Divisions croissantes et menaces de guerre planent sur le sommet de l’UE à Rome

Par Alex Lantier
28 mars 2017

Samedi, les chefs d’État de l’Union européenne (UE) se sont réunis à Rome pour célébrer les 60 ans du Traité de Rome de 1957 qui a fondé la Communauté économique européenne, dans un exercice visant à souligner l’unité continue de l’Europe continentale malgré le vote de la Grande-Bretagne de quitter UE en juin dernier.

Au contraire, le sommet a mis en évidence les conflits internationaux croissants et les tensions de classe qui déchirent l’UE. Le 60 anniversaire du Traité de Rome pourrait très bien en être le dernier.

Au milieu des craintes croissantes que la France puisse élire un président néo-fasciste en mai, et ensuite quitter l’UE et l’euro, des responsables européens de toutes les couleurs politiques ont souligné le danger croissant de la guerre et de l’effondrement de l’Europe. Néanmoins, aucun des dirigeants de l’UE ne peut formuler un plan clair pour éviter de plonger dans l’abîme.

Des milliers de soldats italiens ont bloqué le centre de Rome au cours du week-end par crainte, de la part des responsables, de manifestations de masse contre l’UE dont les politiques d’austérité ont dévasté l’Italie. De plus, des divergences entre les responsables européens, polonais et grecs ont obligé les responsables de l’UE à assouplir le communiqué final, afin d’éviter l’humiliation de le voir répudié par des États membres de l’UE.

Le gouvernement polonais du parti Droit et justice (PiS) d’extrême droite s’est opposé aux références à la formation d’une « Europe à deux vitesses », divisée entre les pays riches et la périphérie des États du Sud ou de l’Est. L’UE avait déjà menacé de suspendre le droit de vote de la Pologne en raison des tentatives du PiS de contrôler le pouvoir judiciaire, dans le contexte d’une lutte acharnée pour l’influence entre Berlin, Londres et Washington en Pologne. Le PiS aurait craint que des appels pour une UE « à deux vitesses » ne soient utilisés pour la marginaliser.

Le gouvernement de la Coalition de la gauche radicale (Syriza) en Grèce a brièvement exigé que le projet de communiqué contienne des dispositions sur les droits sociaux et sur la remise du pouvoir aux parlements nationaux. C’était apparemment une tactique temporaire de Syriza, qui fait face à des grèves de travailleurs portuaires et du secteur public contre elle en Grèce, ainsi qu’à des menaces de l’UE de retenir des prêts à la Grèce à moins qu’elle accélère ses mesures d’austérité contre la population.

Effectivement, le communiqué qui a été adopté symbolise la réponse de l’UE au Brexit : l’UE essaie de survivre comme une coalition de régimes nationalistes et anti-immigrés maintenus ensemble par des aspirations à devenir un bloc militaire agressif rivalisant avec les États-Unis.

En ce qui concerne la politique militaire, il a appelé à « une Europe plus forte », « créant une industrie de défense plus compétitive et plus intégrée » et « à un renforcement de la sécurité et de la défense communes de l’UE ». Il a également appelé à la continuation de la politique anti-immigrés de l’UE, qui a fait que des milliers de personnes se noient dans la Méditerranée, alors que des millions de personnes fuient les guerres impérialistes en Afrique et au Moyen-Orient, pour que « les frontières extérieures de l’UE soient sécurisées, avec une politique migratoire efficace, responsable et durable ».

Peut-être le plus significatif, l’UE a signalé qu’elle s’écarterait d’une politique tentant d’obtenir un accord unanime sur la politique entre les États membres de l’UE. Alors que l’adhésion formelle à un arrangement « Europe à deux vitesses » a été éliminée à la demande de la Pologne, elle a été remplacée par une vague proposition d'« agir ensemble, à des rythmes et à des intensités différentes là où c’est nécessaire, tout en suivant la même direction ».

Malgré l’euphémisme de sa formulation, l’adoption d’une politique européenne « à deux vitesses » marque une étape majeure dans la désintégration de l’UE, avec des implications immenses et imprévisibles.

L’intégration limitée de l’Europe capitaliste après la Deuxième Guerre mondiale était la réponse de la bourgeoisie européenne au fascisme et aux deux guerres mondiales qui avaient coûté des dizaines de millions de vies, rasé une grande partie du continent et discrédité le capitalisme en Europe. La prospérité qui fit suite à l’accroissement du commerce au sein de l’Europe visait à parer au défi politique posé dans la classe ouvrière par le communisme, représenté par l’existence continue de l’URSS. En même temps, la bourgeoisie considérait essentielle la poursuite d’une politique européenne unie, financée par l’aide américaine, pour éviter de nouvelles guerres en Europe.

Le préambule du traité de Rome de 1957 signé par l’Allemagne, l’Italie, la France, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg reflète cette stratégie longtemps abandonnée. Appelant à « une action commune », il s’engage à assurer « le progrès économique et social de leurs pays, en éliminant les barrières qui divisent l’Europe » et « l’amélioration constante des conditions de vie et d’emploi » de leurs peuples.

Depuis la dissolution de l’URSS en 1991 et l’établissement de l’UE en 1992 dans le traité de Maastricht, l’UE a répudié ces conceptions. Les guerres de l’OTAN dans les Balkans dans les années 1990 et surtout la dernière campagne de guerre contre la Russie, après l’annonce de la remilitarisation allemande en 2014, ont accéléré les mesures d’austérité visant les droits sociaux fondamentaux conquis par la classe ouvrière dans les décennies de lutte précédentes.

Celles-ci ont pris la forme la plus forte en Europe occidentale avec les mesures d’austérité de l’UE imposées après le crash de Wall Street en 2008 qui ont dévasté la Grèce et mené à des menaces d’expulser celle-ci de la zone euro.

Des chocs politiques profonds révèlent la faillite sous-jacente de l’UE et la non-viabilité des tentatives d’unifier l’Europe sur une base capitaliste. Avec le Brexit et l’arrivée au pouvoir à Washington du gouvernement Trump, qui a dénoncé l’UE comme un outil de domination allemande, la crise de l’UE a atteint un nouveau niveau d’intensité. Même les sections européennes qui défendent toujours l’UE visent désormais à diviser l’Europe afin de marginaliser, voire expulser de l’UE, les pays européens qu’ils considèrent comme un obstacle à leurs plans de guerre et d’austérité.

Il est significatif que, si des personnalités de tous les côtés mettent en garde contre la guerre, personne n’essaie d’articuler une politique visant à maintenir l’unité européenne et à stopper la rapide impulsion vers la guerre. Au lieu de cela, les prévisions les plus sombres prédominent. La semaine dernière, Emmanuel Macron, candidat présidentiel pro-UE, a prédit une ère de guerres et s’est engagé à ramener le service militaire obligatoire en France avant d’entériner avec enthousiasme une proposition « à deux vitesses européennes » et de déclarer son alignement sur Berlin.

Plusieurs chefs d’État de l’UE ont rencontré le pape Francis avant le sommet, qui a déclaré que l’Europe est confrontée à un « vide de valeurs […] Quand un corps perd son sens de l’orientation et n’est plus capable de regarder vers l’avenir, il subit une régression et, à long terme, risque de mourir ».

Avant le sommet, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a accordé un entretien au Financial Times de Londres pour dénoncer Trump et avertir de la guerre dans les Balkans. Il a qualifié d'« ennuyeux » et « surprenants » le soutien de Trump pour le Brexit et ses appels à ce que d’autres pays quittent l’UE pour échapper à la domination allemande.

« J’ai dit au vice-président [américain] :"Ne dites pas cela, n’invitez pas les autres à partir, car si l’Union européenne tombe en panne, vous aurez une nouvelle guerre dans les Balkans occidentaux », a déclaré M. Juncker. Il a ajouté que la perspective d’une adhésion à l’UE est l’un des rares éléments qui empêchent une nouvelle guerre dans les Balkans : « Si nous les laissons seuls – la Bosnie-Herzégovine, la Republika Srpska [sic, République serbe de Bosnie], la Macédoine, l’Albanie, tous ces pays – nous aurons la guerre encore une fois ».

Au Royaume-Uni, Michael Heseltine, conservateur pro-UE, a publié une dénonciation du Brexit, prévenant que cela ouvrirait la voie à la domination allemande de l’Europe.

Heseltine a déclaré : « Notre capacité à parler au nom du Commonwealth en Europe a pris fin. Les Américains s’intéresseront à l’Allemagne. Et si vous permettez que je vous le dise, pour quelqu’un comme moi, c’est en 1933, l’année de ma naissance, que Hitler a été démocratiquement élu en Allemagne. Il a déclenché la guerre la plus horrible. Ce pays a joué un rôle unique pour assurer sa défaite. L’Allemagne a donc perdu la guerre. Nous venons de leur donner l’occasion de gagner la paix. Je trouve cela tout à fait inacceptable. »

Le Parti de l’indépendance britannique (UKIP) a demandé si Heseltine avait « perdu la tête » et a qualifié ses déclarations d’extraordinaires. « Si j’étais allemand, je serais profondément offensé », a déclaré un responsable de l’UKIP. « Je n’avais jamais réalisé que le but de l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’UE était d’arrêter la domination allemande de l’Europe. »

(Article paru en anglais le 27 mars 2017)