Les plans post-Brexit de l’UE anticipent un conflit croissant

Par Alex Lantier
6 mars 2017

Le Livre blanc sur l’Europe, publié le 1ᵉʳ mars par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a été considéré comme la réponse politique la plus importante de l’Union européenne (UE) au vote sans précédent du Brexit en la Grande-Bretagne.

Le vote du Brexit en juin dernier a été le premier d’une série de coups de semonce politiques infligés à l’UE. Les électeurs italiens ont refusé un référendum constitutionnel pro-UE l’automne dernier et les électeurs iront aux urnes ce printemps aux élections néerlandaises et françaises dominées par la montée des partis d’extrême-droite anti-UE exploitant la colère populaire profonde contre les politiques d’austérité de l’UE. Si le Front national (FN) néo-fasciste français prend le pouvoir sur son programme anti-euro et anti-UE, la perspective d’un effondrement de l’UE et de son axe central franco-allemand sera bien réelle.

Surtout, l’élection de Donald Trump au poste de président américain et sa dénonciation de l’UE comme un outil de l’Allemagne pour étrangler d’autres pays européens ont montré que le principal moteur historique des tentatives d’unifier le capitalisme européen, l’impérialisme américain, est divisé sur l’UE. Pendant la campagne électorale, alors que l’administration Obama et l’UE alimentaient les conflits avec la Russie sur la Syrie et l’Ukraine, Trump a explicitement soulevé l’utilisation possible d’armes nucléaires en Europe.

Le document de Juncker démontre que les dirigeants de l’exécutif européen, particulièrement proches de Berlin, n’ont rien à proposer pour faire face à l’effondrement social en cours et à la marche à la guerre. Tout en essayant de mettre la situation sous le meilleur jour possible, il dépeint un tableau dévastateur et profondément pessimiste de l’UE. Les cinq scénarios qu’il prévoit, de façon large et vague, prévoient chacun une escalade des divisions et une désunion politique à l’intérieur des frontières existantes de l’UE et préconise d’essayer de les masquer avec des appels au réarmement.

Le document commence, « Depuis des générations l’Europe a toujours été l’avenir », ayant souligné dans son avant-propos que le 25 mars, les dirigeants de l’UE se réuniront à Rome pour commémorer le 60 anniversaire du Traité de Rome de 1957 qui a lancé les tentatives d’intégration de l’Europe capitaliste. Aujourd’hui, cependant, l’UE est incontestablement le passé : comme le Livre blanc l’avoue, sa population est confrontée à une perspective de guerre et à un déclin social implacable.

Le document met en garde contre de vastes dangers étrangers, y compris à la fois « les guerres et le terrorisme au Moyen-Orient et en Afrique » et le « renforcement des troupes sur nos frontières orientales ». Il n’ajoute pas que les principales puissances européennes ont participé au sein de l’OTAN à la création de ces dangers, à travers la campagne de guerres de changement de régime qui durent depuis des décennies en Irak, en Libye, en Syrie et au-delà, et depuis le putsch de l’OTAN en 2014 contre un gouvernement pro-russe en Ukraine, après quoi ils ont lancé un vaste renforcement militaire sur les frontières de la Russie.

Dans la droite ligne des augmentations de dépenses militaires de plusieurs milliards d’euros par l’Allemagne, la France et les autres, ainsi que du retour récent du service militaire obligatoire en Suède, il appelle sans façon à un réarmement massif et des préparatifs de guerre. Il écrit : « L’Europe ne peut être naïve et doit s’occuper de sa propre sécurité. Être un « pouvoir doux » n’est plus assez puissant quand la force peut prévaloir sur les règles ».

Ce mouvement vers la guerre va de pair avec l’escalade des craintes d’une nouvelle crise économique mondiale enracinée dans un effondrement du libre-échange. Faisant remarquer les « doutes sur l’avenir du commerce international et du multilatéralisme », le document prévoit que « défendre un commerce libre et progressif et façonner la mondialisation de manière à en bénéficier tous sera une crise croissante ».

Le Livre blanc reconnaît que l’une des causes principales du discrédit croissant du capitalisme et du commerce internationaux est l’effondrement social laissé par les répliques du séisme causé par le crash économique de 2008. « Le traitement de l’héritage de la crise, du chômage de longue durée à des niveaux élevés de dette publique et privée dans de nombreuses régions d’Europe, reste une priorité urgente. Le défi est particulièrement aigu pour la jeune génération », déclare-t-il. « Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, il y a un risque réel que la génération des jeunes adultes d’aujourd’hui se retrouve moins riche que leurs parents ».

Le Livre blanc prévoit une baisse relative constante du poids démographique et économique de l’Europe : sa part de la population mondiale qui était de 25 % en 1900 devrait être de 4 % en 2060, et sa part de l’économie mondiale devrait passer de 26 % en 2004 à moins de 20 % d’ici 2030.

Le Livre blanc expose cinq stratégies vaguement définies pour savoir comment les 27 États membres de l’UE pourraient essayer de rester ensemble : « S’inscrire dans la continuité », « Rien d’autre que le marché unique », « Ceux qui veulent plus font plus », « Faire moins, mais de manière plus efficace » et « faire beaucoup plus ensemble ».

Le fait que dans ce Livre blanc, « la continuité » avec des accords signés avant et juste après le Brexit ne soit que l’une des cinq options – et qui n’empêcherait pas l’unité de l’UE d’être « testée en cas de litiges majeurs », souligne l’énorme fragilité de l’UE. Le Livre blanc prévoit la réelle possibilité que l’UE puisse s’effondrer pour devenir juste un marché unique et une zone de libre-échange.

La presse et les commentateurs politiques ont souligné que l’appel à continuer en réunissant seulement ceux qui « veulent plus » aboutirait à la formation d’une UE « de noyau dur » et à la relégation, de fait ou carrément avouée, à un statut de deuxième classe pour les pays qui « ne veulent pas plus » de l’UE.

Le ministre hongrois de l’économie, Mihaly Varga, a dénoncé explicitement cette possibilité, en prévenant que les « acteurs forts » pourraient tenter d’en mettre d’autres à l’écart, provoquant des « troubles sociaux » dans les États laissés pour compte. « Il y a une réelle menace que ceux qui favorisent une Europe à deux vitesses disent que ceux qui sont dans la zone euro sont dedans, et que ceux qui sont hors de l’euro sont à l’extérieur », a-t-il déclaré.

Parallèlement, des indications croissantes indiquent que les principaux pays membres de la zone euro pourraient décider d’abandonner l’euro. Outre la possibilité d’une victoire présidentielle du FN en France, le parlement néerlandais a commandé un rapport évaluant les avantages et les inconvénients de l’euro pour les Pays-Bas, et la banque italienne Mediobanca a publié un rapport en janvier affirmant que le service de la dette publique italienne ne serait pas lésé par la sortie de l’Italie de l’euro.

Au milieu de la crise du capitalisme européen, des institutions construites pendant des décennies, apparemment pour éviter une nouvelle guerre entre les puissances européennes comme les deux guerres mondiales du siècle dernier, s’effondrent. Les grandes contradictions du capitalisme, comme les grands marxistes l’ont expliqué il y a un siècle, à l’époque de la Première Guerre mondiale et de la révolution de 1917, avant tout entre l’économie mondiale et le système d’États-nations, provoqueraient des luttes révolutionnaires internationales, sont de retour.

Réagissant au Livre blanc, la presse a souligné les divisions profondes et les crises électorales en Europe, concluant qu’elles ont empêché Juncker de proposer quelque chose de plus définitif ou ambitieux pour l’UE.

Avec le livre blanc, écrit Le Monde, Juncker espère « reprendre la barre d’un navire soumis à rude épreuve depuis plusieurs mois. Le fédéraliste est, contraint et forcé, devenu réaliste ».

Mujtaba Rahman, de l’Eurasia Group, a déclaré : « Les propositions de Juncker ne seront pas particulièrement ambitieuses. L’Allemagne et la France ne sont pas d’accord sur ce qu’il faut faire avec la zone euro, et les États d’Europe centrale et orientale veulent que plus de pouvoirs leur reviennent de Bruxelles après le Brexit. Cela établit des limites claires sur ce que le plan de Juncker peut accomplir. »

Le Financial Times (FT) de Londres a cité un rapport de la société d’experts-conseils italienne MacroGeo, intitulée « L’Europe dans l’ère du Brexit et de Trump : désintégration et regroupement ».

D’après le FT, celui-ci « affirme que l’UE dans sa forme actuelle va très probablement se décomposer, même si les pro-intégrationnistes comme le centriste indépendant français Emmanuel Macron, et le social-démocrate allemand Martin Schulz, gagnent les élections cette année. “D’ici le cycle électoral de 2021-22, l’UE pourrait entrer dans les cinq dernières années de sa ‘véritable’ existence”, dit ce rapport. »

(Article paru en anglais le 4 mars 2017)