L’UE de plus en plus critiquée en Pologne après la réélection de Tusk

Par Clara Weiss
21 mars 2017

Les principaux représentants du parti au pouvoir Droit et justice (PiS) en Pologne et de nombreux médias polonais ont réagi avec indignation à la réélection de Donald Tusk en tant que président du Conseil européen lors du sommet de l’UE du 9 mars.

Le gouvernement PiS avait tenté des mois durant d’empêcher la réélection de Tusk. Tusk avait dirigé le parti d’opposition néolibéral Plate-forme civique (PO) de 2003 à 2014 et avait été le premier ministre polonais de 2007 à 2014. L’an dernier, le PiS avait même engagé une action en justice contre Tusk. L’actuelle première ministre polonaise, Beata Szydło, avait publié un jour avant le sommet de l’UE, une lettre ouverte exigeant le remplacement de Tusk.

Lors du sommet de l’UE, la Pologne fut le seul pays à voter contre la réélection de Tusk. Afin d’empêcher son élection, le gouvernement polonais avait avancé un candidat rival, Jacek Saryusz-Wolski. Toutefois, avec les votes de tous les autres 27 États membres de l’UE, la présidence de Tusk du Conseil de l’UE a été prorogée jusqu’à la fin 2019.

L’opposition du gouvernement PiS à Tusk a ses origines dans des différences en politique intérieure et étrangère. Alors même que Tusk s’était retiré de la présidence du PO pour déménager à Bruxelles en 2014, il est toujours considéré en être le dirigeant informel. Le PO est maintenant le plus grand parti d’opposition en Pologne et est impliqué dans un conflit amer avec le gouvernement PiS et qui avait atteint son apogée en décembre dernier avec un blocage du parlement polonais (Sejm) dirigé par l’opposition.

L’UE soutient les critiques du PO visant les mesures autoritaires du gouvernement PiS, en particulier la dépossession de facto de pouvoir de la Cour constitutionnelle, elle a même menacé d’imposer des sanctions contre la Pologne.

Lors d’une conférence de presse en février, le chef du PiS, Jarosław Kaczyński, avait accusé Tusk de violer les « principes de base de l’Union européenne ». Selon Kaczyński, Tusk porte atteinte au principe de neutralité en « allant même jusqu’à soutenir une opposition qui se dit totalitaire et qui cherche à renverser le gouvernement par des moyens extra-parlementaires. »

En matière de politique étrangère, le PiS est principalement orienté vers les États-Unis, alors que le PO préconise une collaboration étroite avec l’UE, notamment avec l’Allemagne. À plusieurs reprises, le gouvernement polonais a décrit Tusk comme étant un « candidat allemand ».

Lors de son premier mandat comme président du Conseil européen, Tusk a soutenu la ligne politique de la chancelière allemande Angela Merkel dans presque toutes les questions. Dans un article publié l’année dernière, le journal Politico avait cité un conseiller du Parti social-démocrate allemand (SPD) comme suit : « Vous pouvez lui faire confiance, il est fiable, il est capable de garder un secret. Tout le monde sait que Merkel a désespérément besoin de Tusk pour que les pays d’Europe orientale restent tranquilles et en garder le contrôle. Elle ne permettra jamais qu’il échoue. »

Les pays du « groupe Visegrad » – la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque – qui normalement s’allient contre Berlin dans l’UE, sont divisés au sujet de l’élection de Tusk. La Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque avaient d’emblée déclaré leur soutien pour Tusk.

Selon les médias, le premier ministre hongrois de droite Viktor Orbán, dont le parti entretient de bonnes relations avec le PiS, avait pendant un certain temps essayer de parvenir à un compromis avec la Pologne sur cette question, mais en vain apparemment.

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a intensifié les conflits au sein de la bourgeoisie polonaise qui se trouve devant un dilemme. Bien qu’elle ait travaillé en étroite collaboration avec les États-Unis lors de la restauration du capitalisme en 1989 et du renforcement militaire contre la Russie, la bourgeoisie polonaise est également tributaire de l’UE et surtout de l’Allemagne, qui est de loin le partenaire commercial le plus important de la Pologne.

La présidence de Trump a considérablement aggravé le conflit entre les États-Unis et l’UE et l’Allemagne. En même temps, il n’est pas clair dans quelle mesure Varsovie pourra compter à l’avenir sur le soutien de Washington en matière de politique étrangère. Dans ces conditions, les passions se déchaînent à Varsovie sur ces questions.

Il est frappant qu’en janvier juste après l’investiture de Trump, le gouvernement PiS s’était employé à apaiser ses relations avec Berlin. Lors de la visite de Merkel à Varsovie en février, les deux partis avaient tenté de minimiser les violents conflits de ces derniers dix-huit mois.

Indépendamment de tous ces efforts, il subsiste cependant des différences fondamentales entre Berlin et le gouvernement PiS qui redoute une domination allemande de l’Europe. Un point controversé entre le PO et le PiS est que le premier avait, comme Berlin, préconisé un « Brexit dur ». Le PiS par contre essaye de renforcer les liens entre la Pologne et la Grande-Bretagne.

Et donc, les politiciens polonais ont réagi avec colère et indignation à la réélection de Tusk en l’évaluant comme un tournant dans les relations entre la Pologne et l’UE.

C’est ainsi que le ministre polonais de la Défense, Witold Waszczykowski, a déclaré lors d’une interview accordée au Sunday Express polonais que Tusk avait été réélu parce que l’UE était soumise au « diktat de Berlin ». La Pologne devra maintenant s’attendre à une « déferlante de chantage et de pression » et à une « coalition contre la Pologne ».

Il a brandi la menace que la Pologne poursuivrait dorénavant une politique plus indépendante au sein de l’UE. Selon ses propres termes, Varsovie devra « réduire considérablement son niveau de confiance envers l’UE » et commencer à bloquer les initiatives des autres États membres. Dans le même temps, Waszczykowski a rejeté l’idée de la Pologne de quitter l’UE comme étant « absurde ». « Nous sommes dans l’Union. Nous faisons encore partie du jeu. »

Alors que les médias proches de l’opposition libérale comme la Newsweek Polska ont salué la réélection de Tusk comme une « défaite pour Kaczyński », le journal conservateur Rzeczpospolita a publié un commentaire intitulé « La face hideuse de l’union ». Le commentateur de l’influent journal a évalué l’élection de Tusk comme une « humiliation ciblée » de la Pologne en concluant : « Combien de fois entendons-nous que l’Union européenne est une grande famille. Peut-être l’est-elle, mais c’est surtout une famille dysfonctionnelle. »

Le président polonais Andrzej Duda a félicité Tusk pour son élection au bout de 24 heures seulement – un temps inhabituellement long.

Lors d’une conférence de presse tenue à l’issue du sommet, la première ministre Szydło s’en est pris ouvertement à l’Allemagne et à la France. Elle a déclaré que l’élection de Tusk marquait un « triste jour » et avait violé les principes de l’UE. Elle a demandé que soient changées les règles relatives à l’élection du président du Conseil européen afin qu’aucun candidat ne puisse être élu sans l’approbation de son propre pays.

Szydło a ensuite attaqué le concept d’une « Europe à deux vitesses » propagée par Paris et Berlin en appelant au renforcement des droits des parlements nationaux au sein de l’UE. Le gouvernement PiS s’oppose tout particulièrement à la construction d’une armée de l’UE, un projet poursuivi par Berlin, et à un « Brexit dur ».

Les vives réactions suscitées en Pologne contre la réélection de Tusk sont un autre symptôme de la crise de l’UE qui est en train de se désintégrer sous la pression de la crise économique profonde et des tensions nationales croissantes.

Dans un commentaire, le journal allemand Die Welt a prévenu que la Pologne « se vengerait farouchement de sa défaite ». Selon ce journal, cette affaire aurait des conséquences de grande envergure pour la Pologne et l’Union européenne. « La Pologne est d’une importance considérable pour la coopération européenne. Et Varsovie dispose de moyens de pression sur l’Union européenne – en tant que puissance bénéficiant du droit de veto. »

(Article original paru le 20 mars 2017)