La britannique Theresa May critiquée après sa rencontre avec Trump

Par Robert Stevens et Chris Marsden
1 février 2017

La crise qui sévit au sein du gouvernement de Theresa May s’est empirée après sa rencontre avec le président américain Donald Trump.

Peu de temps après que May ait quitté les États-Unis vendredi, Trump a signé un décret interdisant l’accès au territoire pendant 90 jours aux immigrants originaires de sept pays majoritairement musulmans. Le décret s’applique autant aux nouveaux immigrants qu’aux résidents permanents (détenteurs de la carte verte) en provenance d’Iran, d’Irak, de Libye, de Syrie, de Somalie, du Soudan et du Yémen.

May, elle, s’était immédiatement envolée vers la Turquie en vue de pourparlers avec le président Recep Erdogan, le dirigeant du parti islamique de la Justice et du Développement. Après la tentative manquée de coup d’État de juillet dernier, Erdogan avait procédé à plus de 40 000 arrestations et il est en train de préparer une offensive militaire générale contre les Kurdes en Syrie et en Irak. Il a également forgé une alliance avec la Russie et cherche à s’octroyer des pouvoirs dictatoriaux afin de réprimer les dissensions intérieures.

Comme elle l’avait fait pour s’attirer les faveurs de Trump à Washington, May n’a porté aucune de ces questions à l’attention d’Erdogan et du premier ministre Binali Yildirim au moment de signer un contrat de 117 millions d’euros en vue de la collaboration entre BAE System et des sociétés turques pour la construction d’un avion de chasse. May était encore sous le choc lorsque la bombe de Trump a explosé sous ses pieds.

Lors de la conférence de presse avec Yildirim, May avait tout d’abord essayé d’éviter de répondre aux questions quant à sa position concernant le décret anti-musulmans de Trump. Pressée de répondre pour la troisième fois à la question, elle se contenta de dire : « Les États-Unis sont responsables de la politique américaine sur les réfugiés. Le Royaume-Uni est responsable de la politique britannique sur les réfugiés. »

En l’espace de quelques heures, la tentative de May d’enfouir la tête dans le sable s’est révélée être un fiasco.

Au Royaume-Uni, le décret de Trump – en vertu duquel ceux ayant la double nationalité mais qui sont nés dans l’un ou l’autre des pays nommés sont également frappés d’interdiction d’entrée – touchera de nombreux citoyens britanniques. Le médaillé d’or olympique Sir Mo Farah, citoyen britannique, est né en Somalie mais vit aux États-Unis à Portland dans l’Oregon. L’athlète a publié un communiqué : « C’est profondément troublant de devoir dire à mes enfants que papa ne va peut-être pas pouvoir rentrer à la maison – pour expliquer pourquoi le président a mis en vigueur une politique qui émane d’un lieu où règnent l’ignorance et les préjugés. »

Nadhim Zahawi, un député du parti conservateur de May, a déclaré qu’étant donné qu’il est né en Irak il est maintenant de facto interdit aux États-Unis, et ne pourra pas rendre visite à ses fils qui suivent leurs études à l’Université de Princeton.

Rien que pour trois des pays figurant sur la liste de Trump (l’Iran, l’Irak et la Somalie) il y a 256 000 citoyens britanniques qui ont la double nationalité et sont tous affectés par ce décret.

Face aux protestations qui ont lieu aux États-Unis et partout dans le monde, May a été contrainte d’opérer un virage brutal. Un communiqué de Downing Street précise, « La politique d’immigration des États-Unis est l’affaire du gouvernement des États-Unis. Mais nous ne sommes pas d’accord avec ce type d’approche et ce n’est pas celle que nous appliquerons. »

Au cours de la conférence téléphonique de dimanche, May aurait dit avoir « instruit » le ministre des Affaires étrangères Boris Johnson et la secrétaire d’État chargée de l’Intérieur, Amber Rudd, de téléphoner à leurs homologues américains afin de discuter de l’interdiction de voyager aux États-Unis.

Le dégoût de l’opinion publique a continué de croître et une pétition appelle le gouvernement de May à annuler une visite officielle de Trump prévue au Royaume-Uni pour une rencontre avec la reine. Durant la conférence de presse avec Trump elle avait placé cette visite au cœur du recentrage de la « relation spéciale » entre les deux pays. Mais la pétition a récolté plus de 400 000 signatures, bien plus que les 100 000 requises pour être soumise au débat au parlement britannique.

Le dirigeant du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, qui avait fait savoir plus tôt qu’il prévoyait de rencontrer Trump en été, a été obligé d’émettre une protestation tardive. Il a dit au journal The Guardian que May « nuirait aux intérêts de la population britannique » si elle n’annulait pas la visite de Trump. Cet appel a aussi reçu le soutien de Ruth Davidson, la dirigeante des conservateurs écossais.

La crise existentielle qui frappe l’élite dirigeante britannique est résumée par la tempête politique du week-end. Depuis le référendum il y a un an sur le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne, May a fait du resserrement des liens économiques et politiques avec les États-Unis l’élément central de son programme d’une « Grande-Bretagne à l’échelle mondiale » prétendument ouverte sur le monde. Pour la préparation d’accords de libre-échange, elle s’est rendue en quelques mois seulement en Inde, au Bahreïn, en Nouvelle-Zélande ainsi qu’aux États-Unis et en Turquie.

La semaine dernière, May a déclaré vouloir se rendre « prochainement » en Chine pour renforcer les accords commerciaux de la Grande-Bretagne avec la deuxième plus grande économie du monde. Elle a dit au Financial Times : « Évidemment, nous prenons en considération nos relations commerciales avec la Chine […] Je pense que l’un des points qui a intéressé les gens à Davos c’était le discours tenu par le président Xi et les commentaires qu’il a faits sur l’importance du libre-échange dans le monde. »

En réponse, un fonctionnaire chinois a déclaré : « La Chine peut potentiellement aider le Royaume-Uni à un moment difficile et le Royaume-Uni peut également aider la Chine. […] Nous attendons simplement de voir ce que sera la véritable politique de M. Trump. »

Plus Trump met en lumière les ramifications de son programme de « l’Amérique d’abord » qui est fondé sur une affirmation virulente du nationalisme économique et de protectionnisme, et plus la propre stratégie de May s’envole en fumée.

Trump et son équipe menacent le Mexique de tarifs douaniers et la Chine d’imposer des pénalités de l’ordre de 45 pour cent sur les importations, au risque de provoquer une guerre commerciale mondiale ayant des conséquences dévastatrices pour les travailleurs américains et internationaux. Quelques jours après la prise de pouvoir, le secrétaire de presse de Trump, Sean Spicer a brandi une menace en se référant aux îles contrôlées par la Chine dans les eaux contestées en mer de Chine méridionale en déclarant, « [N]ous allons faire en sorte de défendre les territoires internationaux contre l’invasion d’un pays tiers. »

À présent, Trump a monté les États-Unis non seulement contre les sept pays musulmans nommés, mais contre les 1,5 milliard d’adhérents à l’Islam et les 50 nations majoritairement musulmanes.

L’Allemagne, la France et d’autres puissances européennes ont déjà été déséquilibrées du fait du soutien public de Trump à la dislocation de l’UE. La prosternation de May devant Trump met le Royaume-Uni sur une trajectoire de collision avec le reste du monde.

Au Royaume-Uni, son gouvernement est en contradiction avec de puissantes sections de l’élite dirigeante britannique qui n’ont jamais voulu le Brexit et qui considèrent maintenant la promesse d’un renouvellement de la « relation spéciale » avec les États-Unis comme manquant d’originalité.

Tout comme Trump, May est en train de provoquer une révulsion politique généralisée susceptible de galvaniser une vaste opposition populaire contre elle. Après avoir achevé son voyage en Turquie, elle est rentrée au Royaume-Uni au moment où le tollé politique provoqué par le Brexit s´amplifiait.

Demain, commenceront deux jours de débats sur le projet de loi de May pour le Brexit qui pourrait activer l’article 50 du traité de l’UE et lancer le processus officiel de sortie de l’UE par le Royaume-Uni.

Pour illustrer le caractère conflictuel de ce qui est à venir, on peut regarder l’un des principaux sujets de préoccupation du camp du Remain (Rester), qui est majoritaire dans l’élite dirigeante britannique : les implications économiques catastrophiques du retrait du marché commun de l’Union européenne et de l’union douanière européenne. Ce retrait est rendu probable par la volonté de May d’en finir avec l’insistance de l’UE sur la libre circulation des travailleurs dans l’UE.

Afin de faire appel à l’aile eurosceptique la plus droitière de son parti et de reconquérir le soutien que les Tories (conservateurs) ont perdu au profit du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKiP), May a fait de la rhétorique anti-immigrants un fondement de sa politique. Cela pourrait inciter son gouvernement à mettre en place des interdictions pour les immigrants qui ne sont nullement différentes de celles qu’impose Trump. Le droit d’un million de ressortissants de l’UE de séjourner au Royaume-Uni est menacé d’une manière qui risque de séparer des familles et provoquer l’indignation au même titre que Trump quand il cible les musulmans.

(Article original paru le 30 janvier 2017)