Les contradictions au sein de l’économie mondiale s’approfondissent

Par Nick Beams
7 mai 2016

Lorsque Wall Street subissait sa journée de baisse la plus importante, de près de 23 pour cent le 19 octobre 1987, le président nouvellement installé de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, avait lancé une politique qui allait devenir la réponse caractéristique des banques centrales aux turbulences économiques et financières.

La « Féd », avait-il déclaré, « a affirmé aujourd’hui sa volonté de servir comme source de liquidités pour soutenir le système économique et financier. » C’est une politique qui a été suivie avec assiduité au cours du dernier quart de siècle. Lorsque les premières fissures dans le boom alimenté par le crédit sont apparues avec la crise asiatique de 1997, l’effondrement de Long Term Capital Management (LTCM) et le défaut de paiement de la dette russe en 1998, la Féd était là pour pomper plus du crédit à bas prix dans l’économie. Cela a donné lieu à la bulle financière des « dot.com » de 2000-2001. Lorsque cela s’est effondré, elle a été suivie par la bulle immobilière des « subprime », qui a éclaté dans la crise financière mondiale de 2008.

La réponse au quasi-effondrement du système financier mondial était d’étendre encore davantage les mêmes politiques qui ont donné lieu à la crise. Le gouvernement américain a renfloué les banques et la Féd a lancé son programme de taux d’intérêts extrêmement bas et d’assouplissement quantitatif (QE), le pompage d’environ 4000 milliards de dollars dans le système financier. Elle a été rejointe par d’autres grandes banques centrales, dont la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon et la Banque centrale européenne, qui ont commencé leurs propres versions des QE. Ils ont été suivis par la Chine, dont le gouvernement a lancé un package de relance de 500 milliards de dollars et les autorités financières ont commencé une expansion massive de crédit qui, selon certaines estimations, s’est élevé à l’équivalent de l’ensemble du système financier des États-Unis.

La justification officielle de ces mesures d’assouplissement quantitatif était qu’elles étaient nécessaires pour promouvoir la croissance économique. On a affirmé que la fourniture de l’argent pas cher dans les grandes économies et la baisse des rendements des actifs financiers sûrs soutenus par les gouvernements réduiraient le rendement des actifs financiers et ainsi qu’elles propulseraient les investisseurs sur la prétendue courbe de rendement, les obligeant à investir dans l’économie réelle, ce qui finirait par conduire à un retour à la croissance économique après la récession la plus grave de l’économie mondiale depuis la grande dépression des années 1930.

La justification officielle a toujours été une fiction. Loin de promouvoir la croissance économique réelle, elle a conduit seulement à la création de nouvelles bulles financières basées sur le parasitisme, autrement dit l’accumulation de richesses fabuleuses par la spéculation. Les niveaux d’investissement restent bien inférieurs à ce qu’ils étaient avant la crise – dans le cas de l’Europe par au moins 25 pour cent – tandis que la croissance réelle n’a pas retrouvé son chemin d’avant la crise. La croissance du commerce mondial, un indicateur clé de la santé de l’économie mondiale, a nettement ralenti et les salaires réels ont stagné. Dans le même temps, l’inégalité sociale a augmenté à des niveaux historiquement sans précédent, indiqué par le fait qu’à peu près 62 milliardaires possèdent maintenant autant que la moitié de la population mondiale.

Il y a maintenant des signes clairs que la bulle la plus récente est sur le chemin de l’éclatement, avec des implications qui vont bien au-delà de celles qui l’ont précédée. En effet, contrairement à d’autres occasions lorsque les banques centrales étaient en marge des marchés financiers, ils sont maintenant les principaux acteurs, ayant élargi leurs bilans avec des dettes massives.

Pendant une période, il a pu sembler que les banques centrales étaient en mesure de fonctionner comme une sorte d’alchimistes modernes, créant d’une manière ou d’une autre la richesse à partir de rien. Mais dans en fin de compte, les marchés financiers sont ancrés dans l’économie réelle, et c’est ici que les inquiétudes grandissent.

Comme le gouverneur de la « Reserve Bank of Australia, » Glenn Stevens, l’a noté dans un récent discours à New York, la « question vraiment critique » est : quelles sont les perspectives de croissance durable à l’avenir ? » Il a dit : « L’économie réelle a besoin de générer des rendements décents dans le stock de capital réel qui sont ensuite complémentés (ajusté pour les risques) par le rendement sur des actifs financiers. Les actifs financiers sont, in fine, juste du papier qui réclame des parts des flux de rendements réels, directement dans le cas des obligations du secteur privé, et indirectement pour des obligations gouvernementales qui reposent sur la possibilité de taxer des revenus privés croissants. Si l’économie réelle n’arrive pas à fonctionner afin de fournir des rendements réels du capital, il n’y a plus de fondation pour les rendements plus élevés sur des actifs financiers. »

Stevens a fait ses commentaires à la suite des réunions de printemps du Fonds monétaire international auxquelles l’institution a de nouveau abaissé ses prévisions pour la croissance mondiale, mis en garde contre l’augmentation des retombées des turbulences financières en Chine et d’autres marchés émergents et a émis un autre appel pour les principaux gouvernements à stimuler la croissance économique, un appel qui n’a aucune chance d’être adopté.

Pendant ce temps, chaque jour apporte de nouvelles preuves de la montée des problèmes économiques. Les données officielles des États-Unis le mois dernier ont montré que l’économie a progressé à un taux annualisé de seulement 0,5 pour cent au premier trimestre de 2016, avec un indicateur économique clé, l’investissement des non-résidents chutant et l’affaiblissement des exportations.

De tels phénomènes étaient « préoccupants » a noté le Financial Times : « parce qu’ils suggèrent un manque fondamental de dynamique dans la croissance américaine, et non seulement l’effet temporaire des turbulences sur les marchés financiers […] au début de l’année. »

Apple, la plus grande entreprise du monde par la capitalisation boursière, a rapporté sa première baisse des ventes trimestrielles en 13 ans. Mais Apple n’est que l’expression d’une tendance plus générale. Les entreprises américaines ont rapporté des baisses de profit pour le troisième trimestre consécutif.

Dans la deuxième plus grande économie du monde, la Chine, il y a une vague croissante d’avertissements que les niveaux de dette, estimés à au moins 237 pour cent du produit intérieur brut, ne peuvent être soutenus et qu’il y aura un retour de bâton, que ce soit sous la forme d’une crise financière ou du début d’une période prolongée de faible croissance, avec des conséquences dévastatrices pour l’économie mondiale. Les dernières données du PIB ont connu une croissance de 6,7 pour cent pour le premier trimestre, à peu près dans la ligne de l’objectif du gouvernement. Mais cela n’a été possible que par des mesures de relance initiées par le gouvernement et la banque centrale en réponse à la turbulence des marchés et aux craintes de croissance plus faible au début de l’année ; et il y a maintenant des signes que ses mesures font moins d’effet.

L’indice officiel des « directeurs d’achat » (PMI) du gouvernement est tombé de 50,2 en mars à 50,1 en avril, bien au-dessous de la prévision médiane de 50,4 donnée par un sondage des économistes mené par le Wall Street Journal. La réponse à la diminution de cet indice a été résumée par un analyste du marché, qui a dit que cela a souligné que « le plan de relance que nous avons vu dans le premier trimestre a un laps de temps limité » et que l’affaiblissement du PMI « montre que les politiques de crédit facile s’avèrent beaucoup moins efficaces pour générer la croissance. »

Les limites inhérentes aux programmes d’assouplissement quantitatif (QE) des banques centrales se font sentir plus fortement au Japon, la troisième économie nationale du monde, et dans la zone euro. À la fin de janvier, la Banque du Japon a lancé une politique de taux d’intérêt négatifs dans l’espoir que cela donnerait un coup de pouce à l’inflation, et conduirait à une baisse de la valeur du yen améliorant ainsi la position concurrentielle des entreprises japonaises sur les marchés mondiaux. Le contraire est arrivé. Au lieu de tomber, la valeur du yen est en hausse de 16 pour cent jusqu’à présent cette année, avec plusieurs augmentations attendues que le Japon est considéré comme un refuge au calme dans l’incertitude mondiale.

Les entreprises japonaises majeures sont maintenant en train de réviser à la baisse leurs estimations de bénéfices sur la base de l’hypothèse que le yen s’échangera à 105 au dollar au lieu de 120. Seiko Epson, le troisième plus grand fabricant d’imprimantes dans le monde, à une prévision d’une baisse de 26 pour cent en bénéfice d’exploitation. Le constructeur automobile Mazda a prédit une baisse du bénéfice d’exploitation de 25 pour cent en raison de la valeur du yen ce qui va effacer tous les gains qu’il avait prévues de faire grâce à des économies de coûts et de nouveaux produits.

Plus largement, le régime de taux d’intérêts négatif, qui couvre désormais environ un quart de l’économie mondiale, est en train d’avoir un impact majeur sur les entreprises d’assurance et les fonds de pension qui investissent massivement dans les obligations d’État à long terme. Selon les calculs de Fitch, des obligations d’État d’une valeur de 10 milliards de dollars produisent, avec un rendement négatif, un coût pour les investisseurs d’environ 24 milliards de dollars par an, de sorte que les fonds de pension et les compagnies d’assurance ont du mal à respecter leurs engagements à long terme. L’un des auteurs du rapport Fitch décrit les déficits des fonds de pension comme une « bombe à retardement. »

Les dernières données de la zone euro indiquent l’échec des mesures monétaires de la Banque centrale européenne. Mardi, la Commission européenne a de nouveau révisé à la baisse ses prévisions d’inflation pour 2016 et 2017, en dépit de ce que le Financial Times a décrit comme « certaines des politiques monétaires les plus agressives dans l’histoire de la zone euro. » En mars, la BCE a fixé son taux de dépôt à une valeur négative de 0,4 pour cent et a offert aux banques des prêts encore moins chers dans le but de relancer l’emprunt.

La Commission européenne a déclaré que l’inflation augmenterait de seulement 0,2 pour cent cette année, en baisse de ses prévisions de 0,5 pour cent en février et 1 pour cent en novembre dernier. Cela se compare à l’objectif officiel de la BCE d’une inflation juste en dessous de 2 pour cent. La Commission européenne a déclaré que l’inflation de base avait « jusqu’à présent échoué à montrer une tendance à la hausse » en raison des niveaux de croissance faibles et la stagnation des salaires.

La déflation est en train d’avoir un impact majeur sur les bénéfices des entreprises à travers la zone euro. Les prévisions de croissance pour les bénéfices des sociétés européennes ont chuté à leur plus bas niveau depuis la crise financière mondiale, au milieu d’avertissements que l’on n’en verrait pas le bout. Selon les estimations de Bloomberg, les bénéfices pour le troisième trimestre de 2015 ont chuté de 39 pour cent sur une base d’année en année et ont chuté de 71 pour cent au cours des trois derniers mois de l’année.

Le Directeur des Global Equities chez Henderson Global Investors, Matthew Bessley, a déclaré au Financial Times : « Les perspectives de revenus sont très sombres. Je ne peux pas voir d’où la hausse va provenir parce qu’il n’existe actuellement aucun moteur de croissance dans le monde. »

En d’autres termes, la zone euro et le reste de l’économie mondiale sont pris dans un tourbillon déflationniste semblable à la stagnation des années 1930, dans lequel les politiques monétaires expansives sont aussi inutiles que de pousser un morceau de ficelle. La cause sous-jacente n’est pas le manque d’argent à bas prix, mais le manque de débouchés pour des investissements rentables, ce qui signifie qu’il y a un excès permanent de l’épargne par rapport à la demande d’investissement.

Tout comme l’économie de la période actuelle ressemble de plus en plus celle des années 1930, la politique aussi. Les classes dirigeantes des grandes puissances capitalistes réagissent comme elles le faisaient alors : avec des politiques protectionnistes, et dans le cas actuel : les dévaluations monétaires, le recours au nationalisme économique, l’approfondissement des attaques contre la classe ouvrière, le développement des formes de plus en plus autoritaires de gouvernement et les préparatifs de guerre.

En même temps, ces événements produisent une radicalisation croissante de la classe ouvrière comme les tendances fondamentales du système de profit deviennent de plus en plus clairement révélées. La crise économique grandissante crée les conditions pour l’éruption des grandes luttes sociales et de classe dont la question décisive est la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire dans la lutte pour le programme du socialisme international.

(Article paru d’abord en anglais le 5 mai 2016)