Une fraction de l'armée tente un coup d’État en Turquie

Par James Cogan
16 juillet 2016

Une faction de l’armée turque a tenté de réaliser un coup d’État pendant la nuit et de renverser le gouvernement dirigé par le président Recep Tayyip Erdogan. Des combats entre unités militaires et policières rivales se déroulent à la fois dans Istanbul, centre économique du pays, et à Ankara, la capitale politique. Il y a au moins 42 morts et environ 1000 blessés. Les agences d’information publiques signalent plus de 750 arrestations.

Les putschistes, qui semblent représenter une aile de l’appareil militaire et de l’État mis à l’écart par Erdogan et qui craignent d’être marginalisés davantage, ont déclaré dans un communiqué qu'ils cherchaient à « rétablir l’ordre constitutionnel, les droits de l’homme et des libertés, l’État de droit et la sécurité générale endommagée. » Erdogan, qui était en vacances sur les côtes de la mer Noire, a lancé un appel vidéo “FaceTime” sur CNN Turquie pour dénoncer le putsch et appeler « les gens à se rassembler sur les places et les aéroports » pour défendre son gouvernement.

Selon un correspondant du WSWS, « des milliers de personnes sont dans la rue » par opposition au coup d’État dans les banlieues ouvrières d’Istanbul et qu'il entendait des aéronefs et des coups de feu à proximité. Près d’Ankara, des avions de combat F-16 turcs ont abattu un hélicoptère fidèle aux partisans du putsch. Le Parlement turc à Ankara a été bombardé par les rebelles.

Il semble, à ce stade, que le coup d’État est en train d’échouer. Il a été opposé par une grande partie des forces armées, la principale fédération patronale turque, et, surtout, par l’Administration Obama, qui a publié une déclaration à Washington. Les unités qui soutiennent le coup d’État se retirent des rues ; les progouvernementaux ont repris le contrôle de la grande chaîne de télévision publique, TRT.

Même si le coup d'État est rapidement écrasé, ou si à l'inverse la Turquie sombre dans une guerre civile prolongée, la marche des événements souligne la dégradation généralisée à l’échelle mondiale des institutions et des mécanismes du régime bourgeois. Un pays après l'autre entre dans la tourmente sous l’impact de la crise économique mondiale, des niveaux historiques d’inégalité sociale, et des conséquences dévastatrices des politiques militaristes de l’impérialisme américain et de ses alliés pour dominer le Moyen-Orient et de saper l’influence russe et chinoise.

Le coup d’État en Turquie se déroule dans le contexte du « Brexit » au Royaume-Uni, et d'une crise politique aux États-Unis liée aux tueries de police et à l'éventuelle nomination de Donald Trump en tant que candidat présidentiel du Parti républicain. Ceci suit l’attentat à Nice et l’extension de l’état d’urgence en France, la poussée de l’OTAN vers une confrontation militaire avec la Russie, et les tensions énormes en Asie après la décision de justice à La Haie invalidant les revendications territoriales chinoises en mer de Chine méridionale. L’incertitude produite par l’instabilité mondiale joue sans aucun doute un rôle majeur dans les actions irresponsables et même désespérées des dirigeants du monde entier, y compris le calcul par une faction de l’armée turque que la seule façon de stabiliser le régime turc était de renverser Erdogan.

Le Parti de la justice et le développement (AKP) islamiste d’Erdogan dirige la Turquie depuis 2002. Il a présidé une expansion économique massive basée sur la déréglementation et l’ouverture du pays comme une base de production à bas coût pour les sociétés transnationales. L’élite capitaliste s’est enrichie énormément ; l’un pour cent le plus riche de la population a augmenté sa part de la richesse nationale de 39 pour cent en 2002 à 54 pour cent en 2015. Les niveaux de vie des travailleurs et des paysans pauvres, cependant, ont été décimés. Même les statistiques officielles montrent que 22,4 pour cent des ménages turcs gagnent moins que le seuil de pauvreté de 1.626 dollars par mois. Le taux de chômage se situe à 10,8 pour cent, soit environ trois millions de personnes ; trois millions de travailleurs ont quitté le pays pour chercher du travail ailleurs en Europe.

Alors que les contradictions sociales s'intensifiaient, la Turquie a été profondément déstabilisée par la collaboration d'Erdogan et de l’AKP avec l’invasion et l’occupation américaine de l’Irak, et par leur rôle central dans la guerre civile pilotée en Syrie par Washington, qui a instrumentalisé les milices islamistes, dont Al-Qaïda et de l’État islamique (Daech), contre le régime baasiste.

La guerre syrienne a été une débâcle pour la classe dirigeante turque. Des milliers de militants islamistes ont transité par la Turquie pour rejoindre la lutte contre Assad, alors que des millions de Syriens se réfugiaient en Turquie. En Irak, Daech a utilisé la main-d’œuvre et l’armement obtenus avec l’aide turque pour attaquer le régime proaméricain en 2014 ; Washington a réagi en lançant une guerre contre les mêmes islamistes qu’il avait armés, en exigeant le soutien des Turcs. L’intervention russe pour consolider le régime d’Assad a provoqué des affrontements militaires ; la Turquie a abattu un avion russe, menaçant ainsi le monde d'une guerre entre Ankara et Moscou.

La plus grande crainte d'Ankara, à propos des développements en Irak a été que les autorités régionales kurdes ont considérablement élargi leur territoire, en occupant la région pétrolière de Kirkouk et en versant l’aide aux combattants kurdes dans le nord de la Syrie. Ceux-ci ont formé un région autonome de facto aux frontières de la Turquie

Pour détourner les tensions sociales internes et empêcher une agitation renouvelée parmi les Kurdes de Turquie, Erdogan a réprimé brutale les partis politiques kurdes et de la population kurde dans son ensemble. En plus, Daech, qui avait légitimement considéré Erdogan comme un allié tacite, a réagi à ce qu’il considère être la trahison d'Erdogan en appelant ses partisans à mener des attaques terroristes en Turquie. La croissance économique turque a beaucoup ralenti, sous l’impact de la récession mondiale et de l’incertitude politique, et devrait continuer à diminuer l'année prochaine.

Le coup d’État tenté dans la nuit par des sections de l’armée turque va seulement augmenter l’intensité des antagonismes sociaux et de classe, déjà explosifs. La question cruciale, au milieu des crises et des luttes intestines sanglantes au sein de la classe capitaliste, est l’intervention de la classe ouvrière pour faire avancer ses intérêts indépendants. En Turquie, comme dans tous les pays du monde, ce qui est requis est l’unité des travailleurs de toutes origines ethniques et religieuses dans la lutte pour une solution socialiste et internationaliste.

(Article paru d’abord en anglais le 16 juillet 2016)