Avec la propagation des grèves, les manifestations massives exigent le retrait de la Loi-travail

Par Alex Lantier et Johannes Stern
28 mai 2016

À mesure que les grèves se propagent en France et en Belgique, des centaines de milliers de personnes ont participé à des manifestations jeudi dans la huitième manifestation nationale contre la réforme « El Khomri » du Code du travail mise en œuvre au début du mois. Les manifestations ont eu lieu deux jours seulement après que 60 000 personnes avaient défilé à Bruxelles pour protester contre une loi similaire de réformes anti-ouvrières. Ces manifestations font partie d’une lutte internationale croissante de la classe ouvrière contre les licenciements de masse, l’austérité et la guerre. 

La loi El Khomri est la version française des lois Hartz IV tristement célèbres imposées par la coalition social-démocrate-verte en Allemagne il y a plus de dix ans. Elle représente une attaque massive sur les salaires et le droit du travail et vise à renforcer la compétitivité française contre ses rivaux européens et internationaux. En vertu des nouvelles lois, les entreprises peuvent négocier avec les syndicats locaux jusqu’à 46 heures de travail par semaine, et jouissent d’une plus grande liberté pour réduire les salaires. La loi rend également plus facile le licenciement des salariés. 

Alors que le gouvernement largement haï du président socialiste François Hollande utilise l’état d’urgence mis en place peu après les attaques terroristes de novembre dernier à Paris pour réprimer l’opposition, la colère populaire est en éruption. Selon les sondages, plus de 70 pour cent de la population veut que la loi soit retirée. Selon la police 153 000 personnes ont manifesté et 300 000 selon la Confédération générale du travail (CGT) stalinienne, la participation à la manifestation fut plus grande que la semaine précédente.

Bien que la police ait franchi les piquets de grève de 14 installations pétrolières à travers la France pour tenter de briser les blocus et relancer la production, les pénuries de carburant se multiplient, malgré la libération de réserves stratégiques de pétrole par les entreprises publiques et les pétroliers. À partir de jeudi soir, 5 000 des 12 000 stations service de la France manquent d’au moins un type de carburant. Un cégétiste sur le piquet d’une installation pétrolière à Fos-sur-Mer a été écrasé par un chauffeur et a dû être évacué par hélicoptère. Deux grévistes qui bloquaient une zone industrielle près de Vitrolles ont été blessés quand un camion a essayé de forcer le passage à travers le blocus.

La manifestation quitte la place de la Bastille.

Alors que des travailleurs portuaires, les travailleurs du pétrole et des routiers continuaient à débrayer en France, 19 centrales nucléaires du pays se sont mises en grève, ainsi que le site de construction de sous-marins nucléaires DCNS à Cherbourg, qui ont été bloqué par des salariés qui protestaient contre la loi-travail. Des coupures de courant ont été signalées dans le Nord et l’Ouest de la France, la production a diminué d’un total de 5000 mégawatts.

En Belgique, une grève du rail contre la réforme du Code du travail du gouvernement pro-austérité a pratiquement fermé tous les transports en commun à Bruxelles et dans les régions de langue française vers le sud, alors que seulement un train fonctionnait dans les zones flamandes.

Des défilés traversaient les villes à travers la France, les journalistes du WSWS y sont intervenus pour couvrir les manifestations et interroger les manifestants à Paris et à Marseille. Ils ont distribué la déclaration, « Mobilisons les travailleurs européens pour défendre les grévistes français ! "

Samuel

sur la Place de la Bastille à Paris, le WSWS a parlé à Samuel, un travailleur du secteur public fortement opposé à la loi El Khomri et au gouvernement du Parti socialiste (PS) français. Il a expliqué : « On ne peut pas laisser passer cette loi El Khomri, qui est un recul pour les droits des salariés. Le gouvernement PS de François Hollande et Manuel Valls se dit de gauche, mais il ne l’est pas ».

Samuel a exprimé sa solidarité internationale avec les grévistes en Belgique. Il a ajouté : « La grève est un droit, la grève est inscrite dans la Constitution, donc c’est peut-être le seul droit qui nous reste pour faire pression et pour avancer les choses dans le bon sens ».

Il a dit qu’il considérait que le gouvernement PS était au service d’une oligarchie financière dictatoriale, déclarant : « Les gens doivent se lever et lutter pour une véritable démocratie. À l’heure actuelle, nous ne disposons pas de la démocratie ; nous avons de petits groupes de personnes qui travaillent entre eux pour les très riches ».

Le WSWS a également parlé à Donovan, un travailleur du secteur des services à Paris, qui a exprimé ses préoccupations au sujet de la loi El Khomri : « Je sais que cette loi aura un impact sur ​​de nombreuses entreprises, il y aura des abus. Une loi qui rend de telles actions si facile pour les employeurs, et enlève les droits des employés, des travailleurs ou de toute classe sociale est mauvaise, à mon avis ».

Il a indiqué qu’il soupçonnait que l’état d’urgence imposé après les attentats du 13 novembre à Paris était en fait en grande partie destiné à supprimer l’opposition intérieure : « Ils utilisent un forcing sous le prétexte de l’état d’urgence ; C’est intéressant de voir comment à travers un état d’urgence on peut l’appliquer à sa sauce aux situations différentes ».

Donovan

Donovan a également souligné son soutien pour les travailleurs qui font grève contre la loi travail, en déclarant : « on se trouve dans un contexte ou lorsqu’on parle et on va exprimer quelque chose, il n’y a aucune écoute, absolument aucune. Ça devient quasiment une obligation ».

Après le début de la marche à partir de la Place de la Bastille où elle s’agrandissait, des affrontements ont éclaté lorsque des provocateurs masqués non identifiés sont apparus et ont lancé des affrontements avec les forces de sécurité près de la rue de Chaligny. Encore une fois, les jeunes manifestants ont été placés à la tête de la manifestation, ils ont été coupés des principales délégations syndicales au moment où ils entraient dans la Place de la Nation, et ont été violemment attaqués. Au moins un jeune manifestant a été grièvement blessé par un éclat de grenade.

Partout dans le pays la présence des forces de sécurité a été massive. Selon les reportages, la police de Paris a confirmé que 19 000 officiers étaient déployés dans les rues pour faire face aux manifestants. Au moins 77 personnes auraient été arrêtées.

Dans d’autres villes aussi à travers la France, les manifestations sont devenues violentes avec des milliers de manifestants en colère confrontés aux CRS lourdement armés. À Bordeaux, environ 100 personnes ont attaqué un poste de police et endommagé une voiture de police. A Nantes les manifestants ont cassé les fenêtres des banques tandis que les forces de sécurité ont riposté avec des gaz lacrymogènes.

La police bloque le passage des manifestants à Paris

Dans la ville portuaire du Havre au moins 10 000 dockers et d’autres manifestants se sont rassemblés. Selon les reportages des médias, l’humeur devant l’hôtel de ville était houleuse. Les manifestants ont déclenché des bombes fumigènes et des feux d’artifice, la place a résonné avec des explosions. Des affiches sur les lieux portaient l’image d’une pierre tombale recouverte de sang représentant le projet de loi travail avec l’inscription : « Non amendable, non négociable : Retirer la loi El Khomri ».

Le Premier ministre Manuel Valls a insisté dans un entretien sur BFM TV que le « cœur » du projet de loi devrait rester. Le retrait du projet de loi « n’est pas possible », a-t-il déclaré. Il pourrait y avoir des « améliorations et des modifications » dans le projet de loi, a-t-il dit. Valls n’a pas élaboré sur ce qui pourrait être changé, mais a déclaré de manière provocatrice que le projet de loi était « bon pour les travailleurs » et a accusé la CGT d’être « irresponsable ».

Not amendable, not negotiable - Withdraw the El Khomri Law

Malgré sa posture militante, de nombreux travailleurs savent que la CGT, qui a soutenu Hollande lors des élections présidentielles de 2012 n’est pas un adversaire politique du PS et ne représente pas les intérêts des travailleurs. Plus tôt cette semaine, nous avons expliqué : « le dirigeant de la CGT Philippe Martinez pousse le syndicat à adopter les revendications qui émergent spontanément parmi les travailleurs, en partie pour mieux positionner la CGT contre les autres bureaucraties syndicales concurrentes, mais surtout pour éviter une rébellion de la classe ouvrière contre l’ensemble de l’establishment politique et confiner les travailleurs dans le carcan d’une lutte nationale ».

Les correspondants du WSWS à Marseille ont interrogé deux jeunes, Mohamed et son ami, à propos de la lutte contre le droit du travail. Mohamed a dit qu’il pensait que la solidarité internationale dans la lutte contre l’austérité est très important, en disant : « Je pense que ce qui se passe est bon, malgré les différences entre les gens : même si nous n’avons pas les mêmes lois, nous sommes ensemble. Je pensais que nous avions perdu cela depuis de nombreuses années et maintenant, nous retrouvons cet esprit d’unité. Même si nous devons faire des sacrifices pour bloquer l’économie, ce qui se passe est beau. »

Commentant la participation de la CGT dans les manifestations pro-policières de la semaine dernière par les forces proches du Front national néo-fasciste, l’ami de Mohamed a déclaré : « Je ne pense pas que la CGT va unifier les masses. La CGT nous a trahis, la CGT perd de sa crédibilité. Ce ne sera pas grâce à la CGT que nous allons bloquer le passage de la loi ».

Il a vivement condamné l’utilisation par le gouvernement PS des forces de l’ordre pour briser les occupations d’usines et des lieux de travail : « Je pense que ça va dégoûter les gens, ça va les réveiller et ils se rendront compte que nous ne devons pas adopter cette loi. On peut voir que les choses pourraient très rapidement se développer en une guerre civile, les choses pourraient créer un énorme conflit entre la population et l’establishment politique ».

(Article paru en anglais le 27 mai 2016)