L'unionisme perd son emprise sur l'Irlande du Nord lors de l'élection du 2 mars

Par Steve James
8 mars 2017

Le principal bénéficiaire des élections du 2 mars à l'Assemblée de l'Irlande du Nord était le parti nationaliste bourgeois irlandais, le Sinn Fein. Pour la première fois depuis la partition de l'Irlande en 1921, au lendemain de la guerre d'Indépendance irlandaise, les partis unionistes pro-britanniques de l'Ulster ont perdu leur majorité absolue combinée dans le gouvernement régional. 

Si le Democratic Unionist Party (DUP - Parti unioniste démocratique) d'Arlene Foster reste le plus grand parti, avec 28 sièges, dans l'Assemblée de Stormont House à Belfast, le parti n'a plus qu'un siège de plus que Sinn Fein. 

Le Sinn Fein n'a reçu que de 1.186 voix de moins que les 225.413 votes pour le DUP, sur un total de 812 783 voix. Le taux de participation était assez élevé, près de 65 pour cent, 10 pour cent de plus que l'année dernière. Les votes de première préférence pour le DUP ont baissé de 1,11 pour cent par rapport au vote l'année dernière ; ceux du Sinn Fein étaient en hausse de 3,89 pour cent. 

Ainsi, avec les 10 sièges remportés par le Ulster Unionist Party (UUP - Parti unioniste d'Ulster), le siège du Traditional Unionist Voice (Voix unioniste traditionnelle) et un unioniste indépendant, les forces de l'unionisme pro-britannique ne rassemblent que 40 sur les 90 sièges de Assemblée réduite. 

Après les élections précédentes, il y a moins d'un an, les unionistes contrôlaient 55 des 108 sièges qui étaient disponibles alors. 

Du côté nationaliste, les 27 sièges de Sinn Fein, avec les 12 sièges social-démocrates et travaillistes, donnent aux nationalistes irlandais 39 sièges. Avec les 8 sièges des libéraux économiques «intercommunautaires», l'Alliance Party, 2 pour les Verts et 1 pour l'Alliance People Before Profit (Les gens avant le profit) de pseudo-gauche, les forces non unionistes détiennent 50 sièges. 

Le Sinn Fein sera donc bien renforcé lors des prochaines négotiations gouvernementales. Mais le parti a précédemment insisté sur le fait qu'il ne reviendrait pas au gouvernement avec le DUP dirigé par la Première ministre Arlene Foster, avant la fin d'une enquête publique sur le scandale de l'Initiative pour le chauffage renouvelable (RHI), le cash for ash (« cash pour cendres »), et sans résolution de questions très controversées de langue irlandaise et sur le temps « des Troubles ». 

Sans nouvel accord entre les deux partis, selon l'Accord de Vendredi saint de 1998, soit il faut organiser une autre élection, soit le secrétaire d'Irlande du Nord James Brokenshire doit réimposer un gouvernement direct par Londres. 

Selon le prédécesseur de Brokenshire, Theresa Villiers, Westminster pourrait légiférer pour donner aux partis d'Irlande du Nord plus de temps pour se mettre d'accord. Le gouvernement conservateur à Londres veut éviter d'ajouter à ses problèmes insolubles, suite au vote du Brexit de juin 2016 pour quitter l'Union européenne (UE), celui d'un gouvernement direct de l'Irlande du Nord.

Le scrutin du 2 mars a été déclenché par la démission du premier ministre adjoint du Sinn Fein, Martin McGuinness, gravement malade. En vertu des règles constitutionnelles complexes qiu régissent l'administration de l'Irlande du Nord, de nouvelles élections étaient obligatoires après cette démission et le refus du Sinn Fein de nommer immédiatement un successeur. 

Foster a réagi en promettant une élection «brutale». Tout au long de sa campagne, elle a averti hystériquement des dangers d'une victoire du Sinn Fein et de son dirigeant de longue date, Gerry Adams. Elle a présenté à plusieurs reprises la remplaçante éventuelle de McGuinness, Michelle O'Neil, comme « installée par Gerry Adams et ... instruite par Gerry Adams ». 

Le résultat du vote, s'il marque un mouvement vers Sinn Fein, est également très polarisé. Le vote DUP ne s'est pas effondré, même si ce parti est au pouvoir depuis 10 ans ; c'est son rival autoproclamé «modéré», l'UUP, qui a perdu 5 de ses 15 sièges et ré-élira sa direction le mois prochain, suite à la démission de Mike Nesbitt. 

La rhétorique agressive de Foster tendait aussi à encourager les électeurs nationalistes à se tourner vers Sinn Fein; Sinon, on aurait pu s'attendre à ce que le parti souffre de la colère populaire contre la corruption et l'escroquerie qui ont caractérisé les opérations de l'Assemblée pendant les années auxquelles le Sinn Fein partageait le pouvoir avec le DUP. 

C'est la crise toujours plus profonde provoquée par le départ de la Grande-Bretagne de l'UE qui a surplombé l'élection. L'Irlande du Nord a voté pour rester dans l'UE à 55 pour cent, ce qui reflète l'impact pour les intérêts agricoles et commerciaux en Irlande du Nord des subventions européennes pour l'agriculture et les infrastructures. 

Le Brexit, en plus de perturber le flux des subventions, transformera la frontière entre l'Irlande du Nord et la République d'Irlande en frontière extérieure de l'UE. 

Imposée par l'armée britannique et maintenue par des pogroms anti-catholiques en 1921, la frontière a barricadé les riches zones industrielles du Nord de la bourgeoisie protestante de l'Ulster du Sud catholique appauvri. Au 20e siècle, et surtout pendant les «Troubles», la guerre sale entre forces britanniques et républicains irlandais de 1969-1998, la frontière était fortement militarisée.

L'Accord du Vendredi saint a mis fin au conflit armé dans le nord et permis aux républicains de se joindre à l'Assemblée de Stormont, dans le cadre d'arrangements sectaires complexes de partage du pouvoir. Ceux-ci, reflétant la longue perte d'influence des capitalistes de l'Ulster liée à la destruction de l'industrie lourde, représentaient un effort conjoint unioniste et républicain, supervisé par les gouvernements britannique et irlandais, pour attirer des investisseurs mondiaux tout en s'appuyant sur des divisions sectaires pour policer la classe ouvrière.

Aujourd'hui, la frontière est quasiment invisible, traversée quotidiennement par les travailleurs, les voyageurs et des quantités considérables de commerce. Les politiciens britanniques, irlandais et nord-irlandais de tous horizons ont insisté pour que les contrôles aux frontières soient réduits au minimum sous le Brexit, mais personne n'a expliqué ce que cela signifie ou comment le réaliser. Le DUP et Londres ont rejeté des propositions du gouvernement irlandais et des politiques du Nord, y compris du Sinn Fein, pour créer une forme de statut spécial qui permettrait à l'Irlande du Nord de conserver l'adhésion ou l'accès au marché unique . 

Cela fait partie d'une liste de plus en plus longue de différends entre les fractions rivales pro- et anti-Brexit de la classe dirigeante et entre le gouvernement britannique pro-Brexit et l'UE sur les termes du Brexit. 

Le DUP de droite dure est fermement dans le camp du Brexit et a participé à des financements douteux de la campagne du Leave (quitter) à travers le Royaume uni. Selon le site Web pro-UE OpenDemocracy, le DUP a accepté du liquide du Constitutional Research Council (Conseil de recherche constitutionnel) jusqu'alors inconnu, dirigé par un ancien candidat du Parti conservateur écossais, Richard Cook. Cook aurait des liens avec d'anciens membres du renseignement saoudien et des membres de la famille royale qui cherchent à bénéficier d'une baisse induite par le Brexit de la valeur de la livre sterling. 

En revanche, le Sinn Fein considère le Brexit comme un argument pour un référendum sur l'unification irlandaise, une disposition qui figure dans l'Accord du Vendredi saint et une position qui gagne en audition du gouvernement irlandais et de l'UE. Commentant le résultat de l'élection, le Taoiseach (premier ministre) Irlandais Enda Kenny, qui vient d'entamer des discussions avec Michel Barnier, le négociateur en chef de l'UE et le président de l'UE, Donald Tusk, a déclaré: «Si le peuple par consentement devait former une Irlande unie, cela pourrait être un transfert sans entraves comme cela s'est produit dans le cas de l'Allemagne de l'Est et de l'Allemagne de l'Ouest quand le Mur de Berlin est tombé ». 

Les remarques de Kenny ont été entérinées par le président du Parlement européen, Antonio Tajani, qui a déclaré: «L'Irlande doit veiller à protéger ses liens économiques avec le Royaume-Uni ».. Deuxièmement, «... elle doit veiller à ce que les termes de l'Accord du vendredi saint qui a apporté la paix en Irlande du Nord soient inclus dans tout futur accord entre le Royaume-Uni et l'UE".

(Article paru en anglais le 7 mars 2017)