Le Parti social-démocrate allemand en chute libre

Par Ulrich Rippert
26 mai 2016

Le Parti social-démocrate allemand (SPD) est en chute libre. Selon un tout récent sondage de l’institut Forsa, le soutien pour ce parti a dégringolé à 19 pour cent, un recul de 2 pour cent par rapport au mois précédent et un niveau historiquement bas pour le SPD.

Une estimation des intentions de vote réalisée pour Stern/RTL indique que « Seulement 14 pour cent disent que le SPD représente au mieux leurs intérêts personnels. » Le directeur de Forsa, Manfred Güllner, a fait remarquer au sujet de ces résultats, « La classe ouvrière constitue encore la majorité de la société mais ne se sent plus représentée par le SPD actuel. »

L’effondrement du SPD dans les sondages est la conséquence directe de la politique droitière, antisociale et militariste pratiquée par le parti depuis des années. Le SPD est connu comme le « parti de Hartz IV » qui, il y a dix ans, fut à l’origine d’un déclin social sans précédent introduit par l’« Agenda 2010 » du SPD. Les lois Hartz mises en œuvre par le gouvernement SPD/Verts (1998-2005), sous le chancelier Gerhard Schröder et son ministre Vert des Affaires étrangères Joschka Fischer, ont eu des conséquences catastrophiques.

Les travailleurs licenciés perdent actuellement tous droits à des prestations sociales au bout d’un an et sont réduits au statut d’assistés. Ceux qui finissent par se retrouver avec Hartz IV n’ont presque aucune chance de sortir de la pauvreté. Selon une étude de l’Association paritaire d’action sociale, trois quarts des personnes concernées sont réduits à toucher indéfiniment l’allocation Hartz IV [selon les barèmes, de 325 à 400 euros mensuels environ]. Le seul risque d’en être réduit à Hartz IV pousse les travailleurs licenciés à trouver au plus vite un nouvel emploi, souvent à bas salaire, à durée déterminée ou à temps partiel.

Un deuxième marché du travail a été créé grâce à l’Agenda 2010, caractérisé par le travail intérimaire, les contrats à durée déterminée et toutes sortes d’emplois mal payés sans droits ni prestations sociales. Cette légalisation a entraîné une forte augmentation de la pauvreté. Le tout dernier rapport sur la pauvreté de l’Association paritaire d’action sociale a classé 15,4 pour cent de la population soit 12,5 millions de personnes comme pauvres. En font partie quelques 3,4 millions de retraités et plus de 2,5 million d’enfants.

A l’initiative de la ministre du Travail et des Affaires sociales, Andrea Nahles (SPD), le parlement allemand (Bundestag) a adopté il y a deux semaines une nouvelle loi pour réglementer le travail intérimaire et les contrats à durée déterminée. On a inscrit par là dans la loi des conditions d’exploitation extrême. Dans le même temps, avec la collaboration des syndicats, toute opposition à cette loi est étouffée dans l’œuf.

La contre-révolution sociale du SPD est devenue un modèle pour la politique sociale-démocrate dans toute l’Europe. Le SPD a montré la voie quand il s’est agi d’imposer un programme d’austérité après l’autre à la population grecque et de faire subir au pays le chantage et le pillage dans l’intérêt des banques internationales. Depuis l’effondrement du Pasok social-démocrate suite à cette politique, le dirigeant du SPD Sigmar Gabriel et le président du parlement européen Martin Schulz (SPD) collaborent étroitement avec Syriza pour imposer ces attaques sociales.

Pendant des années, le SPD a cherché à étendre son Agenda 2010 à la France. Il y a deux ans, l’architecte de cette réforme qui porte son nom, Peter Hartz, avait rendu visite au président François Hollande et à son gouvernement à l’Elysée pour les conseiller en matière de réformes du marché du travail. Le résultat en est la loi El-Khomri que le gouvernement PS de Manuel Valls impose actuellement par décret face aux protestations de masse.

A la mi-mars, au début de la phase cruciale du programme de politique sociale française, d’influents politiciens sociaux-démocrates européens se sont réunis à Paris pour renforcer la position du président Hollande. Il y avait là le premier ministre italien et président du Parti démocrate (PD) Matteo Renzi, l’ex-chancelier autrichien et président du SPÖ Werner Feymann, le premier ministre portugais et président du Parti socialiste Antonio Costa et la vice-présidente de la Commission européenne Federica Mogherini, ainsi que Schulz et Gabriel.

Le SPD a aussi joué un rôle clé dans les préparatifs de guerre. Frank-Walter Steinmeier (SPD) le ministre allemand des Affaires étrangères a dirigé le tournant dans la politique étrangère et le retour du militarisme allemand. Il a organisé le réarmement militaire en étroite collaboration avec la ministre de la Défense, Ursula von der Leyen (CDU). Des centaines de millions d’euros, soutirés à la classe ouvrière par le biais de mesures d’austérité, sont directement déversés dans les programmes d’armement destinés à l’armée.

Cette politique réactionnaire se heurte à une opposition populaire grandissante. Le SPD s’est littéralement effondré aux élections régionales de mars. Dans le Bade-Wurtemberg et en Saxe-Anhalt, il a à peine dépassé les 10 pour cent et a fini derrière le parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Les membres encartés quittent le SPD en grand nombre. Depuis 1990, il a perdu plus de la moitié de ses adhérents.

Entre-temps, la structure financière du SPD est devenue largement indépendante des cotisations en déclin de ses membres. Son organisation bureaucratique fonctionne selon des critères de gestion d’entreprise et contrôle un vaste réseau d’activités commerciales. De plus, le parti bénéficie de vastes sommes d’argent provenant du système de financement des partis politiques par l’Etat. L’an dernier, les subventions publiques se chiffraient à plus de 50 millions d’euros. Le SPD est un parti d’Etat qui veille au respect des intérêts de l’impérialisme allemand et des grands groupes économiques ignorant totalement l’opposition populaire.

La perte d’influence du parti provoque une inquiétude croissante dans l’élite dirigeante. Une récente édition du magazine hebdomadaire du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung a publié un éditorial à ce sujet intitulé « Le déclin d’un parti populaire. » Il débute en disant, « Le SPD s’est effondré. »

L’article se poursuit ainsi: « Le SPD est le plus vieux parti d’Allemagne. Il a résisté aux nazis, fournit trois grands chanceliers et influencé l’Etat allemand comme aucun parti à l’exception du CDU. Mais, si des élections fédérales avaient lieu dimanche, il n’obtiendrait selon les tout derniers sondages, que 20 pour cent des voix. A l’est, l’AfD devancerait le SPD de 5 points de pourcentage. Un scénario épouvantable pour ce vieux grand parti. »

L’état de décomposition avancé des sociaux-démocrates est un phénomène international. En Autriche, en Grèce, en Grande-Bretagne et surtout en France, mais aussi dans de nombreux autres pays, une évolution identique a eu lieu. Elle est liée à une radicalisation grandissante de la classe ouvrière.

En Grèce, des grèves de masse ont eu lieu contre la brutale politique d’austérité du gouvernement Syriza. Depuis des semaines, les travailleurs et les étudiants descendent dans la rue en France pour protester contre les coupes sociales et les réformes du marché du travail du gouvernement Hollande. En Allemagne, les grèves et protestations sur les lieux de travail sont en forte augmentation. L’année dernière, le nombre officiel de jours de grève y a pour la première fois depuis de nombreuses années, dépassé le cap du million.

Des vagues de grèves se développent également aux Etats-Unis, en Chine et en Inde. Aux Etats-Unis, plus de 40.000 salariés du géant américain des télécoms Verizon sont en grève depuis des semaines. Cette radicalisation grandissante des travailleurs et des jeunes au plan mondial trouve son expression dans l’opposition croissante au SPD.

La classe ouvrière est confrontée à la tâche de se libérer définitivement de ces bureaucraties réactionnaires et nationalistes. Ceci demande toutefois plus qu’un rejet des partis en refusant de voter pour eux ou en rendant sa carte. Le risque est grand que des partis d’extrême-droite tels l’AfD et le FN puissent exploiter ce vide politique.

La classe ouvrière doit adopter un nouveau cours; cela exige une nouvelle perspective politique. Aucun des problèmes auxquels les travailleurs sont confrontés dans le monde ne peut être résolu dans le cadre de l’Etat nation ou du système de profit capitaliste. La classe ouvrière a besoin d’un programme internationaliste et socialiste ainsi que d’un parti révolutionnaire.

C’est là le sens de la participation du Partei für Soziale Gleichheit (Parti de l’égalité sociale - PSG) aux élections régionales de Berlin en septembre. Contrairement au Parti de Gauche (Die Linke) dont le but est de maintenir le SPD au pouvoir et de le soutenir, nous invitons vivement tous ceux qui veulent lutter contre la guerre, la répression, le nationalisme et l’inégalité sociale à soutenir résolument la campagne du PSG. Notre but est d’abolir le système capitaliste, la source de l’inégalité, de la pauvreté et de la guerre, et de développer un mouvement de masse sur la base d’un programme socialiste et internationaliste.

(Article original paru le 21 mai 2016)