Le coup d'Etat en Turquie: un avertissement pour la classe ouvrière internationale

Par Bill Van Auken
19 juillet 2016

S’il semble que le coup d’Etat militaire manqué du 15 juillet en Turquie ait été défait, après la mort de près de 300 personnes, le pays reste dans un état d'instabilité politique extrême et sous la menace de violences et de répressions nouvelles. 

Un correspondant du World Socialist Web Site a rapporté depuis la Turquie dimanche soir que des messages ont de nouveau été envoyés sur téléphones portables à la population exhortant les gens à redescendre dans la rue et à prendre le contrôle des places publiques, un aveu évident que le danger n'est pas terminé et que l'armée pouvait renouveler son intervention à tout moment. 

Le gouvernement du président Recep Tayyip Erdo&;an a réagi à la tentative de coup d'Etat par une répression dictatoriale, arrêtant quelque 6.000 personnes, en plus de la détention de milliers d'officiers et de soldats. L'utilisation d'un stade pour y enfermer des prisonniers, un rappel troublant des événements sanglants du Chili en 1973, montre l'ampleur des rafles. 

Des mandats d'arrêt ont été lancés contre des milliers de juges et de procureurs, stigmatisés à présent comme participants d’un «mouvement terroriste armé ». En plus de sa promesse de « nettoyer » les institutions de l'Etat de tous les adversaires possibles, le gouvernement Erdo&;an a indiqué qu'il allait pousser à la restauration de la peine de mort pour s’en servir contre ceux-ci. 

Le gouvernement a lancé des gangs islamistes dans les rues, qui ont exercé une vengeance violente contre les soldats turcs, dans de nombreux cas des adolescents conscrits. On a signalé des passages à tabac et des lynchages. Une vidéo diffusée sur les médias sociaux dit montrer la décapitation d'un soldat sur le Pont du Bosphore à Istanbul. 

Il est difficile d’envisager comment la Turquie peut, vu l’actuel déroulement des circonstances, maintenir un semblant de formes démocratiques de gouvernement ou retrouver un état appréciable de stabilité politique. 

Les implications de ces événements sont très importantes pour tout le monde capitaliste. La Turquie est loin d’être insignifiante sur le plan politique ou économique. Elle compte 75 millions d’habitants et se situe au carrefour de l'Europe et de l'Asie; c'est un membre clé de l'alliance impérialiste de l'OTAN menée par Washington et se vante même d’avoir la deuxième armée de l'OTAN après les Etats-Unis. C’est la sixième économie d'Europe en importance. Bien que n’étant pas membre de l'UE, la Turquie est étroitement intégrée dans les structures économiques et politiques de celle-ci. 

L'histoire turque abonde en coups d'Etat et tentatives de coup d'Etat, mais un tel événement ne s’était pas produit dans le pays depuis deux décennies. En 1960, 1971 et 1980, l'armée y a pris le pouvoir, comme elle l'a fait dans une grande partie de l'Amérique latine et en Grèce, en Indonésie et ailleurs encore au cours de la même période avec l’appui rapproché du Pentagone et de la CIA.

Si de larges sections de l'armée peuvent à nouveau tenter de prendre le pouvoir dans un pays comme la Turquie, la conclusion inévitable en est que l'âge des coups d'Etat militaires est de retour, pas seulement en Turquie, mais à l'échelle mondiale. L’extrême violence, l'instabilité et la crise alimentée par vingt-cinq années de guerres américaines au Moyen-Orient, dans les Balkans et ailleurs s’étendent inexorablement aux grands centres capitalistes de l'Europe, et de la planète, sur fond d'inégalité sociale sans précédent et d'aggravation des tensions géopolitiques et militaires.

Le fait que ces tensions aient été à l'origine des événements sanglants d’Istanbul et d’Ankara durant le week-end se manifeste dans les réactions à la tentative de coup d'État et à ses conséquences aux Etats-Unis, en Europe, et en Turquie même.

Suleyman Soylu, le ministre turc du Travail, est allé jusqu'à accuser « Les États-Unis [d’être] derrière le coup d'Etat ». Erdo&;an lui, a attribué toute l'affaire aux adeptes de son ancien allié et actuel ennemi, le religieux musulman pro-américain Fethullah Gülen, qui vit en exil en Pennsylvanie et jouit apparemment de protections au sein de l'Etat américain. Quand Erdo&;an dénonce Gülen, on peut dire sans crainte qu'il parle en réalité d'Obama.

La première réaction de Washington à l’annonce du coup d’Etat fut au mieux équivoque: le secrétaire d'Etat américain John Kerry a seulement exprimé l’espoir des Etats-Unis pour « la stabilité et la paix et la continuité en Turquie ». C'est seulement après qu'il a été évident que le coup échouait que la Maison Blanche a fait une déclaration indiquant son soutien au « gouvernement démocratiquement élu de la Turquie ».

Le gouvernement allemand de la chancelière Angela Merkel a lui aussi mis du temps à condamner le coup d'Etat. Depuis la déclaration officielle, les médias allemands et de nombreux politiciens ont centré leur feu sur Erdo&;an, l'avertissant de ne pas prendre de mesures extra constitutionnelles sans rien dire ou presque sur les implications d'un coup d'Etat dans un pays de l'OTAN.

Qu’il existe des suspicions d’une implication américaine n’est pas injustifié. Il y a trois ans, le gouvernement Obama avait prêté un soutien à peine voilé au coup d’Etat militaire mené par le général Abdel Fattah al-Sissi, refusant de qualifier le renversement du président égyptien élu, Mohamed Morsi, de « coup d'Etat ». Washington a continué à fournir une aide militaire abondante pendant que le régime de Sissi massacrait, emprisonnait et torturait ses opposants. Puis, en 2014, il a orchestré avec l'Allemagne, le coup d'Etat mené par les fascistes pour renverser le gouvernement ukrainien.

Que la tentative de coup d’Etat en Turquie ait été ou non explicitement sanctionnée par les Etats-Unis et l’Allemagne, il est difficile de ne pas avoir l’impression que son succès n’aurait pas été malvenu pour Obama et Merkel.

Les tensions entre Washington et Ankara se sont accrues concernant la guerre civile de cinq ans en Syrie, où le gouvernement Erdo&;an a jusqu'à présent fonctionné comme un des principaux soutiens des milices islamistes utilisées comme force par procuration par les Etats-Unis dans sa guerre de changement de régime. Ankara a de plus en plus mal vu le fait que les Etats-Unis s’appuient sur les forces kurdes syriennes. Il craint que les succès militaires des Kurdes en Syrie ne renforcent les revendications d'autonomie kurde en Turquie même.

La guerre à ses portes imposant à la Turquie des coûts politiques et économiques de plus en plus forts, Erdo&;an a présenté ses excuses à la Russie le mois dernier pour avoir pris en embuscade et abattu un avion russe en novembre 2015. La tentative de rapprochement avec la Russie comprendrait des discussions sur un règlement politique en Syrie hors du contrôle du gouvernement américain.

Selon certaines informations, Erdo&;an aurait même menacé d’accorder aux avions de combat russes l'accès à la base aérienne stratégique d'Incirlik, au lieu des avions américains; les États-Unis maintiennent sur cette base leur plus grand stock d'armes nucléaires en Europe. Le commandant turc de la base aurait été un des leaders du coup d'Etat et se trouve à présent en détention.

Le journal britannique Daily Telegraph a expliqué à propos des tensions grandissantes entre Washington et Ankara dans les semaines précédant la tentative de coup d'Etat:

« M. Erdo&;an a soudain lancé le mois avant le coup d'Etat une spectaculaire révolution diplomatique. Son gouvernement avait successivement réparé ses relations avec la Russie, l'Egypte et Israël. Du jour au lendemain, la description par M. Erdo&;an de Poutine, Sissi et Netanyahu comme des assassins était oubliée. Puis, à la veille du coup d'Etat, le nouveau premier ministre turc avait même parlé de renouer les relations avec la Syrie. »

« En même temps, les relations avec les Etats-Unis sont en chute libre. Le Pentagone a été surpris d’apprendre que le gouvernement turc avait inclus les avions et les drones américains opérant de la base aérienne d'Incirlik contre l'EI dans la « zone d’exclusion aérienne » imposée au-dessus de la Turquie après le coup. Pire encore, l'électricité a été coupée sur la base aérienne. Ensuite, le commandant de la base a été arrêté, ce qui a déclenché une vague de rumeurs en Turquie selon lesquelles il était « l’intermédiaire » entre les putschistes et le Pentagone. Cela peut être rejeté du revers de main à l'étranger, mais c'est bien un symptôme du degré d’aliénation de la base de soutien de M. Erdo&;an vis-à-vis de son allié américain. »

Quelles que soient les tensions et les conspirations précises ayant conduit à ces événements, la question qui se pose clairement est: la Turquie est-elle le seul pays de l' OTAN où la menace d'un coup d'Etat militaire est à l'horizon politique? Les développements récents suggèrent que la chaîne a peut-être cédé à son maillon le plus faible, mais c’est bien la chaîne qui est brisée et la menace est universelle.

Que dire de la Grande-Bretagne où le « Brexit » (sortie de l’UE) a jeté les deux principaux partis dans une crise profonde et menace le Royaume-Uni d'éclatement et l'Union européenne dans son ensemble de désintégration? Tout récemment, des chefs militaires ont menacé d’une « mutinerie » au cas où Jeremy Corbyn, le leader travailliste, serait premier ministre. Les rivaux de Corbyn pour le leadership du parti, qui montent un complot interne au parti pour le renverser, ont promis qu’ils étaient prêts à utiliser les armes nucléaires dans le but de gagner le soutien de l'armée.

En France, le président François Hollande a averti que la prolongation de l'état d'urgence menacerait le statut du pays comme république et Etat de droit. Mais dans la foulée de l’attaque terroriste de Nice, il a très rapidement prolongé les pouvoirs extraordinaires pour trois mois tout en déployant les militaires dans les rues.

Et aux États-Unis mêmes, le système bipartite capitaliste est dans un état ​​de crise terminale avec la perspective d'une victoire électorale du candidat républicain fascisant, Donald Trump. La guerre sans fin à l’étranger s’accompagne inévitablement de la répression à l’intérieur, avec l'intégration croissante de la police et de l'armée, effectuée au nom de la lutte contre le « terrorisme» mais dirigée contre une opposition et une radicalisation croissantes dans la classe ouvrière.

Les événements de Turquie sont un signe avant-coureur de ce qui peut arriver dans les pays du monde entier, où les formes démocratiques de gouvernement capitaliste deviennent intenables sous le poids de la crise économique mondiale, de la montée incessante du militarisme et de la guerre et surtout, de l'intensification de la lutte des classes.

(Article paru en anglais le 18 juillet 2016)