Des milliers de manifestants dans toute la Russie

Par Vladimir Volkov
30 mars 2017

Des milliers de personnes ont participé aux manifestations anti-corruption dans les villes russes le dimanche 26 mars, entraînant l’arrestation de plus de 1000 personnes à Moscou et à Saint-Pétersbourg et des centaines dans d’autres régions du pays.

Les slogans des manifestants incluaient « la Russie sans Poutine », « la destitution » et « la honte ». Selon les reportages, des couches significatives de la jeunesse ont pris part aux manifestations. Dans les entretiens, de nombreux manifestants ont souligné leurs doléances sociales. Unia.net a cité un manifestant qui disait : « Je suis dégoûté de tout cela. Nous avons déjà parcouru toute notre vie, et que dire de la jeunesse ? Avec de tels salaires, avec des prêts immobiliers. Et eux, ils [les fonctionnaires] volent et volent. Quand seront-ils assez riches ? »

L’économie russe a été durement touchée par les sanctions occidentales qui ont été imposées par les États-Unis et l’UE comme un acte de guerre économique à la suite du coup d’État pro-occidental en février 2014 à Kiev. Il y a environ 25 millions de personnes qui vivent officiellement dans la pauvreté, mais le nombre réel est beaucoup plus élevé. Les revenus réels ont chuté d’au moins 15 pour cent au cours des deux dernières années, alors que les prix de denrées alimentaires ont augmenté de 36 pour cent en moyenne, et les prix en eau, gaz et électricité de 28 pour cent, selon le Washington Post.

Alors que de nombreux manifestants ont exprimé leur opposition à l’inégalité sociale généralisée qui prévaut dans toute la Russie, le programme d’extrême droite et pro-occidental du politicien d’opposition Alexei Navalny n’a rien à voir avec les véritables intérêts de larges couches de la population. Sa réalisation entraînerait inévitablement un déclin marqué du niveau de vie des masses et une suppression encore plus grande de leurs droits démocratiques. C’est précisément cela qui s’est produit en Ukraine après le coup pro-occidental à Kiev en février 2014.

Navalny a cherché à exploiter le mécontentement social massif parmi les travailleurs, les jeunes et les intellectuels avec son documentaire, qui montre la fabuleuse richesse que le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a amassé, alors que la majorité écrasante du peuple vit dans une pauvreté abjecte. La vidéo YouTube du film a été vue par plus de 14 millions de téléspectateurs au cours des dernières semaines.

Navalny, cependant, est un pion entre les mains d’une partie des oligarques russes, insatisfaits du pouvoir incontrôlé du cercle de Poutine, et qui expriment les intérêts des couches plus aisées de la classe moyenne supérieure. Ils ne veulent pas de la prospérité, de la liberté et de la démocratie pour toute la société, mais seulement une part plus importante et – à leur avis – « juste » des profits de la couche très fine de l’élite dirigeante et donc une plus grande participation au pouvoir politique. En cela, ils voient un moyen non seulement de préserver, mais aussi de renforcer les fondements de l’ordre capitaliste post-soviétique qui s’est complètement discrédité.

En même temps, le programme de Navalny correspond aux intérêts des sections influentes de l’impérialisme international, et surtout américain. Les élites dirigeantes des principaux pays occidentaux cherchent à mettre en œuvre une opération de changement de régime en Russie afin d’établir leur domination immédiate sur les ressources naturelles et humaines du pays, de le dépecer en une série d’entités impuissantes et dépendantes et, éventuellement, transformer la plus grande des anciennes républiques soviétiques en une semi-colonie.

Cette contradiction profonde entre le programme de l’opposition pro-occidentale, d’une part, et les motifs des humeurs de protestation dans la société, d’autre part, explique le caractère de la campagne politique de Navalny et les moyens employés par son équipe pour essayer de rallier un soutien de masse.

Navalny a employé des formulations extrêmement vagues, en l’occurrence, la condamnation de la corruption, qui laisse la partie principale, essentielle de leur programme – le libre marché – intacte et obscurcie. Ils essaient d’utiliser le fait que le régime craint toute expression critique publique en arguant que cela les oblige à s’abstenir d’élaborer des slogans plus concrets. Mais en réalité, leur silence les arrange, dans la mesure où ils comprennent qu’une discussion ouverte de leurs objectifs éloignerait d’eux des couches importantes de la société.

Les révélations de corruption de la Fondation Navalny pour la lutte contre la corruption (FBK) concernent uniquement les fonctionnaires du gouvernement, jamais de grandes entreprises. Par contre, ces deux éléments sont inséparablement liés dans le même système maffieux du capitalisme post-soviétique. La bureaucratie d’État, bien sûr, « vole » les entreprises, mais en dernière analyse elle est en elle-même un produit de ces dernières et n’est pas sortie de nulle part.

La corruption endémique provient du caractère du capitalisme russe, qui est incapable non seulement de développer le pays, mais même de garder intacts les restes (datant du passé soviétique) d’infrastructures industrielles de base et de conquêtes sociales.

L’évolution politique de Navalny reflète un virage vers la droite qui est caractéristique des élites dirigeantes de l’Occident et de la Russie au cours des 15 à 20 dernières années.

Il a commencé ses activités politiques au début des années 2000 dans les rangs du parti libéral-démocrate Yabloko (Pomme). Dans la période des « révolutions de couleur » dans l’espace post-soviétique, où les ultranationalistes de tous les milieux ont servi de tueurs à gages pour les forces pro-occidentales, il s’est tourné vers les nationalistes russes d’extrême droite et les fascistes. Il a participé à plusieurs reprises à leurs manifestations, scandant des slogans comme « la Russie pour les Russes » et « Arrêtez de nourrir le Caucase ». Pour cela, il a été expulsé de Yabloko.

En 2010, il a suivi un cours spécial de six mois à l’Université de Yale aux États-Unis dans le cadre d’un programme qui vise à préparer « de nouveaux dirigeants mondiaux et à élargir l’entente internationale » – autrement dit, un programme de la CIA et du Département d’État américain conçu pour former les futures marionnettes américaines dans divers pays du monde.

Après son retour en Russie, il a commencé sa carrière exceptionnellement fulgurante et réussie de blogueur en dévoilant la corruption aux plus hauts échelons du pouvoir. Sa première publication à grand bruit sur la corruption dans l’entreprise publique Transneft à la fin de 2010 indiquait ses connexions avec les milieux influents au Kremlin sans lesquelles il n’aurait pas été en mesure d’accéder aux documents qu’il a révélé.

En l’espace d’un an, en décembre 2011, lorsque des manifestations de masse ont éclaté au autour des allégations de fraudes lors des électorales législatives, Navalny a été parachuté dans les rangs de la direction autoproclamée de ces manifestations avec des militants de l’opposition libérale où il a essayé de prendre le contrôle.

Le 6 mai 2012, un jour avant l’investiture présidentielle de Poutine, Navalny a tenté de provoquer un « Maïdan » au centre de Moscou, ce qui a été l’occasion de l’arrestation d’un certain nombre de militants. Ils ont été condamnés dans le « procès Bolotnoe ». Navalny lui-même a été rapidement traduit en justice avec des accusations de détournement de fonds, et a été condamné à un terme de prison avec sursis et mise à l’épreuve.

Cela ne l’a pas empêché de participer aux élections municipales de Moscou à l’été 2013, où il a reçu plus de 27 % des voix, ce qui a renforcé ses prétentions à être le principal représentant politique de la « classe créative urbaine ».

Le coup pro-occidental à Kiev en février 2014 et l’annexion russe de la Crimée en mars de cette même année ont nettement changé les humeurs politiques dans le pays. L’opposition libérale pro-occidentale se trouvait dans un état d’isolement croissant, qui s’est manifesté au cours des dernières élections législatives en octobre 2016 où ces éléments ont subi une défaite écrasante et ont perdu leur représentation à la Douma d’État (Parlement russe).

Après avoir déclaré le début de sa campagne préélectorale présidentielle à la fin de l’année dernière, Navalny, bien que son dépôt de candidature officiel ait été rejeté, a cherché à se faire remarquer dans le contexte de l’humeur de protestation croissante dans le pays.

Un des éléments de sa campagne a été la création de « quartiers généraux » dans de nombreuses régions du pays et l’émergence d’un film documentaire sur son enquête sur les machinations corrompues du Premier ministre Dmitri Medvedev. Les commentaires de son film indiquent qu’il a fait usage de séquences montrant des résidences qui sont protégées par les services secrets, tournées en utilisant des drones. Cela n’aurait été guère possible sans le soutien des cercles de haut rang de l’administration du Kremlin.

La corruption qui prévaut dans tous les secteurs de la vie économique russe est le résultat direct de la dissolution de l’URSS et de la restauration du capitalisme par la bureaucratie stalinienne, qui a pillé sans pitié la richesse créée par la classe ouvrière soviétique pendant des décennies. La classe ouvrière en Russie ne peut lutter pour un meilleur niveau de vie et contre le danger d’une guerre avec l’impérialisme américain ou de l’installation d’un régime fantoche pro-occidental qu’en tirant les enseignements nécessaires des trahisons du stalinisme et de l’effondrement de l’URSS et en se tournant vers un programme socialiste et internationaliste.

(Article paru en anglais le 29 mars 2017)