Le Premier ministre japonais veut éliminer les entraves constitutionnelles à l’armée d’ici 2020

Par Peter Symonds
9 mai 2017

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, a annoncé la semaine dernière un calendrier pour la révision d’ici 2020 de la constitution du pays adoptée après la seconde guerre mondiale, une ambition de longue date du Parti libéral démocrate (PDL) de droite.

Le gouvernement d’Abe cherche avant tout à modifier de manière importante l’article 9 de la constitution qui renonce officiellement à la guerre comme moyen de régler les différends internationaux et s’engage à ne jamais maintenir de forces militaires. En supprimant les entraves juridiques aux forces armées déjà importantes du Japon, la révision constitutionnelle constituerait une autre étape majeure vers la remilitarisation japonaise.

Prenant la parole mercredi dernier à l’occasion du 70 anniversaire de la constitution du Japon, Abe a déclaré : « 2020 sera l’année où un nouveau Japon se lancera, et j’espère vivement que l’année verra la constitution entrer en vigueur. » Bien conscient de l’opposition publique généralisée au militarisme, Abe a déclaré que « le pacifisme doit nous tenir à cœur. »

En réalité, derrière l’écran de fumée du « pacifisme pro-actif », le gouvernement d’Abe a déjà augmenté les dépenses militaires, par le dépassement du plafond du 1 pour cent du produit intérieur brut, la création d’un Conseil national de sécurité, calqué sur celui des États-Unis pour concentrer le pouvoir entre les mains du premier ministre, et a promulgué une loi inconstitutionnelle en 2015 qui autorise une « autodéfense collective », c’est-à-dire de faire la guerre pour son allié américain.

Abe veut écarter tout doute sur la légitimité de l’armée japonaise – la Force japonaise d’autodéfense (FJA), dénommée ainsi pour contourner l’article 9. « Nous devons nous assurer, au moins dans notre génération, que l’argument selon lequel « la FJA peut être inconstitutionnelle » ne sera plus admissible », a-t-il déclaré.

Tout amendement constitutionnel doit être validé par un vote à la majorité des deux tiers de la Diète japonaise (le Parlement), puis adopté lors d’un referendum. La tentative calculée d’Abe pour un changement constitutionnel est la première en 70 ans. Ayant acquis une majorité des deux tiers dans la Diète à la suite de l’élection de la Chambre haute de juillet dernier, il exploite le risque de guerre avec la Corée du Nord, et les tensions croissantes avec la Chine, pour essayer de surmonter une opposition de longue date.

Dans ses commentaires, Abe a prévenu que le Japon est confronté à une « situation de sécurité en détérioration ». Les instances dirigeantes ont suscité un sentiment d’alarme quant aux essais de missiles nord-coréens en avertissant qu’il n’y aura que 10 minutes pour répondre à toute attaque. À la fin du mois dernier, l’ensemble du système de métro de Tokyo a été fermé brièvement suite à un essai, raté, de missile nord-coréen.

Le PDL utilise la menace nord-coréenne pour appuyer ce qui serait une autre violation de la constitution : la capacité de l’armée japonaise à acquérir des armes offensives et à mener des attaques « préventives » contre un ennemi, comme la Corée du Nord. Le conseil politique du parti a annoncé en mars qu’il présenterait une proposition durant la session parlementaire en cours, pour qu’elle soit figure dans le prochain plan quinquennal de défense (voir : l’impérialisme japonais remilitarise).

Le programme militariste qui guide le gouvernement transparaît dans le fait que les propos d’Abe la semaine dernière ont été publiés dans une vidéo préenregistrée lors d’un rassemblement de parlementaires affiliés à l’organisation ultra-nationaliste Nippon Kaigi.

Nippon Kaigi représente des couches significatives de l’élite dirigeante japonaise qui n’ont jamais accepté ce qu’elles appellent la « constitution des occupants », c’est-à-dire celle rédigée sous l’occupation américaine du Japon d’après-guerre, et la considère comme un obstacle intolérable à la capacité de l’impérialisme japonais à poursuivre ses intérêts par des moyens militaires si nécessaire.

Nippon Kaigi appelle également à la promotion du patriotisme parmi les jeunes, au renforcement des forces militaires et à la défense des intérêts, de la réputation et de la souveraineté du pays. Par la défense de la « réputation nationale », l’organisation entend blanchir les crimes de guerre du militarisme japonais commis dans toute l’Asie durant les années 1930 et 1940. Elle cherche aussi à légitimer l’hommage au sanctuaire tristement célèbre de Yasukuni consacré aux morts des guerres du Japon, y compris les criminels de classe A (les hauts responsables condamnés pour avoir déclenché et dirigé la guerre).

Bien que ce groupe soit peu connus du grand public, Nippon Kaigi compte environ 38 000 membres, et l’amicale parlementaire qui lui est associée compte 280 membres du Parlement sur les 717 que comptent les deux chambres. Abe est un conseiller spécial de cette organisation d’extrême-droite et, à compter de l’année dernière, 16 des 20 membres de son cabinet ministériel en faisaient partie.

Le PDL a déjà signalé des changements constitutionnels radicaux dans un projet publié en 2013 qui modifie substantiellement l’article 9 et consacre des atteintes profondes aux droits démocratiques fondamentaux. Il s’agit notamment de rétablir l’empereur comme chef de l’État, d’accorder le pouvoir au premier ministre de déclarer une situation d’urgence et d’assumer des « pouvoirs d’urgence », limitant la liberté d’expression et d’assemblée et d’imposer des devoirs aux citoyens dont le respect du drapeau national et de l’hymne national. Bien que le PLD ait mis en veilleuse son projet très controversé, ses objectifs correspondent toujours à ce document (voir : Les amendements constitutionnels préparent un régime autoritaire au Japon).

Le régime militaire japonais du temps de guerre, dans les années 1930 et 1940, dirigé par l’empereur, n’a pas seulement poursuivi brutalement l’invasion de la Chine et la guerre avec les États-Unis et ses alliés. Il a imposé des mesures étendues d’état-policier à l’intérieur. L’appel d’Abe pour un « nouveau Japon » est en réalité le renouveau du militarisme pour poursuivre les intérêts économiques et stratégiques de l’impérialisme japonais. Il a dit le mois dernier : « C’est précisément maintenant le moment de nous libérer du régime de la Seconde Guerre mondiale, et cela comprend la réécriture de la constitution. »

L’opposition à ce programme réactionnaire a été soulignée par un rassemblement à Tokyo mercredi dernier, estimé à 55 000 personnes, pour protester contre les plans du gouvernement visant à réviser la constitution. Cependant, les organisateurs y ont invité les dirigeants des principaux partis d’opposition – le Parti démocrate, le Parti communiste japonais (JCP) et le Parti social-démocrate – qui font tous partie de l’establishment politique.

Ces partis d’opposition colportent le mythe selon lequel les vaines paroles pacifistes, ainsi que la constitution actuelle, arrêteront le danger croissant de la guerre. Tout en critiquant le gouvernement d’Abe, ils se joignent tous à la diabolisation de la Corée du Nord alors que les États-Unis et ses alliés, y compris le Japon, renforcent les préparatifs de guerre contre Pyongyang.

S’adressant au rassemblement, Kazuo Shii, le dirigeant du JCP stalinien a attaqué le développement des missiles nucléaires de la Corée du Nord comme « absolument inacceptable » et a appelé à une solution diplomatique à la confrontation tendue actuelle. Il a réprimandé le gouvernement pour avoir envoyé des navires de la marine pour des exercices conjoints avec des navires de guerre américains au large de la péninsule coréenne, disant que cela a montré que l’armée japonaise était « subordonnée » aux États-Unis.

La promotion par le JCP de « l’indépendance » japonaise des États-Unis, loin d’être en contradiction avec la politique du gouvernement, conforte la pression d’Abe pour que Tokyo mette ses propres intérêts en avant, même s’ils entrent en conflit avec Washington. Tout en adhérant à l’alliance américaine, Abe a réalisé de vastes efforts diplomatiques depuis son entrée en fonction en 2012 pour étendre l’influence japonaise dans toute l’Asie et le monde.

(Article paru en anglais le 8 mai 2017)