La campagne de destitution et les dangers auxquels est confrontée la classe ouvrière brésilienne

Par Bill Van Auken
2 avril 2016

La campagne prolongée menée pour destituer la présidente brésilienne, Dilma Rousseff, du Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores - PT) semble avoir pris une nouvelle qualité après le retrait du gouvernement mardi du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), le plus grand parti au parlement brésilien. 

La pression croissante pour un changement de gouvernement, en dehors de tout vote populaire, dans le plus grand pays d'Amérique latine constitue une menace sérieuse pour la classe ouvrière. Le danger ne vient pas seulement des conspirations ourdies par les politiciens de droite, les juges, les lobbies d'affaires et les médias capitalistes qui poussent à la destitution de la présidente, mais plus fondamentalement de l'intensification rapide de la crise économique, sociale et politique du capitalisme brésilien et de l'absence de toute véritable direction révolutionnaire dans la classe ouvrière. 

Le processus de destitution s’est développé conjointement avec l'opération Lava Jato (lave-auto) lancée il y a deux ans; une enquête sur un vaste scandale de corruption centré sur des pots de vin et des commissions occultes pour des contrats gonflés avec Petrobras, conglomérat énergétique brésilien géré par l'Etat et plus grosse société d'Amérique latine. 

L'enquête a découvert non seulement la corruption systémique du Parti des travailleurs mais aussi le pourrissement avancé de l'ensemble du système politique bourgeois du Brésil et qui englobe chaque parti comme l'ensemble des personnalités politiques qui recherchent la destitution de Rousseff. 

Derrière cette crise politique, il y a la plus profonde crise économique au Brésil depuis la Grande Dépression des années 1930. Après une contraction de 3,8 pour cent de l'économie l'année dernière, la même chose ou pire est prévue pour 2016. Plus de 1,8 millions d'emplois ont été anéantis dans l'année écoulée et le chômage officiel atteint 9,5 pour cent. Il est attendu que quelque deux millions de travailleurs brésiliens seront en fin de droits en juin. Et, pour la première fois depuis près d'un quart de siècle, les salaires réels sont en baisse et l'inégalité sociale en hausse. 

C'est cette crise objective qui a créé les conditions où ont été mobilisés des secteurs de la classe moyenne brésilienne dans une frénésie de haine contre le PT et Rousseff. On a assisté, lors de manifestations de masse en faveur de la destitution, à des appels à l'intervention de l'armée et même à celle de Donald Trump pour qu’il sauve le Brésil. Des agressions fascistes ont été signalées sur les personnes portant le rouge, la couleur associée au PT, et sur des personnes soupçonnées de soutenir le parti au pouvoir. 

Le virage à droite de ces couches vient de la colère et de la désillusion devant la promesse réduite à néant des gouvernements PT que le Brésil avait en quelque sorte échappé aux effets de la crise financière mondiale et était irréversiblement sur la voie du développement vers le « Premier Monde » capitaliste. Ce mouvement se sert du PT comme d’un bouc émissaire pour la débâcle économique, attaquant non seulement sa corruption mais ses programmes d'assistance minimale aux brésiliens pauvres, désormais considérés comme enlevant de façon intolérable de la richesse aux couches sociales les plus favorisées. 

La cote de Rousseff est tombée en-dessous de 10 pour cent et de larges secteurs de la classe ouvrière, face aux licenciements massifs et aux baisses de salaire, sont eux aussi dégoûtés du parti bourgeois corrompu qu’est le PT. Avec l'aide de la bureaucratie de la CUT (Centrale unique des travailleurs), le PT s'est faussement présenté comme représentant du « peuple », tout en adaptant sa politique aux profits du capital brésilien et international et aux prescriptions du FMI. 

Si Rousseff et son prédécesseur Luiz Inacio Lula da Silva, le fondateur du Parti des travailleurs, ont pu appeler du tout une partie plus large de la population à s’opposer à la campagne de destitution, c'est parce que des sections de celle-ci s’inquiètent des méthodes manifestement extra-légales et politisées utilisées pour faire tomber le gouvernement et des sentiments fascistes attisés pour faire avancer cet objectif.

Lula (nom sous lequel est surtout connu l’ancien dirigeant du syndicat des métallurgistes devenu président) a lui-même été la cible de telles méthodes, arraché de son appartement dans un raid avant l'aube par des dizaines de policiers pour un interrogatoire non volontaire en mars.

Rousseff, Lula et divers éléments de la pseudo-gauche gravitant autour du PT ont commencé à essayer de mobiliser du soutien en qualifiant la campagne de destitution de « coup d'Etat », établissant une comparaison directe avec le renversement militaire, soutenu par les Etats-Unis, du président Joao Goulart en 1964, il y a exactement 52 ans.

S les dangers auxquels est confrontée la classe ouvrière du fait des développements politiques récents sont indéniables, cette comparaison est au mieux intéressée. Goulart fut renversé dans des conditions où il préconisait des réformes bourgeoises nationalistes, comme la nationalisation des raffineries de pétrole, un contrôle obligeant les multinationales à réinvestir tous leurs bénéfices au Brésil, une réforme agraire limitée et des réductions des dépenses militaires. Cette politique lui avait valu un large soutien populaire et l’hostilité de l'oligarchie dirigeante, de l'armée et de Washington.

Rousseff a réagi à la crise économique au Brésil par une politique d’« ajustement budgétaire » qui faisait porter le poids de la crise économique à la classe ouvrière. Son gouvernement a récemment adopté une loi anti-terroriste lui accordant les pouvoirs d'un Etat policier contre l'opposition intérieure. La résistance de Rousseff et du PT au « coup d'Etat » présumé n’est pas une lutte contre les exigences de la réaction capitaliste, mais plutôt une insistance que son gouvernement est capable de réaliser les objectifs de la grande entreprise.

Si aujourd'hui les secteurs dominants du capital brésilien et étranger poussent à sa destitution, c’est parce qu'ils voient dans un changement radical de gouvernement le moyen d’accélérer considérablement la politique capitaliste réactionnaires déjà poursuivie.

Mais il n'y a pas d'unanimité quant à la meilleure façon de faire aboutir cette politique. Des éléments de la classe dirigeante, y compris à droite, ont préconisé un retrour de Lula au pouvoir comme le meilleur moyen de parvenir à accroître la « compétitivité » du capitalisme brésilien en comprimant les coûts de main-d'œuvre, agissant de concert avec la bureaucratie syndicale pour contrôler et réprimer toute lutte de la classe ouvrière. Cette option a été avancée par nul autre que Delfim Netto, l'ancien ministre des Finances de la dictature militaire des années 1960, à qui on attribue la création du « miracle économique » brésilien de cette période, basé sur des méthodes similaires, imposées sous la menace des armes.

La responsabilité de la crise dangereuse à laquelle fait face la classe ouvrière brésilienne – que le PT reste ou qu’il s’en aille – est portée plus directement par ceux qui ont promu le PT comme un nouvel instrument « démocratique » pour réaliser une voie brésilienne particulière au socialisme. Fondé à la suite des manifestations étudiantes tumultueuses et des grèves ouvrières de masse à la fin des années 1970, qui ont finalement forcé l’armée à céder le pouvoir, le PT était un instrument destiné à contenir et à maitriser les luttes de la classe ouvrière et à bloquer la construction d'un parti socialiste révolutionnaire de masse.

Des organisations liées aux tendances révisionnistes ayant rompu avec le Comité international de la Quatrième Internationale comme celles affiliées au Secrétariat unifié pabliste, les adeptes de l'Argentin Nahuel Moreno ou du révisionniste français Pierre Lambert, ont joué un rôle clé dans la promotion du PT. Ils continuent tous de jouer un rôle politique réactionnaire dans la crise actuelle.

Le parti moréniste PSTU (Parti socialiste unifié des travailleurs) a réagi à la campagne pour la destitution de Rousseff avec le slogan «Fora Todos» (tous dehors) et l'appel à une nouvelle élection générale, essentiellement une adaptation aux manifestations de droite de la classe moyenne supérieure. Son adaptation à la droite brésilienne est en phase avec sa politique internationale ressemblant à celle de tendances similaires en Europe occidentale et en Amérique du Nord qui saluent comme des « révolutions » les guerres de changement de régime et les coups d’Etat orchestrés par la CIA ,de la Libye à la Syrie en passant par l’Ukraine. Par son rejet désinvolte de toute référence à un « coup d’Etat » le PSTU cherche à endormir la classe ouvrière devant les menaces bien réelles qu’elle confronte.

Democracia Socialista, l’ex-section brésilienne du Secrétariat unifié pabliste, restée à l'intérieur du PT, et son dirigeant le plus connu Miguel Rossetto, actuellement ministre du Travail et porte-parole principal du gouvernement Rousseff, ont pris la position apparemment contraire. Mettant en garde contre une répétition du coup d' Etat de 1964, elle appelle à « l'unité de larges secteurs en défense de la démocratie » et à un « retour au programme [PT] électoral de 2014. » Cela signifie une subordination de la classe ouvrière aux partis et politiciens bourgeois et le recyclage de fausses promesses immédiatement abandonnées, une fois finies les élections, pour des mesures d'austérité.

La réalité est que les droits démocratiques, les emplois, le niveau de vie et les conditions sociales, ne peuvent être défendus que par la mobilisation de la classe ouvrière dans une lutte politique indépendante, tant contre le gouvernement PT que contre ses adversaires bourgeois, et basée sur un programme socialiste et internationaliste. Cela nécessite une assimilation approfondie des leçons de la trahison menée par le PT et par la pseudo-gauche qui lui a facilité la tâche, et la construction d'un nouveau parti révolutionnaire de la classe ouvrière en tant que section brésilienne du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 1 avril 2016)