Le référendum néerlandais donne une majorité contre l'accord UE-Ukraine

Par Johannes Stern
11 avril 2016

Dans un référendum aux Pays-Bas mercredi, une nette majorité de 62 pour cent des électeurs ont rejeté l'Accord d'Association entre l'Union européenne et l'Ukraine. La participation électorale était de 32 pour cent ; le résultat du vote est donc valide, car la loi exige la participation d'au moins 30 pour cent de l’électorat.

Le résultat a aggravé la crise politique en Europe et a provoqué des réponses extrêmement nerveuses des milieux politiques et médiatiques. Le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, qui avait appelé à voter «oui», se sentit obligé de déclarer qu'il faudrait reconsidérer la ratification de l'accord. « Si le référendum est valide, nous ne pouvons pas simplement ratifier l'accord tel qu'il est », a-t-il dit à la télévision néerlandaise.

En janvier, le chef de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avait dit au journal néerlandais NRC Handelsblad qu'un vote « non » aux Pays-Bas sur l'Accord d'Association « pourrait ouvrir la porte à une crise continentale majeure ». Au début de mars, il a réitéré sa mise en garde à La Haye, en disant qu’un «non» conduirait à une déstabilisation de l'Europe. Le lendemain du résultat, il a annoncé à travers son porte-parole qu'il était profondément « attristé ».

Herman Van Rompuy, qui a participé à la rédaction de l'accord avec Kiev en tant que président du Conseil européen, a déclaré au journal néerlandais Trouv qu'un vote «non» serait une «honte» pour La Haye.

Van Rompuy a évoqué le fait que le gouvernement néerlandais avait déjà accepté l'accord et qu'un «non» rendrait le pays un partenaire moins fiable. Les Pays-Bas sont l'un des membres fondateurs de l'UE et détiennent actuellement la présidence tournante du Conseil de l'UE.

L’homme politique européen allemand et dirigeant du Parti populaire européen conservateur Manfred Weber a attaqué le gouvernement néerlandais, affirmant que Rutte n’avait pas assez fait pour promouvoir l'accord UE-Ukraine et a « gardé un profil bas, tout comme la plupart des élites ». Selon Weber, le référendum ne concernait pas seulement l'accord avec l'Ukraine. « C’était était anti-Rutte, anti-Europe, anti-migration et anti-tout. »

Dans un commentaire, Spiegel Online a parlé d'un «double reproche à l'UE. » Le référendum ne traitait pas de « n’importe quel accord de libre-échange, » mais de « cet accord qui en novembre 2013 déclencha un soulèvement en Ukraine. » Que les Pays-Bas maintenant rejetent cet accord si clairement était de «valeur symbolique». C’était « non seulement une victoire pour le président russe Vladimir Poutine, mais aussi une victoire pour tous ceux qui préféreraient voir l'UE se briser aujourd'hui et pas demain. »

Le fondement juridique du référendum était une loi votée au Parlement néerlandais en juillet 2015 sur la tenue de référendums « consultatifs ». Cela permet la tenue d'un plébiscite sur les lois déjà adoptées si, dans les six mois, 300.000 signatures d'électeurs inscrits peuvent être rassemblés. L'Accord d'Association entre l'UE et l'Ukraine a ainsi été remis en question.

Le groupe GeenPeil a annoncé le 10 juillet, qu’il rassemblerait les signatures nécessaires pour le référendum, rassemblant, selon leurs propres chiffres, 30.000 dans les 24 premières heures. En octobre 2015, il a été officiellement annoncé que plus de 427.000 signatures valides avaient été reçues et que le gouvernement devait entreprendre le référendum.

GeenPeil est un partenariat entre le site web GeenStijl, les initiatives citoyennes Burgercomité-UE et du Forum voor Démocratie, qui sont appuyés en coulisse par des forces de droite.

Le fondateur du Forum voor Democratie, Thierry Baudet, dit vouloir provoquer une révolution conservatrice et la dissolution de l'Union européenne. Sa thèse publiée en 2012, intitulée « L'importance des frontières », est un plaidoyer de droite pour l'Etat-nation.

GeenStijl est un blog multi-média sans style ni civilité qui fonctionne depuis 2003, se décrivant comme « politiquement incorrect » ; selon Wikipedia, on l'a maintes fois critiqué en raison de ses « commentaires xénophobes et extrêmes ». Depuis 2010, le site web, qui appartient au groupe de presse conservateur Telegraaf, produit son propre programme de télévision qui cible les hommes politiques qui font partie selon eux de « l’élite de formateurs d’opinion de gauche-libérale. »

Le référendum a également reçu le soutien de Geert Wilders du Parti de la liberté (PVV) islamophobe et du Parti socialiste (SP). Le SP, fondé en 1972 comme un groupe maoïste, est devenu aujourd'hui un parti social-démocrate de droite presque aussi nationaliste et xénophobe que le PVV.

Déjà aux années 1980, le SP exigeait dans un pamphlet intitulé « La main-d’œuvre étrangère et le capital » que les travailleurs étrangers s’adaptent à la langue et les valeurs du pays, ou le quittent. Le SP et son président, Emile Roemer, a réagi aux récents attentats terroristes à Bruxelles en exigeant un renforcement massif des forces de sécurité de l'État.

L’alignement de ces éléments contre l'Accord d'Association ne signifie pas que tous ceux qui ont voté «non» lors du référendum soutiennent ces forces d'extrême-droite. La vidéo à travers laquelle GeenPeil a mobilisé le soutien pour le référendum soulignait le lien entre l'Accord d'Association avec l' Ukraine, le coup d' Etat de droite à Kiev orchestrée par les puissances de l'OTAN, et la guerre civile qu'il a provoqué.

La vidéo déclare: «Les négociations ont abouti à des manifestations violentes sur le Maidan et maintenant les ultra-nationalistes avec des symboles nazis siègent au parlement. » La vidéo évoque aussi les 198 victimes néerlandaises de vol MH17 abattu au-dessus de l'Ukraine et met en garde contre les dangers d'un conflit géopolitique avec la Russie: «L'UE s’approche de plus en plus de la frontière russe. Tous les trois pays, [l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie], firent autrefois partie de l'Union soviétique et maintenant l'UE et l'OTAN tentent de les intégrer. »

Les forces derrière la campagne pour le « non » ont, bien sûr, rien de commun avec un mouvement anti-impérialiste contre l'UE et de l'OTAN du point de vue de la classe ouvrière. Ils représentent plutôt une faction de l'élite dirigeante néerlandaise qui considère un conflit avec la Russie serait indésirable actuellement et estime que les Pays-Bas poursuivraient leurs intérêts stratégiques plus efficacement par une politique plus indépendante de l'UE.

Un point révélateur de la vidéo des partisans du «non» est que l'influence des Pays-Bas sur la politique étrangère de l'UE ne cesse de diminuer avec l'élargissement de l’UE. À un moment donné, elle déclare: « Est -ce que cela veut dire que nous devrions laisser ces trois pays [ l'Ukraine, la Géorgie et la Moldavie] à l'ours russe? Bien sûr que non. Mais il faut se poser les questions, comment ces accords ont-ils apparu et à quel prix? Et pourquoi l'opinion de la majorité de la population a-t-elle été ignorée »?

À la fin mars, les présidents du groupe Burgercomité-UE ont dit au NRC Handelsblad qu'ils ne s’intéressaient pas à l'Ukraine, mais et qu'ils cherchaient à réaliser un « Nexit », une sortie des Pays-Bas de l'UE.

Arjan van Dixhoorn, qui dirige l'alliance, a déclaré: «Nous ne sommes pas vraiment dérangés par l'Ukraine, vous devez comprendre cela. ... Un référendum Nexit n'a pas encore été possible. Par conséquent, nous utilisons toutes les possibilités dont nous disposons pour augmenter la pression sur les relations entre les Pays-Bas et l'UE. »

Les initiateurs ont célébré le résultat du référendum. Baudat s’en vantait : « Le résultat ne peut pas simplement être ignoré ». Wilders a tweeté, "La grande majorité des électeurs est contre, ce qui est fantastique ... C'est le début de la fin de l'UE.» Le refrain a été rejoint par les populistes de droite à travers l'Europe, dont le président du parti indépendantiste UKIP, Nigel Farage, qui dirige la campagne pour une sortie britannique de l'UE lors d'un référendum en juin prochain.

Malgré la jubilation de ces forces réactionnaires, la majorité des Néerlandais a estimé qu'il n'y avait pas un «moindre mal» dans ce vote, et s’est abstenue. Le Financial Times a commenté: « Mais le nombre de personnes qui a boudé les urnes était si élevé, au moins par rapport aux attentes des élections nationales néerlandaises, que la conclusion la plus sûre est que l'abstention a été le vrai choix du peuple hollandais. Pour certains électeurs, qui ont correctement senti que le référendum n’était pas à bien des égards sur l'Ukraine, l’abstention était une tactique visant à invalider l'ensemble de l'exercice ».