Le socialisme et la défense de la libre circulation des travailleurs

Par Julie Hyland
21 février 2017

Les groupes de la pseudo-gauche britannique ont tous condamné le président américain Donald Trump pour son interdiction d’entrée aux États-Unis contre les musulmans, dénonçant cette action agressive comme réactionnaire, discriminatoire, clivante et raciste. Pourtant, quand il s’agit de la question de la libre circulation des travailleurs, il y a peu à distinguer entre l’oligarchie d’extrême-droite de la Maison Blanche et la gauche prétendument libérale ou « socialiste » en Grande-Bretagne.

Du Parti travailliste et des syndicats au Parti socialiste, au Morning Star stalinien et d’autres, tous sont unis dans leur demande de renforcer les contrôles aux frontières du Royaume-Uni. Le soutien à la restriction de l’immigration existe indépendamment du point de vue de ces organisations sur la sortie de l’Union européenne par la Grande-Bretagne.

Le dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn, qui a fait campagne pour Remain (rester) au référendum en juin dernier et qui soutient l’accès continu au marché unique européen, a accepté des restrictions à la libre circulation, supposément par respect pour le vote du Brexit. « Le Parti travailliste n’est pas lié à la libre circulation pour les citoyens de l’UE en tant que point de principe », a-t-il déclaré.

Sa position a été accueillie par le principal militant de la campagne Remain Paul Mason. La libre circulation n’est pas « un principe du socialisme », soutenait-il dans le Guardian. « Cela a miné la justice sociale et doit être modifié », a-t-il ajouté, demandant une « suspension temporaire de la libre circulation » au sein de l’UE pendant 10 ans.

Le Parti travailliste doit, selon lui, reconnaître que ce qui « pousse l’opposition à la liberté de circulation chez les gens progressistes et de gauche », c’est que, en plus de supprimer « la croissance des salaires au bas de l’échelle, elle dit aux gens ayant de fortes traditions culturelles, (Parfois tout ce qu’ils gardent de l’ère industrielle) que “votre passé n’a pas d’importance” ».

Mason est entré dans les détails du thème selon lequel les restrictions à l’immigration sont nécessaires pour favoriser le respect de la « culture », de la « communauté » et des traditions. C’est un argument qui aurait pu sortir directement de la bouche de Trump, prouvant que les opportunistes de la fausse gauche qui dénoncent le président américain à leurs propres fins aujourd’hui n’auront pas à aller loin pour s’aligner demain avec un programme ouvertement de droite.

En ce qui concerne la pseudo-gauche pro-Brexit, dans le référendum, ils ont cherché à fournir une vitrine « socialiste » pour une campagne de Leave (Sortir) lancée par les néo-thatcheriens du Parti conservateur et du Parti de l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP). Le Parti de l’égalité socialiste a averti à l’époque que, derrière leurs efforts pour donner au nationalisme une tournure « de gauche », « ils subordonnent la classe ouvrière à une initiative visant à changer la vie politique vers une trajectoire nationaliste, renforçant et enhardissant L’extrême droite au Royaume-Uni et à travers l’Europe tout en affaiblissant les défenses politiques de la classe ouvrière. Ayant aidé à laisser le génie du nationalisme britannique sortir de la lampe, ils sont politiquement responsables de ses conséquences. »

Leur jonglage impardonnable avec le « populisme de gauche » comme un supposé antidote à la droite s’est maintenant durci en soutien direct aux restrictions anti-migrants.

L’ancien député travailliste George Galloway a participé éhontément à des plates-formes avec Nigel Farage dans le référendum du Brexit. Il a fait l’éloge du leader de l’UKIP en tant qu’allié et a inventé le slogan « Gauche, Droite, Gauche, Droite, en avant vers la victoire […] ».

Farage est maintenant le favori britannique de Trump, qui qualifie son propre programme de « l’Amérique d’abord » de « Brexit plus, plus, plus ».

Aujourd’hui, Galloway passe son temps à attaquer « l’idée selon laquelle, dans une société capitaliste, c’est une sorte de principe que nous devrions permettre à autant de travailleurs de se joindre à la file d’attente pour un nombre décroissant d’emplois », ou à critiquer le Parti national écossais pour croire que « nous avons plus en commun avec la Bulgarie et la Roumanie qu’avec la Grande-Bretagne ».

Le Parti communiste de Grande-Bretagne stalinien fournit la ligne politique à partir de laquelle les nationalistes « de gauche » tentent une posture de légitimité théorique. Le Morning Star a publié une série d’articles sur la libre circulation, qui réprimandent surtout la « gauche » et les jeunes, en particulier, parce qu’ils la défendent.

Un article typique, du chroniqueur Julian Jones, affirmait : « En étant si positifs envers la libre circulation dans l’UE, des secteurs de la gauche sont naïvement ou volontiers tombés dans un piège de leur propre fabrication […] ».

La défense de la libre circulation « n’est pas et ne devrait pas être la position de la gauche organisée », a-t-il poursuivi, se plaignant des « jeunes, en particulier » auxquels « l’on a fait croire que la libre circulation des peuples est quasiment un principe socialiste. »

Jones utilise cyniquement le fait que de nombreux jeunes migrants qui travaillent au Royaume-Uni ont été forcés de quitter leur pays par l’austérité de l’UE pour prétendre que les contrôles aux frontières sont dans leur propre intérêt, ainsi que celui des « travailleurs peu qualifiés » au Royaume-Uni.

Le 16 décembre, le secrétaire général du syndicat Unite, Len McCluskey, a fait une manœuvre en s’opposant aux revendications « impraticables » pour « lever le pont-levis » contre les migrants. Mais sa conclusion était que « nous sommes bien au-delà du point où la question de la libre circulation puisse être ignorée. »

« N’ayons aucun doute : la libre circulation des travailleurs est une question de classe », a écrit McCluskey.

Il a poursuivi : « Karl Marx a identifié ce fait il y a bien longtemps. Une étude de la lutte menée par la classe ouvrière britannique, écrivait-il en 1867, révèle que, pour s’opposer à leurs travailleurs, les employeurs importent des travailleurs de l’étranger ou transfèrent la fabrication dans des pays où la main-d’œuvre est bon marché. »

L’article de McCluskey est typique de la malhonnêteté éhontée qui caractérise l’attaque de la pseudo-gauche contre la libre circulation. Sa citation de Marx est tirée d’une déclaration de 1867 de l’Association Internationale des Travailleurs, sous le titre « Sur le Congrès de Lausanne ».

McCluskey omet ce qui vient immédiatement après sa citation, où Marx dit : « Compte tenu de cet état de choses, si la classe ouvrière veut continuer sa lutte avec des chances de réussite, les organisations nationales doivent devenir internationales. »

La distorsion de la position de Marx n’est pas accidentelle. McCluskey écrit que « bien sûr, tous les socialistes doivent finalement se réjouir d’un jour où les gens pourront se déplacer librement à travers le monde et vivre ou travailler là où ils veulent. » Il poursuit : « Mais c’est une utopie loin du monde d’aujourd’hui, Et nécessiterait la planification économique internationale et la propriété publique pour en faire une réalité. »

McCluskey est un adversaire de la classe ouvrière ainsi que de la lutte des classes et du socialisme. Il n’a pas l’intention d’atteindre un monde où les gens « puissent vivre ou travailler là où ils le veulent ». Son seul souci est de justifier la « réalité » capitaliste existante, c’est-à-dire de reconnaître les exigences de « l’offre et de la demande ».

Ce qu’il faut, selon lui, c’est une « réponse syndicale directe » à la question de l’immigration telle que Unite l’a proposée, où « tout employeur qui souhaite recruter des travailleurs à l’étranger ne peut le faire que s’ils sont couverts par une convention syndicale appropriée, ou par la négociation collective sectorielle ».

La même ligne est prise par le Parti socialiste, anciennement Militant. « Le mouvement socialiste et syndical depuis ses débuts n’a jamais soutenu la « libre circulation des biens, des services et des capitaux » – ou du travail – comme point de départ de la révolte de la classe ouvrière. Mais s’est toujours efforcé d’obtenir le plus grand degré possible de contrôle ouvrier, dont la plus haute forme serait évidemment une société socialiste démocratique à économie planifiée. »

En poussant le crétinisme syndical aux extrêmes, ils comparent le soutien aux contrôles de l’immigration au soutien antérieur des syndicats « pour le closed shop [monopole d’embauche syndical], où seuls les syndiqués peuvent être employés dans un lieu de travail particulier, une forme très concrète du « contrôle aux frontières » non soutenu par les capitalistes ».

Comme McCluskey, la référence du SP à un futur socialisme est un maquillage de leur adaptation aux exigences du capital actuellement. Ils insistent sur le fait qu’il est inadmissible de défendre le droit à la libre circulation car cela « aliénerait la grande majorité de la classe ouvrière, y compris de nombreux immigrés de longue date, qui la considéreraient comme une menace pour l’emploi, les salaires et les conditions de vie ». C’est sur cette base qu’ils ont soutenu de manière infâme les protestations à la raffinerie de pétrole de Lindsey en 2009 en exigeant « des emplois britanniques pour les travailleurs britanniques ».

Karl Marx et l’internationalisme socialiste

Nous ne pouvons pas laisser passer ces efforts visant à transformer Marx et le mouvement socialiste en gardes-frontières, tous syndiqués, bien sûr.

Ces organisations n’ont rien en commun avec le fondateur du socialisme scientifique. Leur soutien aux contrôles de l’immigration est le résultat de leur perspective de régulation économique nationale sous le capitalisme, qui est diamétralement opposée à la perspective de l’internationalisme socialiste révolutionnaire.

Dans le Manifeste communiste, Marx et son collaborateur Friedrich Engels ont expliqué le caractère révolutionnaire de la production capitaliste : « Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier ». En créant un marché mondial, expliquaient-ils, la bourgeoisie « donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays ».

En des mots qui auraient pu être dirigés contre McCluskey et autres, les grands révolutionnaires continuèrent : « Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale […] A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. À la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations […] L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle […]

« Le caractère véritablement révolutionnaire de la production capitaliste s’exprimait dans la création de la classe ouvrière internationale – le fossoyeur de la bourgeoisie. « Le prolétaire est sans propriété ; ses relations avec sa femme et ses enfants n’ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise ; le travail industriel moderne, l’asservissement de l’ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu’en France, en Amérique qu’en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois ».

Les travailleurs n’ont « rien à sauvegarder qui leur appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée antérieure […] Le mouvement prolétarien est le mouvement conscient et indépendant de l’immense majorité au profit de l’immense majorité ».

Le mot d’ordre du mouvement ouvrier socialiste pour Marx et Engels était « Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! » Cette perspective découle de l’analyse scientifique du capitalisme développée par Marx sur la base du matérialisme historique.

La pseudo-gauche cite l’analyse de Marx de « l’armée de réserve industrielle » ou de « population en surplus » pour justifier leur soutient aux contrôles aux frontières, mais encore une fois, ils déforment cette analyse et la rendent méconnaissable.

Pour Marx, ce phénomène n’était pas une aberration temporaire, mais intrinsèque à l’accumulation capitaliste. C’est parce que l’industrie capitaliste se compose de deux parties – la machinerie et les ouvriers – dont le rapport est appelé « la composition organique du capital ». Le nombre de travailleurs ayant un emploi est une « variable ». Cela dépend de s’il est rentable pour le capitaliste d’employer des travailleurs pour faire fonctionner la machinerie, le « capital constant ». Et ceci, à son tour, est affecté par la croissance de la technologie, qui exige un plus petit nombre de travailleurs pour produire de plus grandes quantités de biens, et aussi de l’état de la concurrence au sein d’une industrie. [Pour une analyse détaillée, voir Le Capital 1, chapitre 25].

Marx a écrit : « En produisant l’accumulation du capital, et à mesure qu’elle y réussit, la classe salariée produit donc elle-même les instruments de sa mise en retraite ou de sa métamorphose en surpopulation relative. Voilà la loi de population qui distingue l’époque capitaliste et correspond à son mode de production particulier. »

Pour Marx, « Tout travailleur » appartenait à l’armée de réserve de travailleurs « pendant le temps qu’il est seulement partiellement ou pleinement employé ». (Traduit de la version anglaise, cette phrase n’existe pas dans la version française).

Dans une critique dévastatrice des appels lancés de nos jours aux contrôles d’immigration, Marx a insisté pour que ce problème ne soit pas résolu par « la sottise […] de la sagesse économique qui ne cesse de prêcher aux ouvriers d’accommoder de leur nombre aux besoins du capital. »

En fait, « L’armée industrielle de réserve est d’autant plus nombreuse que la richesse sociale, le capital en fonction, l’étendue et l’énergie de son accroissement, donc aussi la masse absolue du prolétariat et la force productrice de son travail, sont plus considérables ».

La solution, insistait Marx, était la coopération entre les travailleurs pour protéger leurs intérêts communs de classe contre la bourgeoisie. Dans l’allocution inaugurale de l’Association Internationale des Travailleurs (la première Internationale) en 1864, Marx a conclu : « L’expérience du passé nous a appris comment l’oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l’affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées. »

Louant la lutte menée par les ouvriers de coton du Lancashire qui, contre leurs propres patrons et l’Empire britannique, et sous peine de famine, firent campagne pour le Nord dans la guerre civile américaine et pour l’abolition de l’esclavage, il a continué, « Si l’émancipation des classes travailleuses requiert leur union et leur concours fraternels, comment pourraient-elles accomplir cette grande mission si une politique étrangère, qui poursuit des desseins criminels, met en jeu les préjugés nationaux et fait couler dans des guerres de piraterie le sang et dilapide le bien du peuple ?

« Ce n’est pas la prudence des classes gouvernantes de l’Angleterre, mais bien la résistance héroïque de la classe ouvrière à leur criminelle folie qui a épargné à l’Europe occidentale l’infamie d’une croisade pour le maintien et le développement de l’esclavage outre Atlantique. L’approbation sans pudeur, la sympathie dérisoire ou l’indifférence stupide avec lesquelles les classes supérieures d’Europe ont vu la Russie saisir comme une proie les montagnes-forteresses du Caucase et assassiner l’héroïque Pologne, les empiétements immenses et sans entrave de cette puissance barbare dont la tête est à Saint-Pétersbourg et dont on retrouve la main dans tous les cabinets d’Europe, ont appris aux travailleurs qu’il leur fallait se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir, et enfin lorsqu’ils seraient impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune et revendiquer les simples lois de la morale et de la justice qui devraient gouverner les rapports entre individus, comme lois suprêmes dans le commerce des nations.

C’était le devoir des classes ouvrières « se mettre au courant des mystères de la politique internationale, surveiller la conduite diplomatique de leurs gouvernements respectifs, la combattre au besoin par tous les moyens en leur pouvoir, et enfin lorsqu’ils seraient impuissants à rien empêcher, s’entendre pour une protestation commune et revendiquer les simples lois de la morale et de la justice qui devraient gouverner les rapports entre individus, comme lois suprêmes dans le commerce des nations.

« Combattre pour une politique étrangère de cette nature, c’est prendre part à la lutte générale pour l’affranchissement des travailleurs.

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Marx sur l’Irlande

La pseudo-gauche britannique déforme l’analyse que faisait Karl Marx de « l’armée industrielle de réserve » ou de la « surpopulation relative » afin d’y introduire frauduleusement un critère racial et d’origine géographique qui, en fait, appartient à l’extrême-droite.

Cela est souligné par le fait que pour appuyer leurs positions, ils citent fréquemment ce que Marx écrivait sur la question de l’immigration irlandaise en Angleterre au 19 siècle, citant une lettre où il a écrit « L’Irlande envoie constamment ses propres surplus sur le marché du travail anglais, et pousse ainsi les salaires à la baisse, et diminue la position matérielle et morale de la classe ouvrière anglaise. » [Marx, lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt, 9 avril 1870].

Les divisions cultivées entre les travailleurs irlandais et anglais étaient tristement célèbres et en aucun cas confinées aux années 1800. Beaucoup de gens encore aujourd’hui ne se rappellent que trop bien des pancartes « pas d’Irlandais, pas de noirs, pas de chiens » qu’il y avait fréquemment sur les logements à louer au Royaume-Uni jusque dans les années 1960.

Une fois de plus, la pseudo-gauche omet la suite de la lettre de Marx, qui condamne dans des termes très forts l’arriération du travailleur anglais,« il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même.

Marx poursuit : « Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ».

« Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente. […] La tâche de l’Internationale est donc en toute occasion de mettre au premier plan le conflit entre l’Angleterre et l’Irlande, et de prendre partout ouvertement parti pour l’Irlande. Le Conseil central à Londres doit s’attacher tout particulièrement à éveiller dans la classe ouvrière anglaise la conscience que l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas pour elle une question abstraite de justice ou de sentiments humanitaires, mais la condition première de leur propre émancipation sociale. »

Pour Marx, les préjugés contre leurs frères et sœurs irlandais répandus parmi les travailleurs anglais donnaient lieu à une rude lutte politique pour établir leurs intérêts de classe communs contre la bourgeoisie britannique – ce n’était pas une excuse pour justifier une réaction nationaliste, contrairement à ce que fait la pseudo-gauche aujourd’hui.

Lénine et la lutte contre l’opportunisme

Bien loin d’une opposition aux contrôles aux frontières vue comme n’étant pas un « principe socialiste », la controverse sur cette question devait prendre une dimension vitale au sein de la Seconde Internationale.

La question des restrictions à l’immigration fut soulevée durant la préparation du Congrès socialiste de Stuttgart de 1907, le Septième congrès de la Seconde Internationale. Les États-Unis visaient les travailleurs chinois et japonais. Le Congrès des États-Unis avait passé une loi d’exclusion des Chinois en 1882 qui arrêtait l’entrée des immigrants chinois dans le pays. En 1908, l’immigration japonaise dans le pays fut également interdite.

Au nom de la direction du Parti socialiste des États-Unis, Morris Hillquit et Victor Berger ont proposé une résolution qui appelait à une campagne contre « l’importation voulue d’une main d’œuvre étrangère à bas prix calculée pour détruire les organisations ouvrières, pour faire baisser le niveau de vie de la classe ouvrière, et pour retarder la réalisation finale du socialisme. »

Cette position fut contrée par l’aile gauche du Parti socialiste, Eugene Debs l’a attaquée en disant qu’elle était « totalement non-socialiste, réactionnaire, et, en vérité, outrancière. »

Le Congrès de Stuttgart a rejeté cette résolution, Lénine, qui était présent en tant que délégué du parti bolchevique, se réjouit de la défaite de celle-ci. Soutenir les restrictions à l’immigration aurait représenté une « tentative de défendre les intérêts étriqués de certains corps de métiers » et cela venait de « l’esprit aristocratique que l’on trouve parmi les travailleurs de certains pays “civilisés”, qui tirent certains avantages de leur position privilégiée, et sont, par conséquent enclins à oublier le besoin d’une solidarité de classe internationale. » [Lénine, Proletary n°17, 20 octobre 1907, Le Congrès socialiste international à Stuttgart]

Lénine est revenu sur la question du « capitalisme et de l’immigration ouvrière » dans un article portant ce titre paru dans Za Pravdu du 29 octobre 1913. « Le capitalisme a donné naissance à une forme spécifique de migration des nations », écrivit-il, cela a forcé des centaines de milliers de travailleurs à « voyager sur des centaines et des milliers de verstes [une verste fait un peu plus d’un kilomètre] » pour un emploi.

« Il ne fait aucun doute que la pauvreté extrême à elle seule force les gens à abandonner leur pays natal, et que les capitalistes exploitent les travailleurs immigrés de la manière la plus éhontée. Mais il n’y a que les réactionnaires pour être aveugles à l’importance progressiste de cette migration moderne des nations. L’émancipation du joug du capital est impossible sans le développement le plus avancé du capitalisme, et sans la lutte de classe qui s’appuie dessus. C’est dans cette lutte que le capitalisme entraîne les masses de travailleurs du monde entier, brisant les habitudes surannées, réactionnaires, de la vie locale, brisant les frontières nationales et les préjugés, unissant les travailleurs de tous les pays dans d’énormes usines et mines en Amérique, en Allemagne et ainsi de suite… »

Notant que les pays les plus en retard de développement étaient poussés dans « les rangs de l’armé internationale, avancée, du prolétariat », il écrivit, « la bourgeoisie encourage les travailleurs d’une nation contre ceux d’une autre afin de les garder désunis. Les travailleurs conscients de leur classe, réalisant que la destruction de toutes les frontières nationales par le capitalisme est inévitable et progressiste, essayent de contribuer à l’éducation et à l’organisation de leurs collègues des pays arriérés. »

La proposition de résolution contre les immigrés était une indication de la montée de l’opportunisme au sein de la Seconde Internationale, dans laquelle les syndicats allaient jouer un rôle particulièrement important.

Les éléments opportunistes argumentaient également en faveur du colonialisme, au motif de sa « mission civilisatrice ». En particulier, plusieurs délégués avaient soulevé la demande d’un soutien à une « défense nationale » par la classe ouvrière en temps de guerre.

Bien qu’elles aient été battues au congrès de 1907, ces tendances allaient plonger la classe ouvrière dans le massacre fratricide de 1914. Cette trahison du socialisme par la plupart des dirigeants de la Seconde Internationale venait selon Lénine de « la prédominance au sein de l’Internationale de l’opportunisme petit-bourgeois, dont le caractère bourgeois et le danger qu’il constituait étaient depuis longtemps déjà signalés par les meilleurs représentants du prolétariat révolutionnaire de tous les pays. »

Lénine poursuivait : « Les opportunistes avaient préparé de longue date la faillite de la IIᵉ Internationale, en répudiant la révolution socialiste pour lui substituer le réformisme bourgeois ; en répudiant la lutte des classes et la nécessité de la transformer, le cas échéant, en guerre civile, et en se faisant les apôtres de la collaboration des classes ; en prêchant le chauvinisme bourgeois sous couleur de patriotisme et de défense de la patrie et en méconnaissant ou en niant cette vérité fondamentale du socialisme, déjà exposée dans le Manifeste du Parti communiste, que les ouvriers n’ont pas de patrie ; en se bornant, dans la lutte contre le militarisme, à un point de vue sentimental petit-bourgeois, au lieu d’admettre la nécessité de la guerre révolutionnaire des prolétaires de tous les pays contre la bourgeoisie de tous les pays ; en faisant un fétiche de la légalité et du parlementarisme bourgeois qui doivent nécessairement être mis à profit, en oubliant qu’aux époques de crise, les formes illégales d’organisation et d’agitation deviennent indispensables. » [Lénine, Les tâches de la sociale-démocratie révolutionnaire dans la guerre européenne, 1914]

En opposition à la capitulation de la Seconde Internationale, le Parti bolchevique, sous la direction de Lénine, s’est déclaré contre la guerre et a lancé la lutte pour une nouvelle Troisième Internationale. Celle-ci devait se bâtir sur la base d’une lutte sans compromis contre l’opportunisme des tendances chauvines nationales qui s’étaient révélées n’être que des agences de l’impérialisme au sein du mouvement ouvrier.

C’était là une préparation essentielle aux éruptions révolutionnaires qui étaient annoncées par l’éclatement de la guerre impérialiste et l’effondrement du système des États-nations. C’est sur cette base que Lénine, avec Leon Trotsky, a pu préparer le Parti bolchevique et les sections les plus avancées des travailleurs et des jeunes à la prise du pouvoir en octobre 1917 et à l’établissement du premier État ouvrier au monde.

Lénine est revenu sur la question du contrôle des frontières en pleine guerre dans une lettre de novembre 1915 adressée à la Socialist Propaganda League (SPL), une formation de gauche au sein du Parti socialiste américain qui allait rompre avec celui-ci après la Révolution d’octobre pour former le Parti communiste des États-Unis.

Il écrivit, « Dans notre lutte pour le véritable internationalisme et contre le “jingo-socialisme”, notre presse dénonce constamment les chefs opportunistes du S.P. d’Amérique, qui sont partisans de limiter l’immigration des ouvriers chinois et japonais (surtout depuis le congrès de Stuttgart de 1907, et à l’encontre de ses décisions).

« Nous pensons qu’on ne peut pas, à la fois, être internationaliste et se prononcer en faveur de telles restrictions. »

La pseudo-gauche : le « jingo-socialisme » moderne

L’intégration mondiale du capitalisme a atteint un niveau sans commune mesure avec l’époque de Marx et Lénine. Avec le développement spectaculaire des sciences et des techniques au cours des 30 dernières années, elle a rendu possible une rationalisation de la production et facilité la réduction des salaires et des niveaux de vie par la bourgeoisie jusqu’à un niveau de référence global de plus en plus bas.

Cependant, la cause de ce processus n’est pas la mondialisation de la production, comme l’affirmeraient les opportunistes nationalistes, mais le capitalisme lui-même. Les résultats fantastiques qui pourraient être tirés de l’unification du monde et de ses ressources son pervertis par la propriété privée des moyens de production et la division du monde en États-nations antagonistes.

En Europe, la bourgeoisie a saisi l’occasion du crash financier de 2008 comme prétexte pour revenir socialement en arrière par l’imposition de l’austérité. De la Grèce à l’Espagne et à la Grande-Bretagne, la social-démocratie, les syndicats, et la pseudo-gauche qui leur trouve toujours des excuses ont joué le principal rôle politique dans ce processus.

En conséquence, des centaines de milliers de travailleurs, en particulier de jeunes travailleurs, sont contraints de chercher des emplois de plus en plus loin. Mais, encore une fois, ces migrations ne sont pas la cause des bas salaires au Royaume-Uni, ou n’importe où ailleurs. La cause en est la soumission de l’économie mondiale aux besoins de l’élite patronale et financière de faire des profits.

Même dans les études régulièrement citées par la droite pour montrer l’effet des migrations permises par l’UE sur les salaires des emplois peu qualifiés, cet effet est minime – estimé entre 0,5 et 1 pour cent. Alors que les salaires ont chuté de 10,4 pour cent au Royaume-Uni entre 2007 et 2015, une chute qui n’est comparable qu’à celle de la Grèce parmi les pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

Cette baisse est le résultat d’une stratégie politique délibérée de la part de la bourgeoisie pour paupériser la classe ouvrière, une stratégie où le Parti travailliste et les syndicats jouent un rôle essentiel.

Ces organisations sont complètement incorporées à l’appareil d’état bourgeois au service des patrons, elles imposent l’austérité et le gel voir la réduction des salaires. Elles tentent de se justifier par les mêmes arguments qu’elles utilisent pour le contrôle de l’immigration : elles prétendent qu’on ne peut rien faire contre la pénurie créée par la concentration de la richesse aux mains d’une petite élite financière. Tout ce que l’on peut faire selon elles, c’est d’imposer des sacrifices à la classe ouvrière, en particulier aux travailleurs migrants qui se voient dire qu’il n’y a pas de place pour eux.

C’est cela qui explique le spectacle grotesque du Parti travailliste et des syndicats pontifiant sur la nécessité de contrôler l’immigration pour « protéger » les conditions de travail, alors même qu’ils collaborent avec le gouvernement et les entreprises pour détruire ces conditions afin de rendre le capital britannique plus compétitif.

La pseudo-gauche est une partie intégrante de la bureaucratie ouvrière et constitue le gros de sa direction. Du dirigeant travailliste Jeremy Corbyn aux chefs des divers syndicats au gouvernement Syriza en Grèce, la pseudo-gauche fonctionne comme un commando anti-ouvrier de la bourgeoisie.

Trump se prononce pour « l’Amérique d’abord » et Corbyn demande un contrôle des importations chinoises et d’autres mesures protectionnistes du même genre, pendant que la pseudo-gauche répète les arguments spécieux sur les frontières nationales fortes, le protectionnisme économique et des règles d’immigration plus strictes qui seraient censées bénéficier à la classe ouvrière. Comme l’a montré l’histoire, tout cela ne sert qu’à intensifier les attaques contre la classe ouvrière dans le pays et à soutenir les guerres impérialistes à l’étranger.

Contre le chauvinisme de la pseudo-gauche, le principe absolu des travailleurs et des jeunes à l’esprit socialiste doit être de s’opposer aux tentatives de diviser les travailleurs entre migrants et locaux. Le droit de tous les travailleurs de vivre et travailler dans le pays de leur choix, en bénéficiant des mêmes droits, n’est pas négociable.

Ce n’est qu’avec la solidarité entre les frères et sœurs de classe – sans tenir compte de la couleur de peau, de la langue, de la religion et de la nationalité – que la classe ouvrière peut lutter et gagner contre les grandes entreprises capitalistes qui opèrent à l’échelle de la planète ; ce n’est que comme cela qu’elle peut mettre en avant sa propre solution indépendante à la crise économique mondiale : la réorganisation de l’économie mondiale pour répondre aux besoins sociaux et non à la course aux profits privés.

(Article paru en anglais les 9 et 10 février 2017)