Le message du Wisconsin

Par Patrick Martin
8 avril 2016

Dans la foulée de la victoire écrasante du sénateur Bernie Sanders sur l’ancienne ministre de la défense Hillary Clinton dans la primaire de Wisconsin mardi, les médias contrôlés par le patronat et l’establishment politique ont pris soin de rejeter l’importance d’un demi-million de personnes votant pour un candidat qui prétend être un socialiste.

Sanders a battu Clinton dans 79 des 82 circonscriptions de l’État et a dominé presque tous les groupes démographiques et par tranche de revenu. Il a remporté plus de 80 pour cent des voix parmi ceux âgés de 18 à 29 ans, plus de 70 pour cent des voix parmi les indépendants, et a battu Clinton de 54 pour cent contre 44 pour cent parmi les électeurs non blancs de moins de 45 ans. Il a remporté sept des huit derniers primaires pour la nomination du candidat démocrate à la présidentielle. 

Dans leurs reportages de la nuit électorale, les médias américains ont à peine rapporté ces chiffres, montrant beaucoup plus d’intérêt dans les chances du milliardaire démagogue Donald Trump, le favori républicain. Les médias ont dépeint la victoire du sénateur du Texas Ted Cruz sur Trump comme un séisme politique tout en minimisant la victoire plus large de Sanders sur Clinton. 

Le consensus des médias était que le résultat de Wisconsin avait peu d’importance pour les démocrates en ce qui concerne l’élection présidentielle. Le Washington Post titrait son article, « Sanders remporte le Wisconsin, et maintient en vie sa tentative peu probable d’obtenir l’investiture démocrate », citant dans le deuxième paragraphe « l’avance encore écrasante de Clinton en nombre de délégués. »

Le New York Times a balayé la déroute générale du favori démocrate, déclarant, « La défaite de Mme Clinton n’entame pas de manière significative son avance confortable dans la course pour les 2383 délégués nécessaires pour obtenir l’investiture démocrate ». 

Ni les grands journaux, ni les chaînes de télévision n’ont tenté d’expliquer les implications politiques d’un candidat qui prétend être socialiste et engagé dans une course de plus en plus serrée avec le choix quasi-unanime de l’establishment du Parti démocrate. Mercredi, un sondage de McClatchy-Marist a constaté que Sanders a pris deux points d’avance sur Clinton parmi les électeurs démocrates probables à l’échelle nationale, 49 pour cent contre 47 pour cent. 

La campagne de Sanders représente une étape historique dans la politique américaine. Quelque sept millions de personnes sont allés aux urnes ou ont participé aux primaires en votant pour un candidat identifié comme un socialiste, qui appelle à une « révolution politique » pour mettre fin à la domination des milliardaires sur la vie politique américaine. Deux millions de personnes ont fait un don à la campagne Sanders, et ses rassemblements attirent régulièrement des foules de 15 000 à 25 000 personnes. Chez les jeunes, en particulier, le soutien à Sanders est immense. Plus de personnes âgées de 18-29 ont voté pour Sanders que pour Clinton et Trump combinés. 

Le silence des médias sur le sujet de la montée de Sanders est une expression de nervosité politique dans l’élite dirigeante. Sa préoccupation n’est pas à l’égard du messager, un sénateur du Vermont qui a longtemps fonctionné comme un allié fiable du Parti démocrate. Au contraire, elle est profondément ébranlée par le message de mécontentement social et politique rendu par des millions de personnes aux États-Unis qui votent pour quelqu’un qui se dit « socialiste démocratique ». 

Le vote en masse pour un candidat qui prétend être socialiste discrédite ce qui est devenu un récit fondateur de la politique américaine : que les États-Unis seraient un pays où la classe ouvrière est immuablement hostile à toute alternative au système de « libre entreprise ». Non seulement le socialisme, mais même le libéralisme politique ont été pratiquement bannis de la politique officielle, auquel les démocrates serviles font référence sous l’appellation « L-word » dont ils cherchent à s’éloigner. 

Les marxistes ont toujours insisté sur le fait que « l’exceptionnalisme américain » était d’un caractère historiquement limité et relatif. La lente évolution politique de la classe ouvrière américaine était liée à la position privilégiée du capitalisme américain, ce qui a rendu possible l’augmentation constante des niveaux de vie de la classe ouvrière et ainsi encouragé des illusions dans la viabilité du système de profit. 

Le changement dans la situation objective commence à produire un changement correspondant dans les consciences. Il est d’une importance énorme que Sanders ait remporté son plus grand soutien parmi les électeurs de la classe ouvrière de moins de 45 ans. Cette génération est radicalisée politiquement par la désintégration prolongée du capitalisme américain – son déclin sur le marché mondial et l’impact dévastateur qui en découle sur ​​les emplois et le niveau de vie des travailleurs américains. 

Il a fallu des processus sociaux qui ont mûris au fil de nombreuses années pour créer les conditions où une figure quelque peu incongrue, un sénateur peu connu d’un état ​​minuscule, ait pu perturber le couronnement prévu du favori démocrate à la présidentielle. 

La campagne électorale de 2016 se déroule sur fond de huit années de bouleversements économiques et de récession dans la foulée de la chute de Wall Street, et de huit années du gouvernement Obama, qui a renfloué les banques au détriment des travailleurs et a présidé à une concentration accrue de la richesse au sommet accompagnée d’une nouvelle détérioration de l’emploi et du niveau de vie de la grande majorité. Elle a lieu aussi après 25 ans de guerre impérialiste presque ininterrompue, avec de vastes ressources gaspillées, à la fois humaines et matérielles. 

Sanders surfe sur une vague de colère et d’hostilité économique contre l’inégalité sociale. Malgré tous les efforts pour la maquiller, il a été impossible de cacher la maladie profondément enracinée de la société américaine : le fossé économique grandissant entre le 1 pour cent des plus riches (voir un dixième du 1 pour cent) et les grandes masses qui travaillent pour gagner leur vie et produisent la richesse. À présent, les chiffres économiques sont familiers : l’aristocratie financière a accaparé la quasi-totalité de l’augmentation du revenu national au cours des deux dernières décennies ; les salaires et les conditions de vie des travailleurs ont stagné ou diminué ; les emplois temporaires et contractuels représentent toutes les embauches créées depuis le krach financier de 2008. 

C’est dans ces conditions que se développe une si large réponse populaire à la critique de Sanders contre Wall Street et la vénalité des entreprises. Des millions de jeunes et de travailleurs sont à la recherche d’un moyen de lutter contre les attaques visant les emplois, le niveau de vie et les droits démocratiques, et contre la menace croissante de la guerre, et ils se sont emparés de la campagne de Sanders comme d’un moyen de le faire. À mesure qu’elle vire à gauche, la classe ouvrière américaine commence à se pencher sur les questions politiques. 

Ce processus n’est nulle part plus clair que dans le Wisconsin. C’est l’état où en 2011 un mouvement de masse a éclaté dans la classe ouvrière et parmi les jeunes, déclenché par la législation anti-ouvrière réactionnaire parrainée par le gouverneur Scott Walker et promulguée par l’état sous contrôle républicain. Les manifestants avaient envahi en masse la capitale de l’État ​​et un mouvement se développait pour une grève générale. Cela fut devancé seulement par l’intervention des syndicats de l’AFL-CIO, qui bloquèrent toute action directe par la classe ouvrière et détourné l’opposition de masse vers une campagne pour une élection anticipée et faire remplacer Walker par un démocrate qui s’était déjà engagé à des réductions similaires des salaires, des allocations sociales et des emplois, réalisées en collaboration avec les syndicats. 

Le Parti démocrate ne peut pas être un instrument de lutte contre la crise sociale. Comme les républicains, il est engagé irrévocablement pour la défense du système de profit et partage la responsabilité de l’assaut bipartite sur la classe ouvrière. Les démocrates ont viré progressivement vers la droite au cours des quatre dernières décennies, abandonnant tout ce qui restait de la politique réformiste du libéralisme du New Deal et des programmes d’aides sociales des années 1960. 

Les Clinton incarnent ce processus. Bill Clinton remporta la présidence en 1992 en tant que candidat du Democratic Leadership Council, la formation de droite qui avait adopté les politiques réactionnaires de l’époque de Reagan-Bush. Il s’était engagé notamment à « mettre fin à l’aide sociale comme nous l’avons connue », éliminant le programme fédéral des années 1930 qui avait fourni un soutien financier aux chômeurs de longue durée, tout en déclenchant une campagne sécuritaire qui a abouti à mettre plus d’hommes noirs en prison que ceux inscrits dans les universités.

Hillary Clinton poursuit cette tradition, se présentant comme la continuatrice des politiques d’Obama, qui a intensifié l’agression militaire américaine au Moyen-Orient, tout en préparant la guerre avec la Chine et la Russie, accompagné d’une expansion massive de l’état de surveillance, et a promu sans détour les intérêts de Wall Street et des super-riches. 

Sanders est également un défenseur du capitalisme américain, et personne n’a été plus surpris que le candidat lui-même de la réponse de masse qu’a reçu sa campagne. Au début, Il avait l’intention de servir de paratonnerre, ramenant les travailleurs mécontents et les jeunes gens dans le giron du Parti démocrate, suivant les traces de Dennis Kucinich, Al Sharpton, Howard Dean et Jesse Jackson. 

Son « socialisme » ne va pas plus loin que le libéralisme des années 1960. Alors qu’il critique Clinton pour avoir soutenu l’invasion de l’Irak en 2003, il soutient explicitement les politiques de guerres du gouvernement Obama. 

Tout au long de sa carrière politique comme maire de Burlington, membre du Congrès et sénateur du Vermont, Sanders n’a jamais soutenu aucune contestation plus large à la domination du système bipartite contrôlé par la grande entreprise. Il s’est rallié et voté avec les démocrates à la Chambre des représentants et au Sénat et a soutenu tous les candidats démocrates à la présidentielle depuis Walter Mondale en 1984. Il s’est engagé à soutenir Hillary Clinton si elle se trouvait en difficultés sur la ligne d’arrivée, en disant au New York Daily News cette semaine que Clinton était « de loin, de très loin, préférable à l’un des candidats républicains ». 

Sanders a obtenu le soutien de millions de gens non pas en dépit mais à cause de ses professions de « socialisme démocratique ». Celles-ci ont été prises au sérieux par un électorat qui voit le socialisme comme une alternative aux conditions de vie créées par le capitalisme. Mais il n’y a rien de véritablement anticapitaliste dans la perspective de Sanders. Cela a été démontré plus récemment dans son interview avec le Daily News. Interrogé sur ses appels répétés pour démanteler les banques de Wall Street, Sanders ne pouvait pas expliquer comment cela devait être effectué, déclarant finalement que les banques seraient autorisées à décider elles-mêmes de la façon d’y procéder. 

C’est une chose de reconnaître la signification objective du soutien de masse pour Sanders. C’en est une toute autre de s’adapter à Sanders politiquement. Le Parti de l’égalité socialiste s’oppose à sa campagne pour la présidentielle et avertit que s’il devait être élu, un gouvernement Sanders serait un instrument de l’élite dirigeante américaine pour désorienter la classe ouvrière et préparer de nouvelles attaques, tout en défendant les intérêts mondiaux de l’impérialisme américain. 

La tâche du Parti de l’égalité socialiste est de préparer la classe ouvrière en clarifiant ce que signifie lutter pour le socialisme, la lutte contre les illusions envers Sanders et tous les autres efforts pour détourner les travailleurs d’une lutte contre le système capitaliste, et de mettre en avant une véritable alternative révolutionnaire. 

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La crise sociale et les élections américaines 

(article paru en anglais le 7 avril 2016)