Obama à Cuba

Par Bill Van Auken
23 mars 2016

Une fois les États-Unis à Cuba, qui les en chassera? José Martí, 1895

L'image la plus emblématique des trois jours du voyage de Barack Obama à Cuba fut celle du président américain déposant une couronne au pied d'un monument au poète et héros de l'indépendance cubaine José Marti, sur La Plaza de la Revolución, pendant qu'une fanfare militaire jouait « La bannière étoilée ». 

Les partisans du castrisme ont essayé de faire de Marti un semi-marxiste; ses adversaires l'ont remodelé en anti-communiste enragé. En fait, Marti était un homme de son époque, un nationaliste bourgeois et romantique fervent admirateur d'Abraham Lincoln, qui a tiré de ses quinze ans d'exil aux Etats-Unis des conclusions pénétrantes sur l'évolution de la société capitaliste dans ce pays.

« Ce qui est de plus en plus apparent,» écrivait-il en 1889, « c'est que la nature du gouvernement nord-américain est en train de changer progressivement sa réalité fondamentale. Sous les étiquettes traditionnelles de républicains et démocrates, sans autre innovation que les circonstances fortuites de lieu et de caractère, la république devient ploutocratique et impérialiste ». 

Cent vingt-sept ans plus tard, le président Obama vient à Cuba en tant que représentant d'un gouvernement où les processus indiqués par Marti ont non seulement mûri, mais atteint le stade de la pourriture complète. 

Partout dans le monde les médias capitalistes utilisent le mot « historique» pour décrire la visite d'Obama à Cuba, la première d’un président américain depuis Calvin Coolidge, 88 ans avant lui. Mais peu donnent à ce mot une signification concrète quant à ce qui, dans le développement historique du capitalisme américain et mondial et celui du régime porté au pouvoir par la Révolution cubaine de 1959, a amené le président américain à La Havane. 

Lorsqu’il s’est montré lundi avec le président cubain Raul Castro, Obama s'est présenté en champion de la « démocratie » et de la « liberté », déclarant qu'elles sont des « valeurs non seulement américaines, mais sont des valeurs universelles ». Il a présenté sa proposition de « normaliser » les relations avec Cuba comme un exercice de « réconciliation » basé sur l’idée profonde qu’à la fin, « les gens sont les gens ». 

Personne ne croirait que ce grand humanitaire est le président responsable de la mort de centaines de milliers de gens dans les guerres de changement de régime orchestrées par les Etats-Unis en Libye et en Syrie. Un homme ayant personnellement dirigé un programme d'assassinats par drone qui a abattu des milliers de civils innocents, qui dirige une opération d'espionnage secrète contre la population de la planète et poursuit les intérêts américains en soutenant des clients et des alliés aux mains ensanglantées, de la semi-féodale monarchie saoudienne aux escadrons de la mort du régime hondurien. 

La mascarade des « Droits de l'homme » d'Obama est encouragée par de serviles médias américains mais aussi par le gouvernement Castro qui a publié une biographie obséquieuse décrivant le président américain comme quelqu'un qui incarne les « valeurs du cœur de l'Amérique » et motivé par « la conviction qu'une vie si bénie devait être vécue pour servir les autres ».

Ce qui pousse Obama et la quasi armée des PDG et lobbyistes d'affaires qui l'ont accompagné c'est la lutte féroce pour les marchés et les profits qui sous-tend l'éruption mondiale du militarisme américain.

Contrairement à la plupart des médias, la presse financière a été assez franche sur ce qui a conduit Obama à Cuba. « Alors que le gouvernement Obama oeuvre à développer les relations économiques avec Cuba, il est en concurrence pour l'influence avec un rival familier, la Chine » écrit le Wall Street Journal. Alors que le commerce de la Chine avec Cuba a augmenté de 57 pour cent rien qu’aux trois premiers trimestres de 2015, Washington mise sur la possibilité d’utiliser « l'attachement culturel et la proximité » pour battre Pékin « non seulement sur le plan de l'influence économique, mais aussi dans la bataille pour l'avenir politique du pays », écrit ce journal.

Il fait encore remarquer que c’est ce qui motive aussi la deuxième étape de la tournée latino-américaine d'Obama, qui le conduira en Argentine pour une rencontre avec le nouveau président Mauricio Macri, sans doute le chef d'Etat le plus à droite du continent sud-américain. Alors que la Chine est le plus grand marché pour les produits agricoles argentins et le troisième plus grand investisseur étranger du pays, Macri a signalé vouloir amener le pays plus directement dans l’orbite de l'impérialisme américain, un cours qu’il semble avoir violemment appuyé par l'attaque d'une canonnière argentine qui a coulé un navire de pêche chinois. 

Le Pentagone argumente de plus en plus que « le pivot » d'Obama « vers l'Asie » doit inclure une offensive économique, politique et militaire pour résister à l'influence grandissante de Pékin en Amérique latine. Le voyage d'Obama semble être basé sur cette même perspective. 

Il est ironique que le gouvernement cubain ne semble rien tant souhaiter que d'imiter la Chine du point de vue de ses formes d'Etat, sa configuration économique et ses relations avec l'impérialisme. Il a déjà créé une « zone économique spéciale » pour les investisseurs capitalistes étrangers à la nouvelle installation portuaire de Mariel, s’offrant comme fournisseur de main-d'œuvre bon marché, disciplinée par l'État. Le résultat inévitable en sera l'enrichissement d'une mince couche de bureaucrates et d'« entrepreneurs », une flambée des inégalités sociales et une croissance explosive de la lutte de classe. 

Pour les forces de la pseudo-gauche dans toute l'Amérique latine, le rapprochement des États-Unis et de Cuba est un coup de plus asséné à la perspective politique en faillite déjà gravement compromise par le reflux – parallèlement à l'effondrement du boom des matières premières des « marchés émergents » – du soi-disant « tournant à gauche » d’éléments comme les péronistes évincés en Argentine ou les gouvernements en crise de Maduro au Venezuela, Rousseff au Brésil et Morales en Bolivie. 

Les illusions que la pseudo-gauche a tenté de promouvoir en ces gouvernements reprenaient leurs tentatives des années 1960 et 1970 de peindre la révolution cubaine, le castrisme et la guérilla petite-bourgeoise, comme une nouvelle voie vers le socialisme, qui ne dépendait ni de la construction de partis marxistes révolutionnaires ni de l'intervention révolutionnaire consciente et indépendante de la classe ouvrière. 

La classe ouvrière d'Amérique latine a payé un prix terrible pour l'influence exercée par cette théorie, favorisée par la tendance révisionniste pabliste qui émergea au sein de la Quatrième Internationale. Le détournement de la jeunesse radicalisée et des jeunes travailleurs vers des luttes de guérilla suicidaires a détruit des milliers de vies, désorienté le mouvement ouvrier et ouvert la voie à des dictatures militaires fascistes.

Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) a combattu cette perspective implacablement, insistant sur le fait que le castrisme ne représentait pas une nouvelle voie vers le socialisme, mais plutôt une des variantes les plus radicales des mouvements nationalistes bourgeois portés au pouvoir dans une grande partie de l'ancien monde colonial durant la même période.

Le CIQI a insisté, en accord avec la théorie de la révolution permanente de Trotsky, que la tâche de libérer Cuba et d'autres pays coloniaux et semi-coloniaux de l'oppression impérialiste ne pouvait être réalisée que sous la direction de la classe ouvrière mobilisant derrière elle la paysannerie et luttant pour prendre le pouvoir entre ses mains et étendre la révolution à l'échelle internationale. 

La longue évolution du gouvernement Castro culminant dans le rapprochement, symbolisé par la présence d'Obama à La Havane, avec l'impérialisme américain, a entièrement justifié cette perspective. Ce qui est à l'ordre du jour historique en Amérique latine comme dans le monde est une éruption de la lutte de classe qui rend extrêmement urgent la construction de nouveaux partis révolutionnaires de la classe ouvrière, de sections du mouvement trotskyste mondial, le CIQI.

(Article paru en anglais le 22 mars 2016)