La promotion de la politique raciale et les élections américaines

Par Barry Grey
21 juillet 2016

Dans la période qui a précédé les conventions des deux principaux partis capitalistes, à commencer par les républicains lundi, un effort acharné a été mené par le Parti démocrate et la plupart des médias pour dépeindre la race comme un enjeu social et politique majeur aux États-Unis.

Cette campagne, qui est une poursuite de la promotion des politiques identitaires sous diverses formes (race, sexe, orientation sexuelle) menées depuis plusieurs décennies par les démocrates, a atteint son paroxysme avec le meurtre de deux hommes noirs par la police, Alton Sterling et Philando Castile, respectivement en Louisiane et au Minnesota, suivi par la tuerie de cinq agents de police à Dallas.

La campagne ne fera que s'intensifier après la dernière fusillade mortelle survenue dimanche de trois agents de police de Bâton-Rouge.

Mercredi dernier, le président Barack Obama a rencontré à la Maison-Blanche des directeurs de police, des politiciens, des dirigeants de l'establishment des droits civiques tels Al Sharpton et des personnalités de premier plan de l'organisation Black Lives Matter, notamment DeRay McKesson. Il a entièrement défini la question de la violence policière comme une question concernant la police et «les communautés de couleur». Le lendemain soir, il a présidé une réunion publique d'une heure diffusée à la télévision par ABC News et au cours de laquelle il abondait dans le même sens.

La situation qui est en train d'être dépeinte est celle d'un pays fortement polarisé le long de lignes raciales, dans laquelle une population blanche est nourrie de haine raciale envers les noirs. Pourtant cette présentation est un mensonge.

Que s'est-il réellement passé? Encore une fois, des opérations meurtrières de la police militarisée qui agressent et tuent pratiquement à volonté ont été capturées sur vidéo et provoqué une colère et une répulsion de masse, exprimées dans des manifestations à la grandeur du pays fortes de milliers de personnes de toutes races et ethnies. Les États-Unis ne confrontent pas des racistes lyncheurs du siècle dernier du sud de Jim Crow, mais bien la violence de l'État capitaliste et de ses exécutants de première ligne, qui est dirigée contre la croissance de l'opposition et de la résistance de la classe ouvrière.

Les victimes de ces meurtres horribles en Louisiane et au Minnesota étaient des noirs. Mais la semaine précédente, une vidéo a émergé montrant l'exécution pas moins sauvage par deux policiers, le 25 juin, d'un jeune blanc désarmé à Fresno, en Californie. Une autre vidéo, prise par une caméra de police ayant capté tout le meurtre, a été rendue publique mercredi. On y voit deux policiers qui interceptent le véhicule de Dylan Noble, 19 ans, et qui tirent sur lui à quatre reprises, dont deux fois alors qu'il gisait au sol en se tordant de douleur. Ce meurtre a été largement ignoré par les médias et non mentionné par Obama parce qu'il ne cadre pas avec leur récit racial.

Ce que la quasi-totalité des victimes de ces meurtres policiers – qui s'élèvent à plus de 1500 au cours des 18 derniers mois – ont en commun est leur classe sociale. Tous sont de la classe ouvrière ou pauvres. Les policiers ne sont pas en train d'envahir les quartiers riches, qu'ils soient noirs ou blancs, et d'abattre leurs résidents.

Les luttes de masse de la classe ouvrière américaine ont toujours été un moteur puissant pour surmonter les divisions raciales et nationales et unir toutes les sections des travailleurs contre leur ennemi commun. Pour sa part, la classe capitaliste américaine a tout au long de son histoire réagi de manière agressive et violente à tout signe d'une lutte unifiée de la classe ouvrière. Le racisme et la politique raciale, depuis le XIXe siècle, sont utilisés comme instruments de guerre de classe pour diviser la classe ouvrière.

Cette politique est apparue avec l'émergence du capitalisme industriel moderne aux États-Unis et la première lutte de masse de la classe ouvrière américaine, à savoir la grande grève des chemins de fer de 1877. Selon une étude de la grève dans la ville où elle a éclaté, à Saint-Louis:

«Lors de l'une des premières réunions de grève, un éloquent orateur noir a demandé si les blancs étaient prêts à soutenir les demandes faites par les travailleurs noirs, suite à quoi il a reçu un retentissant «Oui!» L'un des cinq premiers membres du Comité exécutif était noir. («Class, Skill and Community in the St. Louis General Strike of 1877», David Roediger, Journal of Social History, Hiver 1985, page 225).

La réponse des autorités a été d'envoyer des troupes noires pour attaquer les grévistes.

Henry Ford a utilisé les mêmes tactiques dans une tentative infructueuse de briser la grève de 1941 à son gigantesque complexe Rouge de Detroit où les United Auto Workers luttaient pour leur reconnaissance syndicale. Ford a importé des travailleurs afro-américains du Sud pour servir de briseurs de grève. Les militants socialistes au sein du syndicat ont néanmoins défendu les droits des travailleurs de l'automobile noirs et ont insisté sur la nécessité d'unir les ouvriers au-delà des lignes raciales et ethniques. Cela a été un facteur important dans la victoire de la grève.

Dans les années 1950, les anticommunistes Maccarthystes du Nord ont uni leurs forces avec les ségrégationnistes du sud dans leur chasse aux sorcières, qualifiant de «communistes» tous ceux qui luttaient pour mettre fin à l'apartheid racial et unir les travailleurs blancs et noirs dans le Sud.

L'assassinat de Malcolm X en 1965 est survenu au moment même où il contestait le nationalisme racial et le séparatisme des musulmans noirs et d'Elijah Muhammad. Trois ans plus tard, Martin Luther King, Jr. était assassiné suite à son intervention en faveur des travailleurs de l'assainissement à Memphis, son appel à une marche des pauvres et son discours pour former un nouveau parti des travailleurs.

Ce qui a dominé les élections primaires de cette année dans les deux partis, exprimé de différentes façons, c'est la colère de masse et le dégoût pour l'ensemble de l'establishment politique. L'élite dirigeante a été choquée et effrayée par le puissant soutien des travailleurs et en particulier des jeunes pour Bernie Sanders, le principal compétiteur d'Hillary Clinton, qui se disait socialiste et qui a axé sa campagne sur les inégalités sociales et la domination du système politique par Wall Street. Les 13 millions de votes récoltés par Sanders ont montré que les problèmes qui préoccupent vraiment les travailleurs et les jeunes sont des questions de classe reliées au système économique actuel, et non pas des questions de race ou de sexe.

Cet appui a coïncidé avec les signes croissants d'une résurgence de la lutte des classes, notamment la grève de 54 jours des travailleurs de Verizon, les protestations et les actions illégales des enseignants à Detroit et dans d'autres villes et les manifestations des travailleurs de la ville de Flint dénonçant l'intoxication au plomb de leur approvisionnement en eau.

La croissance de la conscience de classe et du sentiment anticapitaliste exprimée dans le soutien de masse pour Sanders (malgré ses efforts pour ramener cette opposition derrière les démocrates) a entraîné une course frénétique au sein du Parti démocrate et de la campagne Clinton pour «changer de sujet» en noyant la population sous des politiques identitaires basées sur le sexe, l'orientation sexuelle et, surtout, la race.

En examinant les grandes questions sociales et politiques promues au cours des derniers mois par la Maison-Blanche, les démocrates et les médias, le caractère très conscient de cette campagne apparaît clairement, tout comme sa coordination étroite avec la campagne Clinton.

Au cours des trois derniers mois seulement, l'administration Obama est en effet intervenue dans les controverses sur l'accès des personnes transgenres aux toilettes publiques et sur la décision rendue dans un procès de violence sexuelle à l'Université Stanford, faisant la promotion de ces enjeux comme s'il s'agissait des questions politiques décisives de notre époque.

Maintenant que Sanders a officiellement mis fin à sa campagne et qu'il appuie Clinton, les démocrates semblent avoir figé sur la race comme étant la question identitaire principale à fouetter afin d'enterrer les questions de classe élémentaires sur les inégalités économiques et la criminalité de Wall Street. Le sexe, bien sûr, demeure une question centrale avec Clinton qui se présente comme la première femme ayant réussi à devenir la candidate présidentielle d'un grand parti.

Ces politiques sont associées aux intérêts de couches sociales privilégiées bien définies de la classe moyenne qui ne cherchent pas à instaurer l'égalité, mais une répartition plus favorable de la richesse dans les 10 pour cent au sommet de la pyramide sociale. Ce sont des gens comme le dirigeant du mouvement Black Lives Matter DeRay McKesson, qui est sorti de la rencontre avec Obama à la Maison-Blanche mercredi soir en félicitant le président et en soulignant la nécessité de coopérer avec la police. McKesson a récemment été nommé directeur principal des ressources humaines des écoles de la ville de Baltimore, un poste qui vient avec un revenu de 165.000 $ par année.

Les conditions objectives sont maintenant présentes comme jamais auparavant, tant aux États-Unis qu'à l'échelle mondiale, pour unir la classe ouvrière dans une lutte commune pour la défense des droits démocratiques et sociaux. Toutes les sections de la classe ouvrière et des travailleurs dans tous les pays font face à une baisse brutale de leur niveau de vie et de leurs conditions sociales.

Quelles sont les questions centrales des élections de 2016? La semaine dernière, un nouveau rapport publié montrait que dans 25 des économies avancées du monde, dont les États-Unis, les deux tiers de la population se retrouvaient dans des tranches de revenu identique ou moindre que celui de leurs homologues d'il y a une décennie.

Les conditions de la grande masse des travailleurs noirs et hispaniques sont pires que ce qu'elles étaient il y a cinquante ans. Pendant ce temps, l'impact dévastateur de l'échec du capitalisme américain, surtout depuis la crise financière de 2008, se fait sentir de la façon la plus radicale sur les travailleurs blancs. Une série de rapports a révélé une hausse des taux de mortalité et de la mortalité infantile, une baisse de l'espérance de vie, et une épidémie de suicides, de surdoses de drogue et de décès précoces dus à l'alcoolisme, les travailleurs blancs étant ceux qui subissent la dégradation la plus sévère de leur niveau de vie.

Pendant ce temps, la concentration des richesses et des revenus entre les mains du 1 pour cent au sommet de la pyramide sociale s'est accélérée sous Obama, et encore plus fortement pour le 0,01 pour cent.

La lutte contre la brutalité policière et la lutte contre la violence de l'État capitaliste, tout comme la lutte pour mettre fin à toutes les formes de racisme et de discrimination, sont entièrement liées à la lutte contre l'exploitation de classe, les inégalités sociales et le système capitaliste qui est la source de ces maux. Cette lutte nécessite l'unification de la classe ouvrière sur la base d'un programme anticapitaliste et socialiste révolutionnaire.

(Article paru d'abord en anglais le 18 juillet 2016)