L'élite dirigeante britannique célèbre la baisse de l'espérance de vie comme une aubaine pour les déficits des fonds de pension

Par Jean Shaoul
15 mai 2017

Un article récent du Financial Times, notant que l'espérance de vie avait commencé à baisser, en particulier parmi les personnes âgées, était remarquable pour son indifférence totale envers les causes possibles et les implications négatives de ce qui est un phénomène sans précédent en temps de paix, en l'absence d'épidémies ou d'hivers particulièrement sévères.

C'est tout à fait extraordinaire. Pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, il a été considéré un article de foi que de meilleurs soins de santé et des conditions de vie améliorées entraîneraient une baisse continue de la mortalité. Maintenant, les gens meurent plus jeunes et tout ce que ce journal de l'élite financière peut faire est de noter les avantages probables pour les entreprises: une réduction du déficit des fonds de retraite!

En même temps, l'article ignore totalement le fait que les fonds de pension représentent les salaires différés de millions de travailleurs qui ont versé leurs contributions dans ces fonds. Il ne mentionne pas non plus que le déficit, estimé à un total de 2000 milliards de livres, plus que le PIB du Royaume-Uni, est entièrement le produit de l'avarice de l'élite financière et menace de plonger dans la misère les retraités actuels et futurs.

Les déficits des fonds de retraite ont fortement augmenté au cours de la dernière décennie. Les déficits des 350 sociétés britanniques les plus importantes ont augmenté de 9% entre mars et avril pour s'établir à 145 milliards de livres, selon les experts en retraites de Mercer. Huit des plus importantes sociétés du FTSE 100, notamment le groupe International Airlines propriétaire de British Airways, ont des engagements de retraites plus importants que leur valeur boursière.

Ce n'est pas parce que les sociétés n'ont pas d'argent que les déficits ont augmenté. Bien au contraire. Elles versent régulièrement plus aux dividendes qu'à la caisse de retraite. L'année dernière, une enquête menée par Lane Clark & Peacock, les consultants actuariels, a constaté que les entreprises du FTSE 100 avec des régimes à prestations définies, qui offrent un revenu garanti à la retraite, ont versé 71 milliards £ en dividendes en 2015 contre 13,3 milliards £ de contributions à la caisse de retraite. L'enquête a calculé que près du tiers des sociétés du FTSE 100 auraient pu éliminer leurs déficits de retraites en 2015 avec l'argent qu'ils ont remis aux actionnaires. La chaîne de magasins BHS a payé des centaines de millions de livres à la famille de Sir Philip Green alors que son déficit de retraites grossissait.

Donc, ce n'est pas qu'elles ne peuvent pas se permettre d'effacer le déficit: elles refusent de le faire.

L'article du FT intitulé «Le changement dans l'espérance de vie promet une baisse du déficit de retraites de 310 milliards de livres» a noté que les changements récents dans les taux de mortalité présentaient une réduction de près de quatre mois de l'espérance de vie projetée dès 65 ans d'un homme et celle d'une femme âgée de 65 ans de près de six mois, par rapport aux estimations réalisées en 2015. Fait significatif, le FT a qualifié cette forte réduction de l'espérance de vie des personnes âgées d'un «ralentissement de l'amélioration de l'espérance de vie».

Selon de nouvelles estimations de PwC, les consultants financiers mondiaux, cette forte réduction de l'espérance de vie aurait un impact positif sur la santé financière des 5800 entreprises britanniques qui parrainent des régimes de retraite «à prestations déterminées», réduisant ainsi de 310 milliards de livres le total du déficit de financement de 530 milliards de livres. PwC a estimé que le passif total pour tous les régimes de retraite professionnelle, qui couvrent environ la moitié de la population active, est d'environ 2000 milliards de livres.

En d'autres termes, les sociétés du FTSE 100 qui doivent entreprendre cette année leur processus d'évaluation triennal pour leurs régimes de retraite, y compris GlaxoSmithKline, BT Group, Lloyds Banking Group, Tesco et BAE Systems, peuvent réviser leurs obligations de retraite à la baisse et économiser de l'argent.

Martin McKee, professeur de santé publique européenne à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, et le coauteur de plusieurs articles récents sur l'augmentation des taux de mortalité chez les personnes âgées, a déclaré: «les réductions de la protection sociale et la difficulté d'accéder aux soins de santé pour les personnes âgées» étaient l'explication la plus probable pour la baisse de l'espérance de vie.

Mais il a ajouté: «L'autre possibilité que nous devons examiner c'est qu'il s'agissait de personnes qui se trouvaient au milieu de leur âge de travail, en particulier dans le nord de l'Angleterre, au début des années 1980, quand il y a eu une désindustrialisation à grande échelle, quand leur santé aurait été désavantagée par la perte d'emploi et les dislocations qui ont eu lieu à ce moment-là.»

Dominic Harrison, directeur de la santé publique de Darwin dans le nord-ouest de l'Angleterre, a écrit à d'autres conseils de la région et à Public Health England, en précisant la situation dans sa région. Il a déclaré que le conseil avait connu une «réduction prolongée» de l'espérance de vie à 85 ans dans sa région. Il a souligné que «les réductions prolongées réelles de l'espérance de vie d'une cohorte comme celle-ci sont maintenant extrêmement inhabituelles», ajoutant que cela pourrait résulter de coupes gouvernementales dans les budgets de la protection sociale des conseils régionaux et d'un manque de capacité dans les soins primaires et les hôpitaux.

Le Dr John Middleton, vice-président de la Faculté de santé publique, a déclaré qu'une baisse de l'espérance de vie à tout âge était préoccupante et devrait être étudiée et a affirmé que «la protection sociale inadéquate et des investissements insuffisants dans les soins préventifs pour les personnes âgées vulnérables» pouvaient être des explications.

La baisse de l'espérance de vie n'est pas une erreur statistique ou un accident, c'est-à-dire inattendue et sans cause. Les causes ne sont pas difficiles à trouver.

Les autorités locales ont enregistré une réduction de 3,5 milliards de livres dans leurs dépenses de protection sociale pour adultes au cours des quatre dernières années, soit une baisse de 8,4% en termes réels. Cela fait suite à une forte baisse du nombre de personnes recevant des soins financés par l'État à la maison ou dans leur communauté, passant d'environ 1,8 million en 2008-2009 à 1,3 million en 2012-13, selon les chiffres et une récente étude de l'Association des Directeurs des services sociaux pour adultes.

Dans une situation où des centaines de milliers de personnes vulnérables et surtout âgées qu'on abandonne à des douleurs, des difficultés et des maladies, sans avoir accès aux soins dont elles ont besoin, ce n'est rien de moins que le meurtre prémédité des travailleurs britanniques par la classe dirigeante britannique, en plus du meurtre et de la mutilation d'innombrables travailleurs à l'étranger au nom de sa «guerre contre le terrorisme». Ces travailleurs sont jugés tout simplement superflus.

Et la situation s'aggrave. Les dépenses des gouvernements locaux en matière de protection sociale devraient diminuer de 8,3% en termes réels entre 2015-16 et 2019-20, ce qui entraînera un déficit de financement croissant d'au moins 2,8 milliards £ d'ici 2019-20 dans un système totalement inadéquat où les dépenses publiques consacrées à la protection sociale pour adultes seront réduites à moins de 1 pour cent du PIB.

Les médecins et les hôpitaux peinent à gérer la situation, car leurs budgets ont diminué de milliards de livres et leurs coûts ont augmenté, à cause des efforts successifs des gouvernements pour ouvrir le budget des soins de santé publique au secteur privé. Les sorties d'hôpital tardives, parce que les patients vulnérables n'ont pas accès aux soins à la maison ou dans la communauté, et la durée de temps entre l'orientation d'un patient et son traitement est de plus en plus longue. Des «économies d'efficience» supplémentaires de 26 milliards de livres devraient être imposées d'ici 2021, soit près de 41 milliards £ au cours de la décennie.

Ces coupes ne sont pas le résultat de la demande populaire. Loin de là. Elles ont été imposées à la demande de l'élite financière afin de payer le renflouement bancaire de 1000 milliards de livres pour empêcher l'effondrement financier en 2008, entraîné par leurs activités irréfléchies et criminelles. Ceux qui ne peuvent créer de richesses que les banques saisiront ensuite doivent être laissés à eux-mêmes. Le résultat a été le décès précoce des travailleurs ainsi qu'une aide supplémentaire aux parasites financiers assis au sommet de la société, réduisant leurs obligations de retraite aux travailleurs et à leurs familles.

Le principe directeur de ce qui passe aujourd'hui pour une «politique publique» chez les partis politiques de toutes allégeances est de savoir si elle est utile, non pas à la grande majorité de la population, mais à «l'économie», c'est-à-dire aux super riches.

(Article paru en anglais le 13 mai 2017)