L’UE reste sur une ligne dure à l’égard du Royaume-Uni

Par Johannes Stern
1 juillet 2016

Au deuxième jour de leur sommet, les dirigeants de l’UE persistent à maintenir une attitude dure vis-à-vis du Royaume-Uni après le vote de sortie jeudi dernier. 

Le premier ministre britannique David Cameron avait à peine eu le temps de quitter Bruxelles mardi que la chancelière allemande Angela Merkel apparaissait devant les caméras pour anéantir les espoirs d’une partie de la bourgeoisie britannique de pouvoir rectifier la décision de sortie. « En toute franchise, je ne vois pas comment révoquer cela », a dit Merkel. 

Selon la chancelière, ce n’est « pas le moment de prendre ses désirs pour des réalités […] Le referendum est une réalité. » Elle a salué le fait qu’un autre sommet informel était prévu en septembre sans la Grande-Bretagne. 

Bien que le gouvernement britannique doive encore invoquer l’article 50 qui fixe la procédure de sortie d’un État-membre de l’UE, et est néanmoins encore officiellement membre de l’UE, Cameron n’a pas participé hier à la réunion à Bruxelles des 27 membres restants de l’UE. 

Le site internet officiel du gouvernement allemand a rapporté en revanche que le Conseil européen a l’intention de définir les directives pour la sortie de la Grande-Bretagne et les futures relations avec l’UE. Selon Merkel, « tous étaient d’accord » au sommet qu’il « n’y aura pas de négociations formelles ou informelles avec le Royaume-Uni avant sa demande de sortie. » 

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a confirmé que les États de l’UE ont exhorté Cameron à apporter aussi rapidement que possible de la clarté sur la sortie de son pays. « Nous n’avons pas des mois pour réfléchir », a-t-il dit au sommet. Lors d’une conférence de presse antérieure, il avait vertement critiqué les partisans du Brexit. Il a dit ne pas comprendre ceux « qui ont fait campagne pour la sortie de l’UE d’être ensuite totalement incapables de dire ce qu’ils veulent. » Il avait supposé qu’ils avaient « un plan. » 

Les sociaux-démocrates allemands qui des jours durant avaient fait la propagande pour une sortie rapide du Royaume-Uni de l’UE parallèlement à un renforcement de la puissance militaire de l’Europe, ont loué cette ligne dure. Le vice-chancelier et président du SPD, Sigmar Gabriel, a dit en marge d’une réunion d’influents politiciens du SPD à Bruxelles : « Angela Merkel a clairement fait savoir qu’il n’y aura pas de négociations informelles avec la Grande-Bretagne et que nous devons rapidement prendre des décisions. Elle a clairement exclu l’idée qu’il faudrait pour ainsi dire faire preuve d’un peu de retenue. » 

Gabriel a déclaré lundi dans un entretien au quotidien allemand Handelsblatt qu’il préconisait de faire un exemple de Londres même si cela entraînait un éclatement du Royaume-Uni. « La politique de Johnson et de Cameron pourrait également avoir le potentiel de disloquer le Royaume-Uni », a-t-il dit. L’Écosse et l’Irlande du Nord avaient « clairement fait comprendre qu’elles ne voulaient pas quitter l’UE. » Derrière la ligne dure se dissimule la crainte des élites allemande et européenne que l’UE puisse s’effondrer. Le magazine Der Spiegel, qui en couverture de sa dernière édition avant le referendum avait supplié les Britanniques de rester dans l’UE, a prévenu dans son récent éditorial : « L’UE ne peut avoir aucun intérêt à rendre la sortie de la Grande-Bretagne aussi facile que possible. Le risque que l’exemple britannique ne fasse école serait bien trop grand. » 

« Dans de nombreux pays européens, les critiques populistes [flairent] d’ores et déjà une percée » et « ceux-ci seront consolidés si la moindre impression était donnée que l’économie britannique peut en grande partie sortir indemne du divorce d’une Europe unie », poursuit l’article. Si après le Brexit, un Frexit ou un Öxit, c’est-à-dire une sortie de la France ou de l’Autriche, avait lieu, « ce serait la fin de l’Union européenne. Et de même pour l’euro. » 

Il est donc « très important que les politiciens européens fassent tout pour empêcher une telle conflagration », rapporte Der Spiegel

Alors que les élites européennes essaient désespérément de contrôler la crise politique, économique et sociale sur le continent, le Brexit est en même temps vu comme une chance de « développer davantage » l’UE dans des domaines précédemment bloqués par la Grande-Bretagne. Ceci concerne avant tout la création d’une politique européenne conjointe de défense et de sécurité. 

Merkel a déclaré que le moment était venu d’agir maintenant : « Le monde est en pleine tourmente, le monde n’attendra pas l’Union européenne et nous dans l’Union européenne devons affronter les conséquences de l’instabilité, des guerres et des crises dans notre voisinage en étant prêts à agir. » 

Au cœur de la réunion de mercredi figurait le document intitulé, « EU Global Strategy on Foreign and Security Policy » (Stratégie mondiale de l’UE pour les Affaires étrangères et la sécurité) par la représentante aux Affaires étrangères de l’UE, Federica Mogherini. Selon un article paru dans le quotidien allemand Die Welt, le document a été élaboré l’année dernière en étroite collaboration avec le ministre allemand de la Défense. 

Le texte est un avant-projet pour la mise en place de l’UE en tant que puissance militaire agressive capable de mener en cas d’urgence une guerre indépendamment de l’OTAN et d’organiser des interventions militaires hors Europe. 

« En tant qu’Européens nous devons assumer une plus grande responsabilité pour notre sécurité. Nous devons être prêts à dissuader, à riposter et à assurer notre propre protection devant les dangers extérieurs. [...] Alors que l’OTAN existe pour défendre ses membres – dont la majorité sont des Européens – contre une attaque extérieure, les Européens doivent être mieux équipés, mieux formés et organisés afin de contribuer de manière décisive à de tels efforts collectifs et si nécessaire à agir de manière autonome », déclare le journal. 

Dans le cadre d’« efforts concertés et coopératifs », les capacités militaires doivent être améliorées. « Le développement et le maintien des capacités de défense requièrent à la fois des investissements et l’optimisation de l’utilisation de ressources grâce à une meilleure coopération », poursuit le journal. 

Ce document montre clairement que l’objectif de l’UE n’est pas la défense des droits de l’Homme mais bien plutôt la poursuite de ses intérêts économiques et géostratégiques aux quatre coins du globe. Il précise que ces intérêts incluent « un système économique ouvert et équitable, le besoin de sécurité et d’une croissance maritime mondiale afin de garantir des mers sûres et protégées ainsi que des voies maritimes cruciales pour le commerce et l’accès aux ressources naturelles. » 

Le texte poursuit en disant : « L’UE contribuera à la sécurité maritime mondiale, en construisant sa propre expérience dans l’Océan indien et en Méditerranée, en recherchant des possibilités dans le golfe de Guinée, la Mer de Chine du Sud et le Détroit de Malacca. » 

Dans un entretien accordé au journal Süddeutsche Zeitung, Mogherini a expliqué qu’« après un examen attentif », elle avait décidé « de mettre maintenant la stratégie sur la table. » En tant que communauté de « petits et moyens États », il est nécessaire de serrer les coudes « afin de jouer un rôle dans le monde », a-t-elle dit. « Le moment opportun pour le rappeler » est précisément maintenant et le referendum pourrait servir « de signal d’alarme » non seulement pour les « institutions de l’UE », mais aussi pour « les politiciens à Berlin, Paris, Prague ou Dublin. » 

(Article original paru le 30 juin 2016)