L’Etat d'urgence déclaré en Turquie

Par Jean Shaoul
22 juillet 2016

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré mercredi l’état d'urgence pour trois mois.

La mesure a été précédée d'une réunion de cinq heures du Conseil national de sécurité et d'une réunion du cabinet d’Erdogan. Le président, qui a promis de purger toutes les institutions de l'Etat du « virus » responsable du coup d'Etat manqué du 15 juillet, a dit: « Le but est de prendre rapidement et efficacement toutes les mesures nécessaires pour éliminer la menace contre la démocratie, la primauté du droit et les droits et libertés du peuple ». 

En dépit de ces assurances, le président et ses ministres sont habilités par l'état d'urgence à contourner le Parlement pour adopter des lois. Le gouvernement peut aussi décider de restreindre les droits et les libertés civiles.

Le Parti de la justice et du développement (AKP) de droite a déjà mis en accusation, dans le cadre de la tentative de coup d'Etat de vendredi dernier, plus de 100 généraux et amiraux, près d'un tiers des 356 officiers supérieurs de la Turquie. Les accusations comprennent la trahison, la formation et l’adhésion à une organisation terroriste armée et la tentative d'un coup d'Etat. 

Le gouvernement Erdogan effectue une purge à grande échelle parmi les fonctionnaires de l'État visant ceux qui sont accusés ou soupçonnés d'être liés au coup d'Etat manqué. Cela touche les forces de sécurité, la police, les juges et les procureurs militaires, les fonctionnaires civils et universitaires. Près de 60.000 personnes ont été arrêtées, limogées ou suspendues. Mercredi, le gouvernement a annoncé l'interdiction de sortie du territoire de tous les universitaires. Des centaines d'institutions de l'Etat ont été fermées. 

Deux membres de la Cour constitutionnelle de la Turquie ont été arrêtés mercredi, parmi plus de 100 fonctionnaires judiciaires placés en détention. L'agence de presse de l'Etat a aussi rapporté que le ministère de l'éducation fermait 626 écoles privées. 

La répression est susceptible de s'intensifier suite à l'annonce de l'état d'urgence. 

Des rapports continuent d'émerger concernant les événements liés à la tentative de coup d'Etat, qui donnent l'image d'une opération majeure. Erdogan lui-même, en vacances dans la station de Marmaris au sud-ouest du pays, aurait évité de justesse d'être assassiné. Des troupes héliportées ont attaqué son hôtel peu après son départ pour Istanbul – pas la capitale Ankara – où un commandant supérieur de l'armée pouvait garantir sa sécurité. Les troupes envoyées pour éliminer Erdogan ont tué deux policiers et blessé sept autres. En route vers Istanbul, l'avion présidentiel aurait été dans le collimateur des pilotes rebelles de deux avions de combat F-16. 

Les chiffres toujours plus élevés de personnalités haut placées accusées d'y avoir participé indiquent que le gouvernement craint une éventuelle deuxième tentative de coup d'Etat. Dans une interview télévisée mercredi avec Al Jazeera, Erdogan a dit: « Je ne pense pas que nous soyons encore arrivés à la fin de cette affaire ». Il a réitéré ses soupçons que des pays étrangers étaient impliqués dans la tentative du 15 juillet, bien qu'il n’ait pas nommé de gouvernement spécifique. 

Cependant, au moins un fonctionnaire de premier plan du gouvernement a directement accusé Washington d'être impliqué et Erdogan a accusé son rival basé aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, largement soupçonné d'être un agent de la CIA, d'avoir orchestré le coup d'Etat. Ankara envisage de déposer formellement auprès du gouvernement américain une demande d'extradition de Gülen. 

Il existe de nombreuses indications selon lesquelles Washington et Berlin ont soutenu les conspirateurs. Au lendemain du putsch avorté, les responsables américains et européens et les principaux médias occidentaux ont presque universellement dirigé leur feu contre Erdogan plutôt que contre les auteurs du coup. Les gouvernements américain et allemand étaient tous deux évasifs au début des événements de vendredi, malgré le statut de membre de l'OTAN de la Turquie et les liens étroits entre l'armée turque et le reste des forces de l'OTAN. C'est seulement après qu'il était devenu évident que le coup avait échoué qu'ils ont publié des déclarations soutenant le gouvernement élu. 

Il semble que le centre de l'opération du coup d'Etat était la base aérienne d'Incirlik où sont stockées des armes nucléaires américaines et d'où les Etats-Unis lancent des bombardements contre la Syrie et l'Irak. 

Les tensions entre Erdogan et ses alliés officiels aux États-Unis et dans l'OTAN s'étaient intensifiées dans les semaines ayant précédé le coup d'Etat, alors que le président turc cherchait un rapprochement avec la Russie.

L'administration Obama et les dirigeants européens s'étaient heurtés à Erdogan à propos de son soutien de groupes islamistes comme l’Etat islamique et al-Nusra, la filiale d'Al-Qaïda en Syrie, que la coalition américaine prétend combattre en Syrie et en Irak. Erdogan a officieusement parrainé ces forces en tant que remparts contre les Kurdes syriens. 

Depuis le coup d'Etat manqué, Washington a menacé la Turquie de perdre son adhésion à l'OTAN si elle n’atténuait pas la répression. Le directeur de la CIA John Brennan a été évasif lorsqu'on lui a demandé si les États-Unis étaient au courant de ​​la possibilité d'un coup d'Etat, disant seulement qu'il était bien conscient de l'opposition intérieure importante au président Erdogan.

La vitesse et l'ampleur de la purge après le coup d'Etat indiquent les tensions politiques, économiques et sociales qui déchirent la Turquie suite à la crise financière mondiale de 2008, aux années de guerre américaine au Moyen-Orient, aux changements constants dans la politique des États-Unis qui ont mis Erdogan en conflit avec Washington et à la guerre d'Ankara contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le sud-est de la Turquie.

Pour l'instant, la loyauté comme l'endroit où se trouve la marine turque posent question. Mardi, le journal The Times de Londres, a rapporté que Veysel Kosele, l'amiral qui commande la marine turque, n’a pu être contacté depuis le début du coup d'Etat et on pense que 14 navires et deux hélicoptères avec 25 soldats des Forces spéciales manquent à l’appel. Le porte-parole présidentiel Ibrahim Kalin a déclaré que « rien ne manquait, » bien que « quelques soldats rebelles soient toujours en fuite. »

Ankara a fait décoller d’urgence des avions de combat F-16 mercredi pour vérifier les informations que des navires de garde-côtes manquants avaient été vus dans les eaux territoriales grecques de la mer Égée, selon des sources militaires turques.

Parmi les personnes arrêtées ou mise à pied se trouvent des centaines de personnels du bureau du premier ministre Binali Yildirim, du parlement et de divers ministères. Ali Yazici, l’aide de camp d’Erdogan en fait partie.

L’ancien commandant de la Force aérienne et membre du Conseil militaire suprême turc Akın Öztürk a été accusé d’avoir planifié le coup d'Etat. Son groupe aurait compris le principal conseiller militaire d'Erdogan, le commandant de la base aérienne d'Incirlik et le commandant de la puissante deuxième armée Öztürk, qu’on a vu avec des blessures au visage pendant son arrestation et a nié toute implication.

Si l'implication de ces personnalités est confirmée, cela signifie que la tentative de coup d’Etat a été organisée par des individus au centre de l'establishment politique au pouvoir.

Erdogan a cherché ces derniers mois à écarter ses rivaux politiques, y compris l'ancien président et co-fondateur de l'AKP Abdullah Gül et Ahmet Davutoglu son ancien ministre des Affaires étrangères et premier ministre choisi par lui, qu'il a remplacé par le loyaliste Binali Yildirim. La démission forcée de Davutoglu, en particulier, avait provoqué la colère des États -Unis et des puissances européennes.

Il n'y a pas de doute qu’Erdogan utilise la possibilité offerte par le coup d'Etat avorté de régler de vieux comptes et de légitimer ses efforts de longue date pour mettre en place un régime dictatorial sous couvert d'une présidence exécutive. Les autorités turques ont déjà révoqué les licences d'un certain nombre de médias sur la base d'allégations d'implication dans le coup d'Etat, y compris plusieurs chaînes de télévision que le gouvernement avait déjà mises sous tutelle. Elles ont bloqué l'accès au site Web WikiLeaks après que ce dernier a divulgué 300.000 courriels de l’AKP datant de 2010 jusqu’au 6 juillet de cette année en réaction aux purges après le coup d'Etat.

Erdogan a jusqu'ici concentré son attention sur les partisans du mouvement d'opposition Güleniste. Le premier ministre Yildirim a déclaré au parlement mardi qu’Ankara avait envoyé quatre dossiers aux États-Unis pour soutenir sa demande d'extradition de Gülen.

Une des personnes arrêtées, le lieutenant-colonel Levent Turkkan, aide du chef d'état-major, le général Hulusi Akar, aurait avoué être un membre de l’organisation de Gülen, qui a été officiellement enregistrée par le Conseil national de sécurité turc en mai dernier comme l'Organisation de Terreur Fethullah (FETO). Il a avoué que lui et d'autres ont espionné de hauts commandants de l'armée et affirmé que « 60 à 70 pour cent de ces personnes intégrées dans les forces armées depuis les années 1990 sont des gens liés à Gülen. »

Turkkan a dit qu'il a été informé du coup d'Etat le 14 juillet par le colonel Orhan Yikilkan, qui a été conseiller du chef d'état-major. Yikilkan lui a dit que le président, le premier ministre, le chef d'état-major et les commandants-en-chef seraient arrêtés, le lancement du coup d'État ayant été prévu pour tôt le samedi 16 juillet.

Gülen a nié toute implication dans le coup d'Etat et il est loin d'être clair quel rôle il aurait, le cas échéant, joué. Il n'est pas clair non plus quelles sont les forces politiques derrière le complot visant à renverser le régime d’Erdogan, ou leurs motivations et leurs objectifs. Les trois partis de l'opposition – les kémalistes, les nationalistes de droite et le parti pro kurde – ont rejoint l'AKP pour dénoncer la tentative du coup d’Etat.

Selon l’agence de presse de l’Etat, Anadolu, un dossier a été trouvé dans le bureau du juge Mehmet Sel au palais de justice d’Istanbul. Il contenait apparemment un document devant être utilisé pour mettre Erdogan, l’ancien premier ministre Davutoglu, le ministre de l'Intérieur Efkan Ala et le chef du renseignement Hakan Fidan en accusation d'avoir aidé une organisation terroriste entre 2009 et 2015 – la période où le processus de paix avec les Kurdes se déroulait.

Des millions de personnes sont descendues dans les rues vendredi et samedi derniers en opposition au coup d'Etat. Mais Erdogan utilisera inévitablement tout le soutien populaire que cela engendre pour renforcer sa main contre la classe ouvrière. Pendant le coup d'Etat et dans sa foulée immédiate, il a mobilisé des milliers de membres des milices islamistes, principalement des Sociétés ottomanes pro AKP ainsi que des nationalistes, qui ont sévi contre les adversaires de l'AKP, en scandant des slogans djihadistes et religieux.

(Article paru en anglais le 21 juillet 2016)