Des tensions éclatent au sommet de l’UE à Bruxelles à propos du « Brexit »

Par Johannes Stern et Alex Lantier
30 juin 2016

Les responsables de l'Union européenne (UE) ont adopté une ligne dure mardi avec David Cameron au dernier sommet de l'UE auquel le premier ministre britannique sortant assistera. Le sommet a été convoqué en réponse au vote favorable à un « Brexit » (sortie de l'UE) le 23 juin en Grande-Bretagne. Avant le sommet, les responsables européens et britanniques ont échangé des attaques virulentes au Parlement européen, montrant la volonté des principaux pouvoirs de l'UE de punir le Royaume-Uni d’avoir voté pour un Brexit. 

Cameron a annoncé qu'il démissionnerait en octobre après la conférence annuelle du Parti conservateur au pouvoir et qu’il laisserait à son successeur la tâche d'invoquer l'article 50 du Traité de Lisbonne, ce qui déclenchera des négociations sur les conditions de sortie de la Grande-Bretagne. Une fois l'article 50 invoqué, un pays qui quitte l'UE a deux ans pour renégocier tous les traités et accords avec l'UE avant que ceux-ci ne deviennent caduques. 

Aucun accord entre Cameron et les hauts responsables de l'UE sur la crise du Brexit n'est sorti du dîner de travail auquel participaient le président du Conseil européen Donald Tusk et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. L'UE a décidé d'exclure la Grande-Bretagne d'une deuxième journée de négociations bien qu’elle soit encore techniquement membre de l'UE, et Cameron est rentré chez lui les mains vides. 

En arrivant au sommet de l'UE, Cameron avait demandé aux responsables européens d'être « aussi constructifs que possible » avec le prochain premier ministre britannique. « Ces pays sont nos voisins, nos amis, nos alliés, nos partenaires et je souhaite vivement que nous cherchions la relation la plus étroite possible en matière de commerce, de coopération et de sécurité, parce que ce qui est bon pour nous est bon pour eux », avait dit Cameron. « Et cela, c'est l'esprit dans lequel les discussions, je pense, auront lieu aujourd'hui. » 

Les principaux responsables de l'UE, à commencer par la chancelière allemande Angela Merkel, avaient eux, fait la veille une suite de déclarations demandant avec insistance une sortie rapide et punitive de la Grande-Bretagne de l'UE. 

S’adressant officiellement au Bundestag (parlement allemand), Merkel avait adopté une position dure vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Elle avait dit que les responsables allemands étaient « conscients » de ce que la Grande-Bretagne « ne voulait pas encore entamer une procédure en vertu de l'article 50 ». Toutefois, dit-elle, la Grande-Bretagne devrait « être consciente du fait qu'il ne saurait y avoir de négociations ou de discussions préliminaires tant que la procédure de l'article 50 n'était pas entamée ». 

Cachant à peine la menace implicite de son discours, la chancelière avait ajouté: « Je ne peux que conseiller à nos amis britanniques de ne pas agir avec légèreté au moment où ils s’apprêtent à prendre les décisions qui doivent être prises en Grande-Bretagne ». Merkel avait souligné que même si la Grande-Bretagne était l'un des « plus proches alliés dans l'OTAN, » l'Allemagne et l'UE négocieraient avec la Grande-Bretagne « sur la base de leurs propres intérêts. » Elle a dit que Berlin « orienterait sa politique aux intérêts des entreprises et des citoyens allemands ». 

Dans une partie particulièrement provocatrice de son discours, applaudie par tous les partis siégeant au Bundestag, Merkel a déclaré: « Nous ferons en sorte que les négociations ne se déroulent pas seulement sur la base de ce qu’ils voudront bien choisir. Entre un pays qui veut faire partie de la famille européenne et un qui ne veut pas il faut qu’il y ait une différence sensible et il y en aura une. Qui décide de quitter cette famille ne peut s'attendre à avoir encore tous les privilèges alors qu’il n’aura plus aucune des responsabilités ». 

Merkel a cité la stratégie dite de Lisbonne formulée en 2000, qui demandait l'établissement de l'UE comme puissance mondiale sur le plan économique et politique et dit qu’il s’agissait à présent de développer une politique étrangère et militaire indépendante: « Nous voyons tous que le monde fait face à un profond malaise. L’Europe fait aussi face aux conséquences de l'oppression, des crises, des conflits et des guerres dans son voisinage immédiat. Il y a des défis de politique étrangère et de sécurité que les Européens doivent malheureusement relever ... »

Le ministre néerlandais des Finances Jeroen Dijsselbloem a repris la ligne dure de Merkel, indiquant clairement que l'UE voulait que la sortie britannique endommage le commerce international britannique. Il a attaqué Nigel Farage, chef du Parti de l'Indépendance du Royaume-Uni (UKIP), disant qu’il « vivait sur une autre planète » s'il pensait que le Brexit signifiait que la Grande-Bretagne pourrait négocier de meilleures conditions commerciales avec l'UE. Dijsselbloem a tancé Farage qui « pense que la Grande-Bretagne est encore un empire mondial et peut tout dicter, mais cela ne va pas se passer comme ça ».

Rendant compte du dîner de travail avec Cameron et Juncker, le président du Conseil européen Donald Tusk a confirmé que l’UE visait à infliger des dommages économiques sérieux à la Grande-Bretagne, même si cela voulait dire provoquer une récession mondiale, pour que cela serve d’exemple. Tusk a dit que les responsables de l'UE présents au dîner avaient été clairs, « le Brexit signifie une croissance économique nettement plus faible du Royaume-Uni, avec une possible contagion négative dans le monde entier ».

A la suite d'une session parlementaire chaotique dominée par les déclarations agressives de Farage et du président de la Commission de l'UE, Juncker, le Parlement européen a voté une résolution demandant à la Grande-Bretagne d'invoquer rapidement l'article 50 et de commencer les négociations.

Farage a appelé à un « comportement adulte et raisonnable pour déterminer comment nous allons négocier une relation différente », puis il a carrément dénoncé les parlementaires européens, leur disant: « La plupart d'entre vous n’a jamais eu un vrai emploi de sa vie. » Il s’est lancé dans une diatribe anti-immigrés contre Merkel pour avoir permis l’entrée des réfugiés du Moyen-Orient en Europe et a traité la monnaie euro d’« échec », ajoutant: « Comme politique pour imposer la pauvreté en Grèce et dans le reste de la Méditerranée, c’est tout à fait réussi ».

Quant à Juncker, il s’en est pris aux parlementaires UKIP qui applaudissaient une déclaration appelant à montrer du respect pour le vote en faveur du Brexit et leur a dit de quitter Bruxelles. Il s’est énervé: « C'est la dernière fois que vous allez applaudir ici ... Dans une certaine mesure, je suis vraiment surpris de vous voir ici. Vous vous êtes battu pour la sortie, les Britanniques ont voté en faveur de la sortie. Pourquoi êtes-vous là? »

La politique vindicative de l'UE envers la Grande-Bretagne et l'escalade des conflits entre les responsables britanniques et l'UE a mis en lumière les profondes divisions qui se sont accumulées dans toute l'UE, en particulier depuis la crise financière de 2008 et la politique d'austérité imposée ensuite. Maintenant, les tensions explosent non seulement entre la Grande-Bretagne et Bruxelles, mais dans toute l'UE.

Lundi, le ministre polonais des Affaires étrangères Witold Waszczykowski a blamé « les dirigeants de l'Union européenne » pour les « erreurs » et a dit qu'« au moins une partie de la direction européenne devrait en subir les conséquences ». Il a traité le vote pour le Brexit de « défaite » et a exigé que « de nouveaux responsables politiques et experts... préparent de nouvelles propositions pour la Grande-Bretagne et l’Europe ». Il a annoncé que la Pologne pourrait présenter des propositions « radicales » au sommet de l'UE, y compris « un nouveau traité européen » qui donnerait « le pouvoir décisif dans l'Union européenne au Conseil européen et non pas à la Commission ».

Les gouvernements droitiers et notoirement anti-russes de Pologne et des pays baltes considèrent le Brexit comme une menace pouvant non seulement freiner l’accroissement des capacités militaires visant la Russie avant le prochain sommet de l'OTAN en Pologne, mais aussi saper l'OTAN dans son ensemble. Arrivant à Bruxelles, la présidente lituanienne Dalia Grybauskaite a été interrogée par des journalistes sur la possibilité d’une marche arrière de la Grande-Bretagne et d’une décision de rester dans l'UE, elle a pris une approche sensiblement différente de celle de Merkel, disant: « Qu’ils soient de nouveau les bienvenus! »

Après avoir rencontré le secrétaire d'Etat américain John Kerry, lundi, le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a précisé que celle-ci ne voulait pas de changement dans ses relations avec Londres. « Le Royaume-Uni est un allié solide et engagé, responsable de près du quart des dépenses de défense chez les membres européens de l'OTAN,» a-t-il déclaré, ajoutant: « Le Sommet de Varsovie sera important pour toute l'Europe parce que nous allons prendre des décisions sur la dissuasion et la défense, sur la projection de la stabilité dans notre voisinage et sur ​​la façon dont nous pouvons améliorer et renforcer la coopération avec l'UE ».

(Article paru en anglais le 29 juin 2016)