Le gouvernement syrien reprend l’est d’Alep

Par Bill Van Auken
15 décembre 2016

Un accord négocié par les gouvernements de la Russie et de la Turquie pour évacuer les miliciens islamistes restants et un nombre relativement restreint de civils du dernier quartier de l’est d’Alep sous contrôle « rebelle » semblait mardi avoir mis fin à quatre années de combats dans ce qui était précédemment la plus grande ville de la Syrie et sa capitale commerciale.

La chute de l’est d’Alep aux forces gouvernementales syriennes, soutenues par la puissance aérienne russe et les milices chiites alignées sur l’Iran, marque un tournant dans la guerre de plus de cinq ans pour le changement de régime qui a été orchestrée par Washington et ses alliés régionaux. L’enclave au nord de la ville syrienne représentait le dernier centre de population important sous contrôle « rebelle ».

Cela représente également une débâcle pour les États-Unis et les autres puissances occidentales, ainsi que pour l’Arabie saoudite et les autres monarchies pétrolières sunnites réactionnaires, qui ont versé des milliards de dollars d’armes et de financement pour les milices islamistes, déversant des dizaines de milliers de combattants djihadistes de tout le Moyen-Orient, d’Europe et au-delà pour ravager la Syrie. 

Ce revers stratégique de l’intervention impérialiste américaine en Syrie a exacerbé les conflits internes sévères au sein de l’establishment américain au sujet de la politique étrangère des États-Unis et en particulier de la campagne belliqueuse de Washington contre la Russie à la veille de l’investiture de Donald Trump. Trump avait insisté pendant sa campagne présidentielle pour que les États-Unis s’allient plus étroitement avec Moscou dans la lutte contre le « terrorisme » en Syrie, une politique fortement opposée par les échelons supérieurs au sein du Pentagone et de la CIA.

La frustration amère de Washington et de ses alliés a été évidente mardi lors d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations Unies où les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont dénoncé le gouvernement syrien et la Russie pour les atrocités alléguées à Alep. Des rapports non confirmés venant de la ville ont cité des incidents où des milices pro-gouvernementales ont exécuté sommairement des prisonniers, y compris des civils, alors que le nombre de morts par bombardement aérien et d’artillerie a continué de monter. 

Tant le gouvernement syrien que la Russie ont nié les rapports de massacres, accusant les « rebelles » soutenus par les Occidentaux d’avoir tiré sur des civils qui tentaient de fuir leurs zones de contrôle et d’avoir tenté d’utiliser la population comme des « boucliers humains ».

Il faut rappeler que ces mêmes gouvernements occidentaux sont restés silencieux lorsque les milices jihadistes ont déferlé sur les mêmes régions de l’est d’Alep en 2012 et ont effectué leurs propres exécutions sommaires, tandis que les médias occidentaux justifiaient ces homicides en se référant aux victimes comme des sympathisants du président syrien Bashar al-Assad.

L’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations Unies, Samantha Power, a prononcé un discours des plus virulents au Conseil, demandant à la Russie si elle était « littéralement incapable de honte ». Elle a ensuite déclaré que le siège de l’est d’Alep allait rejoindre « ces événements de l’histoire mondiale qui définissent le mal moderne, qui tachent notre conscience des décennies plus tard : Halabja, Rwanda, Srebrenica et maintenant Alep ». Comme on pouvait s’y attendre, elle a tu les crimes de guerre perpétrés par l’impérialisme américain et ses alliés en Irak, en Libye, au Yémen, à Gaza et ailleurs.

Au moment même où Power et ses homologues britanniques et français pestaient contre Moscou et le gouvernement d’Assad, l’ambassadeur russe Vitaly Churkin a signalé qu’au cours de la dernière heure « les activités militaires à Alep ont cessé » et que le gouvernement syrien avait consolidé son contrôle sur Alep. Il a ajouté qu’un accord avait été conclu pour évacuer les « rebelles » restants de la ville vers la province occidentale d’Idlib.

Cet accord a été confirmé par le gouvernement turc et par les représentants des milices Nour al-Din al-Zenki. Cette bande islamiste était l’une des principales factions dites « modérées » soutenues par les États-Unis, soutien qui comprenait notamment la fourniture de missiles antichars TOW. Le groupe est devenu tristement célèbre dans le monde en juillet dernier quand ses membres ont affiché une vidéo d’eux-mêmes décapitant un garçon palestinien blessé de 12 ans.

Au moins la moitié des soi-disant rebelles d’Alep étaient du Front Al Nosra, le principal affilié d’Al-Qaïda en Syrie, et de l’Ahrar al-Sham, une autre milice liée à Al-Qaïda qui a été désignée par les Nations Unies comme une organisation terroriste. Ce dernier groupe a également confirmé le cessez-le-feu.

L’accord d’évacuation aurait été négocié entre l’armée russe et les services secrets turcs, Washington n’ayant apparemment pas joué de rôle dans la résolution de la crise à Alep. Les États-Unis avaient à plusieurs reprises saboté des négociations antérieures pour parvenir à un cessez-le-feu dans la ville avec la Russie en raison de leur détermination à sauver les forces liées à Al-Qaïda sur lesquelles reposent ses efforts pour le changement de régime. Le Département d’État a été obligé de reconnaître mardi qu’il n’avait reçu aucun préavis de l’accord russo-turc, soulignant la crise qui pèse sur la politique américaine dans la région.

La vitesse avec laquelle les forces islamistes se sont effondrées semble avoir pris Washington et ses autres États-clients occidentaux et régionaux au dépourvu. Cela s’explique en partie par la férocité de l’attaque du gouvernement syrien à l’est d’Alep, mais c’est aussi attribuable aux divisions entre les différentes factions dont sont composés les « rebelles » qui, le mois dernier, ont éclaté en affrontements armés entre eux au sujet de questions de contrôle et d’influence.

Alors que les gouvernements occidentaux et les médias accusent régulièrement le gouvernement d’Assad « d’avoir massacré son propre peuple » et le tiennent responsable pour toutes les centaines de milliers de morts depuis que la guerre pour le changement de régime a commencé en 2011, un rapport publié mardi par l’Observatoire des droits de l’Homme syrien, pourtant opposé au gouvernement syrien, présente une toute autre histoire.

Selon son dénombrement documenté, 312 000 personnes sont mortes depuis le début de la guerre. Parmi celles-ci, 110 000 appartenaient aux troupes gouvernementales syriennes et aux milices pro-régime. Ce bilan comprend également 53 000 morts membres de milices anti-gouvernementales syriennes et plus de 54 000 djihadistes étrangers. Le nombre total de civils tués, selon le rapport du groupe, est de 90 000. Ces chiffres donnent une image très différente de celle du discours de propagande avancé par Washington et les différents partisans des « droits de l’Homme » impérialistes. C’est celle d’un pays qui a été décimé par une intervention impérialiste.

Ce viol de la Syrie n’est pas sur le point de se terminer. « Même si c’est la fin du siège d’Alep, ce n’est pas la fin de la guerre en Syrie. Elle continuera », a déclaré John Kirby, porte-parole du Département d’État, à Washington.

De même, le cheikh Mohammed bin Abdulrahman Al Thani, le ministre des Affaires étrangères du Qatar, un des principaux bailleurs de fonds des « rebelles », a déclaré à Al Jazeera : « Si Alep tombe entre les mains du gouvernement, entre les mains du régime, ce sera la fin de la guerre ? Je ne le crois pas. Nous croyons que le peuple syrien et l’opposition syrienne sont prêts à résister et à poursuivre leurs efforts. Cela ne mettra pas fin à la guerre. »

Pour sa part, le gouvernement Obama, à peine un mois avant de quitter le pouvoir, a envoyé 200 soldats américains des forces spéciales supplémentaires en Syrie, rejoignant les 300 déjà sur place, censément pour préparer les milices kurdes et alliées pour reprendre Raqqa, la « capitale » de l’État islamique (ÉI) en Syrie.

Et la semaine dernière, Obama a ordonné une levée exceptionnelle de la loi américaine sur le contrôle des exportations d’armes en ce qui concerne « les forces étrangères, les forces irrégulières, les groupes ou les individus engagés dans le soutien ou la facilitation des opérations militaires américaines en cours contre le terrorisme en Syrie ». La directive présidentielle prépare le terrain pour une escalade majeure du flux des armes américaines en Syrie.

Alors que les premiers bénéficiaires sont les soi-disant Forces démocratiques syriennes, les milices dominées par les kurdes qui servent de force principale par procuration dans l’offensive soutenue par les États-Unis contre Raqqa, la même décision peut être utilisée pour augmenter encore une fois l’envoi par la CIA d’armes américaines aux forces liées à Al-Qaïda qui combattent le gouvernement syrien.

La chute d’Alep laisse anticiper que le gouvernement syrien, appuyé par la Russie, va tourner son attention vers Raqqa, même si l’intervention de la Turquie en Syrie, apparemment pour combattre l’ÉI, mais en grande partie contre les Kurdes soutenus par Washington, a déjà sérieusement compliqué l’offensive. Une attaque syrienne soutenue par la Russie contre la ville poserait le risque réel d’un affrontement entre les deux plus grandes puissances nucléaires du monde.

(Article paru en anglais le 14 décembre 2016)