Les forces irakiennes soutenues par les États-Unis resserrent leur étau autour de Mossoul

Par James Cogan
20 octobre 2016

Les 24 premières heures de l’assaut dirigé par les États-Unis en Irak contre la ville de Mossoul détenue par le groupe armé État islamique (EI) ont jeté un peu plus de lumière sur le caractère calculé et meurtrier de l’opération. Des dizaines de milliers de soldats kurdes et irakiens ont commencé une lente progression vers la ville, enserrant dans un étau quelque 5000 combattants de l’EI selon les estimations, et jusqu’à 1,5 million de civils, dont 600.000 enfants, piégés à l’intérieur.

Le lieutenant-général américain Stephen Townsend, commandant des forces américaines et alliées en Irak, et donc de facto de l’ensemble de l’opération, a déclaré lundi que le siège de Mossoul «va probablement continuer pendant des semaines, peut-être plus». Un laps de temps aussi long que trois mois a été évoqué par des commandants militaires kurdes. Le but de plus en plus évident est d’utiliser les frappes aériennes, la famine et le désespoir pour affaiblir ce qui reste de la force de combat de l’EI. Les conséquences pour les civils – privés d’approvisionnement en eau potable et de nourriture adéquate, incapables d’accéder à des soins médicaux, et soumis à un bombardement constant – seront catastrophiques. Des milliers de civils vont très probablement mourir.

Des détails plus précis ont commencé à émerger sur la pleine mesure des forces militaires déployées sur Mossoul.

Le gouvernement régional kurde (GRK) a déployé jusqu’à 10.000 miliciens peshmergas en arc de cercle au nord et à l’est de la ville, dont 4.000 qui avaient déjà été impliqués dans les premières opérations offensives lundi. Des milices chrétiennes et yézidis anti-EI se battent à leurs côtés. Dès le premier jour, les peshmergas se sont emparés de neuf villages situés à environ 30 kilomètres du centre de Mossoul, et d’à peu près 200 kilomètres carrés de territoire. L’EI a offert une certaine résistance, des kamikazes ayant attaqué les forces kurdes avec des véhicules bourrés d’explosifs. Des puits de pétrole ont également été incendiés par l’EI pour couvrir sa retraite.

L’armée irakienne a déployé plus de 50.000 soldats. Une grande force avance vers Mossoul depuis le sud, mais est encore à plus de 30 kilomètres de la ville. D’autres unités ont été envoyées pour faire une jonction avec les troupes kurdes et avancer depuis le nord. Quelque 9.000 policiers locaux et des milices tribales sunnites anti-EI sont gardés en réserve en attendant d’être envoyés dans la ville pour rétablir «l’ordre» après sa chute.

Les miliciens chiites des soi-disant unités populaires de mobilisation accusées d’avoir mené des massacres sectaires de sunnites après la prise de la ville de Falloujah, située plus à l’ouest, des mains de l’EI, sont tenus à l’écart de la véritable offensive, étant déployés à l’ouest de Mossoul, pour bloquer les voies d’évacuation vers la Syrie.

Des unités de l’armée turque, appuyées par des chars et de l’artillerie lourde, occupent les hauteurs du mont Bashiqa au nord-est de Mossoul, faisant fi des demandes du gouvernement irakien de quitter les lieux. La Turquie a armé et formé une milice ethnique turque de 1500 combattants pour aider ses forces militaires.

Tant les unités de l’armée irakienne que kurdes sont accompagnées par des forces spéciales et des conseillers des puissances impérialistes. Le général Townsend a reconnu lundi que des centaines de militaires américains étaient en première ligne à titre de «contrôleur d’attaque finale interarmées» pour aider à désigner les objectifs des frappes aériennes. Des conseillers britanniques et australiens sont aussi avec des unités irakiennes. Des troupes canadiennes, allemandes et italiennes opéreraient également avec les milices kurdes. Enfin, des batteries d’artillerie des US Marines et de la France prennent part à l’assaut.

Au moins 100 aéronefs – notamment américains, britanniques, français, australiens, canadiens, jordaniens et irakiens – fournissent une couverture aérienne. Les États-Unis ont déployé des bombardiers lourds B-1, des chasseurs-bombardiers F-18, des avions d’attaque au sol A-10 et des drones Predator. La «Force opérationnelle multinationale» a affirmé lundi que les frappes aériennes récentes sur Mossoul avaient détruit des entrées de tunnels, des tours de relais et des antennes radio, des génératrices électriques solaires, des véhicules et des postes de mortier de l’EI, de même qu’un pont sur le fleuve Tigre reliant les banlieues ouest et est de la ville. Dix-sept frappes aériennes ont été menées lundi pour soutenir l’avance kurde.

Pendant des semaines, l’administration Obama, ses alliés européens et pratiquement tous les médias occidentaux ont accusé la Russie et le gouvernement syrien de crimes de guerre pour les conditions désespérées auxquelles font face les civils à Alep, en raison de l’offensive menée contre les rebelles islamistes contrôlant l’est de la ville.

Or ce qui vient de commencer à Mossoul est un crime de guerre de dimensions encore plus grandes. Les assauts du gouvernement irakien dirigé par les États-Unis contre les villes de Falloujah et de Ramadi à l’ouest ont réduit celles-ci en ruines lorsqu’elles ont été reprises à l’EI. Mossoul, qui est une ville encore bien plus grande et dont l’histoire remonte à l’Empire assyrien d’il y a plus de 3500 ans, fait maintenant face au même sort. L’Organisation des Nations Unies et divers organismes d’aide ne cessent de sonner l'alarme sur le sort des civils pris au piège dans la ville et sur la nécessité de se préparer encore plus pour répondre à l’exode prévisible de centaines de milliers de personnes affamées et malades.

Le haut responsable des affaires humanitaires et coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies Stephen O’Brien a publié un communiqué de presse le 16 octobre appelant «toutes les parties au conflit à respecter leurs obligations en vertu du droit international humanitaire, de protéger les civils et de veiller à ce qu’ils aient accès à l’aide à laquelle ils ont droit et dont ils ont grand besoin». Après avoir averti que «jusqu’à un million de personnes pourraient être forcées de fuir leur foyer dans le pire des scénarios», O’Brien a annoncé qu’il n’y avait actuellement que des capacités d’hébergement pour 60.000 personnes, tandis que des camps pouvant en abriter 250 000 de plus étaient encore en train d’être construits et approvisionnés. «Le financement, a-t-il déclaré, est insuffisant pour se préparer pleinement au pire des scénarios.»

Les mêmes médias qui ont consacré tant d’effort à couvrir la situation en Syrie en inculpant la Russie et la Syrie, tels que le New York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal, CNN, et les principaux radiodiffuseurs et journaux britanniques, français, allemands, canadiens et australiens – ne rapportent que la propagande des États-Unis et du gouvernement irakien à propos de la situation à Mossoul. La possibilité de pertes à grande échelle est presque universellement attribuée, y compris par les agences humanitaires de l’ONU, à l’EI qui utilise les gens comme «boucliers humains», couvre la ville d’explosifs et de champs de mines, et dont les membres sont prêts à mener un combat fanatique «jusqu’à la mort».

Aucune tentative n’est faite dans les médias pro-impérialistes pour évaluer comment l’EI a pu prendre le contrôle de la deuxième plus grande ville d’Irak en premier lieu. Le succès de l’EI est le résultat direct de la répression brutale de la minorité sunnite du pays, d’abord par les forces d’occupation militaire des États-Unis, puis par les forces du gouvernement de Bagdad dominé par les chiites. L’EI a commencé à prendre de la force en Syrie grâce à la campagne parrainée par la CIA pour armer les milices islamistes pour lutter contre le régime d’Assad soutenu par la Russie, puis a ensuite été en mesure d’entrer en Irak en 2014 en se présentant comme le libérateur des communautés sunnites.

L’EI – jusque-là un pion des États-Unis en Syrie – n’a commencé à être considéré comme un obstacle aux intérêts stratégiques américains qu’en raison de la menace qu’il représentait à la fois pour le gouvernement irakien et la région kurde proaméricaine. En juin 2014, une force de l’EI comptant à peine 1000 combattants a en effet mis en déroute jusqu’à 30.000 soldats gouvernementaux irakiens, s’emparant de Mossoul et mettant la main sur de grandes quantités de véhicules, d’armes et de munitions, ainsi que sur quelque 500 millions $ en espèces et en or.

La réalité à laquelle est maintenant confrontée la population civile de Mossoul, alors que l’impérialisme américain dirige la reconquête de la ville par son gouvernement fantoche, est qu’aucune voie d’évacuation n’a été négociée avec l’EI et que tous les hommes âgés de 14 ans et plus quittant la ville seront détenus et interrogés, car ils sont soupçonnés d’appartenir à l’EI ou de nourrir des sympathies envers lui. Il est bien connu à Mossoul qu’à Falloujah des centaines d’hommes ont été massacrés ou soumis à des violences sauvages par les milices et les troupes du gouvernement irakien dominées par les chiites. Il est éloquent que le gouvernement régional kurde ait indiqué qu’aucune «personne déplacée de l’intérieur» ne s’est présentée aux camps de réfugiés depuis les villages dont ses forces se sont emparées lundi. Les civils semblent avoir fui vers la ville plutôt que de rejoindre les lignes kurdes.

Le contraste entre la représentation du siège d’Alep et l’assaut sur Mossoul est entré dans les annales de l’hypocrisie et de la tromperie impérialistes. L’un des derniers legs des huit années de l’administration Obama – élue en novembre 2008 en grande partie à cause du sentiment antiguerre du peuple américain, mais qui a présidé à une guerre continue depuis sa prise de fonction – sera un nouveau bain de sang dans le nord de l’Irak.

(Article paru d'abord en anglais le 18 octobre 2016)