidement des erreurs flagrantes » concernant Abedi.

La seconde consiste à « regarder les prises de décisions autour d’Abedi avant son attentat. »

The Guardian a cité une source qui a déclaré : « la question clé, compte tenu de ce qui est maintenant évident sur le danger qu’Abedi a posé, serait : “Des décisions différentes seraient-elles prises ?” » Il a ajouté : « L’enquête plus longue examinera les procédures et les systèmes utilisés pour évaluer les suspects et ce que l’on savait des autres conspirateurs principaux. »

Il est déjà clair que ce qui est en préparation est un enterrement de l’affaire. Abedi et sa famille n’étaient pas seulement intimement connus des renseignements britanniques, ces derniers les ont utilisés en 2011 dans le cadre de l’opération de changement de régime soutenue par les Britanniques qui a entraîné le renversement et l’assassinat du chef libyen, le colonel Muammar Kadhafi.

Rudd a rapidement donné son approbation aux enquêtes, en disant à Sky News lundi : « comme premier pas, c’est tout à fait correct. » Ce fut en réponse à la question : « Êtes-vous heureux que le MI5 fasse une enquête sur lui-même ? »

Rudd a refusé de commenter les informations déjà disponibles sur Abedi et les liens de sa famille avec les services de renseignements britanniques. « Il y a beaucoup d’informations sur ce qui s’est passé, comment cela s’est produit, ce que les gens pourraient savoir ou ne savaient pas… Nous ne devrions pas nous précipiter pour tirer des conclusions à ce stade », a-t-elle déclaré.

Cette tentative de limiter les dégâts nécessite également de nouvelles dissimulations politiques pour détourner l’attention du public de l’atrocité de Manchester et ne pas lui donner envie d’établir la vérité sur les responsabilités dans cette affaire. À cette fin, les seuls problèmes de sécurité sur lequel les conservateurs sont prêts à discuter, ce sont les liens allégués du chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn avec le Sinn Fein et l’Armée républicaine irlandaise il y a plus de trois décennies !

Les représentants du gouvernement et leurs partisans des médias ont en outre publié une série de diatribes anti-Corbyn hystériques s’appuyant sur l’accusation selon laquelle il serait un danger pour la sécurité nationale, suite à un discours prononcé vendredi dans lequel il a suggéré poliment que la politique étrangère agressive de la Grande-Bretagne avait un lien avec la croissance des attaques terroristes au Royaume-Uni. Corbyn l’a souligné afin de persuader l’élite dirigeante que ce qui était requis n’était pas une retraite des interventions étrangères, mais une « façon plus intelligente de réduire la menace venant des pays qui nourrissent les terroristes et génèrent le terrorisme. »

Lundi, le Daily Mail a publié un éditorial qui n’a fait aucune référence aux attaques de Manchester quelques jours plus tôt, mais a ciblé Corbyn et sa ministre de l’intérieur dans le cabinet fantôme, Diane Abbott.

Avec le titre : « Corbyn, Abbott et une menace pour notre sécurité », l’article a critiqué : « l’attitude de Corbyn envers le terrorisme qui devrait finalement le disqualifier d’être le Premier ministre ».

En ce qui concerne les décès causés par le terrorisme – qui découle de l’occupation de l’Irlande par la Grande-Bretagne – le Mail a déclaré : « les victimes et leurs familles n’ont pas pu s’en remettre. Ce ne sont pas des questions banales que l’on peut écarter – elles sont essentielles à notre sécurité nationale ».

La droite du Parti travailliste s’est jointe au gouvernement pour attaquer Corbyn, en lien avec une offensive coordonnée par des sections de l’armée. Il s’agissait d’une escalade des attaques contre Corbyn lancées pour la première fois quand il est devenu le chef du Parti et a fait la cible de commentaires d’un « général en service » anonyme disant qu’il y aurait une « mutinerie » s’il était autorisé à prendre le pouvoir – étant donné son opposition déclarée aux missiles nucléaires Trident du Royaume-Uni, et ses critiques de l’OTAN.

The Sunday Express, sous un titre incendiaire : « Corbyn appelle toutes nos troupes des assassins », a diffusé les commentaires du colonel Richard Kemp, qui commandait les troupes britanniques en Afghanistan, et le général Lord Dannatt, l’ancien chef de l’armée britannique.

Kemp a déclaré : « C’est une chose méprisable de suggérer que, alors qu’ils risquaient leur vie en Afghanistan, ils étaient effectivement complices de l’acte terroriste qui a causé la mort de 22 personnes innocentes. » Il a ajouté : « Nous devons faire face au fait que Jeremy Corbyn en tant que Premier ministre aiderait simplement nos ennemis. Il préfère soutenir le Hamas – tout aussi fondamentaliste que l’État islamique – que de s’opposer à ces extrémistes. »

Dannatt a déclaré que Corbyn épousait « des vues de gauche obsolètes » dans une « intervention extraordinaire trois ou quatre jours après un outrage terroriste. »

Il a prévenu : « Et, n’oublions pas que c’est l’homme qui a reconnu que s’il devenait Premier ministre, il n’appuierait jamais sur le bouton nucléaire, alors notre dissuasion nucléaire serait totalement inutile. »

« Pour un pays comme la Grande-Bretagne, l’un des membres permanents du conseil de sécurité [de l’ONU], une grande puissance majeure au sein de l’OTAN et de l’Europe, il est très isolationniste de dire que nous ne nous impliquerons pas », a-t-il ajouté. « Il y aura des circonstances dans le futur où nous devrons nous impliquer. »

Le gouvernement est en train de dissimuler tout ce qu’il peut et de salir ses adversaires afin d’empêcher tout examen sérieux des attentats de Manchester. Mais ce scandale ne sera pas facilement balayé sous la table. Ce soir-là, 22 personnes ont été tuées, dont beaucoup d’enfants. Beaucoup d’autres sont gravement blessées. Hier, l’on a appris qu’un homme de 52 ans qui travaillait dans un cabinet juridique à Londres, Tony Walter, s’était suicidé chez-lui dans les heures qui ont suivi l’attentat d’Abedi. Walter était un survivant des attentats terroristes londoniens de juillet 2007, dans lesquels 52 personnes ont été tuées. Il était à quelques pas de l’un des kamikazes lorsque celui-ci a détoné un engin explosif sur une rame de métro après qu’elle a quitté la station Edgware Road.

(Article paru d’abord en anglais le 30 mai 2017)