La réalité sociale derrière l’élection présidentielle américaine

Par Niles Williamson
14 avril 2016

L’étude publiée cette semaine par le Journal de l’Association médicale américaine sur l’élargissement du fossé dans l’espérance de vie aux États-Unis jette une nouvelle lumière sur l’impact omniprésent des inégalités sociales.

Le rapport est basé sur l’examen de quelque 1,4 milliard de dossiers fiscaux et documente le fait que les revenus élevés sont fortement associés à une plus grande longévité. L’étude montre que l’écart entre le pour cent le plus riche et le pour cent le plus pauvre est de 14,6 ans pour les hommes et 10,1 ans pour les femmes. Il établit en outre que l’espérance de vie pour les personnes faisant partie des cinq pour cent les plus riches a augmenté de près de trois ans entre 2001 et 2014, tandis que pour les cinq pour cent les plus pauvres, la hausse a été négligeable.

Les chercheurs ont noté que les hommes américains du un pour cent le plus pauvre dans la répartition des revenus ont, à 40 ans, une espérance de vie semblable à celle moyenne des hommes de 40 ans au Soudan et au Pakistan. En réaction aux conclusions de l’étude, le prix Nobel d’économie Angus Deaton, a dit : « C’est comme si les meilleurs pourcentages de revenus appartenaient à un monde élitaire de riches adultes américains, alors que les pourcentages de revenus inférieurs appartiennent chacun à des mondes séparés de la pauvreté, chacun à sa manière malheureux et malsain. »

L’an dernier, Deaton et Anne Case, une collègue de la faculté d’économie de l’Université de Princeton, ont publié un rapport qui montrait une augmentation significative du taux de mortalité de la classe ouvrière américaine d’âge moyen et blanche au cours des quinze dernières années; celle-ci était liée à une augmentation spectaculaire du nombre de décès dus au suicide, à l’abus de drogues et à l’alcoolisme typiques du dénuement économique et social.

L’aggravation radicale des conditions de vie aux États-Unis est le résultat non de forces économiques impersonnelles, sans même parler de défaillances personnelles, mais de politiques délibérées. Elles ont été dictées par la classe dirigeante américaine et mises en œuvre ces quatre dernières décennies par ses deux principaux partis politiques pour faire payer la crise et le déclin du capitalisme américain à la classe ouvrière.

Celle-ci a subi un renversement historique de sa position sociale. Le boom de l’après-guerre, qui avait semblé conférer une certaine vérité à l’affirmation réformiste que « la marée montante soulève tous les bateaux » a depuis longtemps cédé la place à des décennies de désindustrialisation, de parasitisme financier croissant et d’attaques incessantes des emplois et des conditions de vie des travailleurs. Les revenus et la richesse, sous les administrations démocrates comme républicaines, se sont de plus en plus concentrés dans les mains d’une aristocratie financière, avec des conséquences dévastatrices pour les travailleurs et les jeunes.

Les organisations syndicales construites par la classe ouvrière dans les luttes de masse des années 1930 et 1940 ont joué le rôle le plus déterminant dans cette contre-révolution sociale – une offensive intensifiée depuis l’effondrement du système capitaliste mondial qui a commencé en 2008.

Sur la base de leur programme pro-capitaliste et nationaliste, les syndicats ont réagi à la crise grandissante du capitalisme américain en se faisant les partenaires directs des entreprises et du gouvernement pour imposer la crise aux travailleurs. Ils ont collaboré à la destruction de millions d’emplois, à la démolition des salaires et des avantages sociaux et à l’imposition de conditions de misère, tout cela au nom de l’accroissement de la compétitivité des entreprises américaines face à leurs rivales internationales. À cet effet, ils ont joué le rôle de police industrielle de la classe dominante et supprimé la résistance de la classe ouvrière. Les grèves, qui étaient un fait de la vie quotidienne en Amérique, ont quasiment disparu.

Le plan de sauvetage pour les criminels financiers responsables du krach de Wall Street et de la Grande Récession de 2008 a été payé par une austérité implacable aux États-Unis comme dans le monde. Sous l’Administration Obama, 95 pour cent de toutes les hausses de revenus sont allés au un pour cent le plus riche. Aujourd’hui, la part du produit intérieur brut des États-Unis allant aux travailleurs est à son niveau le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale, alors que le pourcentage allant aux profits des entreprises est au plus haut.

Dans une période antérieure, la kyrielle d’études exposant les conditions désespérées où vivent des millions d’Américains aurait été traitée par des sections de l’establishment politique et les médias comme un scandale politique. Aujourd’hui, ces questions sont au mieux traitées avec une attention superficielle par les médias; elles sont rapidement mises au rebut et généralement ignorées par l’establishment politique.

Pratiquement aucune mention n’est faite par les candidats à l’investiture présidentielle des deux partis des rapports documentant la hausse du taux de mortalité et la mortalité dans la classe ouvrière, les taux de mortalité infantile choquants parmi les pauvres et l’augmentation de l’écart entre les riches et les pauvres pour ce qui est de l’espérance de vie.

Le candidat présidentiel démocrate Bernie Sanders, qui se dit « socialiste », cherche à puiser dans la colère face au dénuement économique et à l’insécurité en dénonçant l’inégalité des revenus dans des discours standard, mais il reste remarquablement abstrait. Il ne dit rien ou presque des conditions réelles auxquelles sont confrontés les ouvriers et les jeunes dans leur vie quotidienne et il parvient à éviter toute mention des mesures d’austérité brutales de l’administration Obama.

Sanders n’a pas parlé de l’imposition par Obama de coupes de salaires radicales de 50 pour cent pour tous les travailleurs de l’automobile nouvellement embauchés dans le cadre de son plan de sauvetage de GM et Chrysler. Il est muet sur le soutien de l’administration à l’éviscération des soins de santé et des pensions des travailleurs dans la faillite de Detroit et il évite toute référence aux coupes répétées dans les bons alimentaires, autorisées par la Maison-Blanche.

Le Parti démocrate, vers lequel Sanders cherche à canaliser l’opposition croissante de la classe ouvrière, est entièrement complice de cette contre-révolution sociale. De l’abolition par les Clinton de la sécurité sociale dans les années 1990 à l’attaque par Obama des prestations de santé de millions de travailleurs grâce à son ‘Obamacare’, les démocrates ont fonctionné comme un instrument de Wall Street et de l’élite patronale.

Une condition préalable à toute lutte sérieuse contre les inégalités, la guerre et la marche vers la dictature est une rupture complète et irrévocable d’avec le Parti démocrate et tous les représentants politiques de la classe dirigeante. Ce n’est que sur cette base que les travailleurs américains peuvent avancer un programme socialiste qui corresponde à leurs intérêts et s’unir avec leurs frères et sœurs de classe au plan international contre les sociétés et banques transnationales.

Cette perspective doit être introduite dans l’élection de 2016 en opposition à toutes les tentatives de bloquer le développement d’un mouvement politique indépendant et véritablement socialiste de la classe ouvrière.

(Article paru d’abord en anglais le 13 avril 2016)