Le Sommet de l’UE : pour la guerre commerciale et le militarisme

Par Johannes Stern
13 mars 2017

L’Union européenne réagit à la crise la plus profonde depuis sa fondation en militarisant davantage le continent et en se préparant à une confrontation économique avec les États-Unis.

Dans un communiqué publié vendredi à la fin du sommet de Bruxelles, les 27 pays membres de l’UE ont déclaré leur intention d’avancer « une plus grande détermination et une plus grande célérité » avec la Politique commune de sécurité et de défense. Le Conseil européen a salué « la tenue d’une conférence de haut niveau sur la sécurité et la défense à Prague le 9 juin ». Juste avant la conférence, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense de l’UE ont convenu lundi de créer un centre de commandement commun pour les interventions militaires.

L’UE a évoqué « la nécessité de mettre en œuvre « l’ensemble commun de propositions » pour renforcer la coopération avec l’OTAN ». Mais il est clair que le réarmement offensif est de plus en plus dirigé contre les États-Unis. La déclaration ne mentionne pas le nom du président américain Donald Trump, mais elle vise expressément les « tendances protectionnistes » dans le commerce mondial et a appelé au développement d'« outils pour lutter contre les pratiques commerciales déloyales et les distorsions du marché ».

Bruxelles, et surtout Berlin, utilisent les menaces du nouveau président américain pour positionner l’économie de l’UE en opposition à celle des États-Unis.

L’UE « continuera à s’engager activement avec les partenaires commerciaux internationaux », indique le communiqué. Les négociations avec le Japon sont « les plus proches de conclure prochainement » et « les relations avec la Chine devraient être renforcées sur la base d’une entente partagée des avantages réciproques et mutuels ».

L’UE cherche ainsi à élargir ses relations économiques avec des pays qui sont dans le collimateur de l’impérialisme américain. Trump menace le Mexique d’une guerre commerciale et de l’abandon de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Et Washington adopte de plus en plus ouvertement une voie vers la guerre avec la Chine. En conséquence, les tensions transatlantiques ne feront que s’accroître.

Un commentaire invité dans le Süddeutsche Zeitung de vendredi a mis en garde contre « l’énorme potentiel de destruction » de la politique « l’Amérique d’abord » de Trump. Les contre-mesures proposées par le professeur d’économie et ancien ministre des finances de l’État de Saxe-Anhalt, Karl-Heinz Paqué, dans un article intitulé « Têtes froides et main ferme » sont tout aussi agressives. L’Europe doit, « si nécessaire, être prête à mener une guerre commerciale contre l’Amérique de Trump ».

Paqué écrit que, « Si Trump va à l’encontre des règlements de l’OMC et impose des tarifs ou des quotas sur les voitures en Europe, l’Europe pourrait faire de même avec les microprocesseurs et les technologies de l’information des États-Unis […] ». Et il ajoute qu’« en dernier recours », l’Europe devrait « être préparée d’une main ferme pour une guerre commerciale contrôlée et ses victimes économiques ». La réponse à « l’Amérique d’abord » c’est, pour lui, « le commerce mondial d’abord ».

Ce thème a été repris par la chancelière allemande Angela Merkel (Démocrates chrétiens, CDU) dans sa déclaration du gouvernement avant le début du sommet de l’UE. L’Europe doit « défendre résolument ses intérêts […] n’importe quand et n’importe où c’est nécessaire ». Précisément « parce que le caractère des relations transatlantiques » change, l’Europe a « décidé d’assumer plus de responsabilités dans l’avenir que par le passé y compris dans notre propre voisinage et bien au-delà. L’Allemagne « avait besoin non seulement de l’accès au marché unique, mais aussi aux marchés mondiaux ».

Berlin s’efforce d’établir un noyau dur européen sous la direction allemande afin de faire valoir ses intérêts géostratégiques et économiques en opposition aux États-Unis par des moyens militaires si nécessaire et de maintenir le contrôle sur les conflits croissants au sein de l’UE. « Les tâches devant nous sont trop grandes pour que nous puissions continuer à travailler au niveau du plus bas dénominateur commun », a déclaré Merkel. Donc, il faut qu’il soit « de plus en plus possible que certains États membres avancent, alors que d’autres ne souhaitent pas encore participer à certaines initiatives. »

L’appel de Merkel à une « Europe à deux vitesses » est reproduit presque mot à mot dans la déclaration que l’UE a l’intention d’adopter le 25 mars pour marquer le 60 anniversaire de la signature du Traité de Rome qui a fondé la Communauté économique européenne, prédécesseur de l’UE. « Une UE unie et indivisible agit ensemble là où cela est possible, et selon les différentes étapes et intensités là où cela est nécessaire », a déclaré une ébauche citée par Handelsblatt.

Le désir de l’Allemagne de devenir la puissance hégémonique de l’Europe, et le conflit croissant avec les États-Unis intensifient les vives tensions au sein de l’UE et de la classe dirigeante de chaque pays.

« Nous n’accepterons jamais une Europe à deux vitesses », a déclaré le Premier ministre polonais Beata Szydło après la conférence. À Bruxelles, le gouvernement de droite polonais du PiS (Parti de la loi et de la justice) s’oppose avec véhémence à la réélection du président du Conseil de l’UE, Donald Tusk, ancien Premier ministre polonais. Tusk était « le candidat de l’Allemagne » et sa réélection intensifierait « la crise de l’Union », a prévenu le président du PiS, Jaroslaw Kaczynski, avant le début du sommet.

En raison de la réélection de Tusk, la délégation polonaise a bloqué toutes les décisions du sommet. Tusk est membre de la PO (Plate-forme des citoyens) qui est le plus grand parti d’opposition de la Pologne, engagé dans un conflit majeur avec le gouvernement, surtout en raison de sa position pro-UE.

La classe dirigeante en Allemagne est particulièrement préoccupée par « l’érosion de l’UE » comme l’a dit Handelsblatt. Dans l’article principal du Süddeutsche Zeitung de samedi Stefan Kornelius déplore « la crise existentielle de l’EU ». Après le Brexit et l’élection de Trump l’année dernière, « deux événements de cette année [pourraient…] accélérer cette dynamique », si « aux Pays-Bas ou, plus important encore, en France, le sort favorise les destructeurs de l’UE, Wilders et Le Pen. »

La classe ouvrière européenne est face à deux scénarios dont l’un et l’autre signifieraient une rechute dans la barbarie et la guerre : la transformation de l’UE en une union militaire dominée par l’Allemagne et la préparation de la guerre commerciale contre ses rivaux internationaux et la division de l’Europe en États nations hostiles. La seule manière de lutter avec succès contre la guerre et le nationalisme est d’unir l’Europe sur une base socialiste.

(Article paru en anglais le 11 mars 2017)