Qu’est-ce qui est à l’origine du succès électoral de l’Alternative pour l’Allemagne ?

Par Peter Schwarz
18 mars 2016

Un grand nombre de gens ont réagi avec horreur au succès de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) aux élections législatives dimanche dernier dans trois Länder allemands. Le parti d’extrême-droite qui associe des positions nationales conservatrices à des positions fascistes, a recueilli 24 pour cent des votes dans le Land de Saxe-Anhalt dans l’est de l’Allemagne. Il a également obtenu une représentation aux parlements de Bade-Wurtemberg et de Rhénanie-Palatinat, en totalisant respectivement 15 et 13 pour cent de votes. 

Cela ne signifie pas que tous les électeurs de l’AfD sont racistes ou fascistes. Selon des sondages d’opinions, seul un électeur sur quatre a voté pour l’AfD parce qu’il partageait ses vues alors que les trois quarts l’avaient fait en signe de protestation contre les partis traditionnels. 

Les partis traditionnels et les médias ont systématiquement promu l’AfD. Ils avaient réagi à la vague de solidarité et à l’aide active apportée l’été dernier aux réfugiés fuyant le Moyen-Orient dévasté par la guerre en offrant une tribune à l’AfD et en propageant la peur et la xénophobie. Le battage qui a accompagné les événements survenus à Cologne la nuit du réveillon y a joué un rôle crucial. 

Cette campagne n’a pas fléchi après les élections de dimanche dernier. À l’initiative du président de l’Union chrétienne sociale (CSU), Horst Seehofer, et du journal conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, il a été exigé que l’establishment politique soit à l’écoute de la « voix du peuple » et réoriente sa politique à l’égard des réfugiés davantage à droite. Comme si, sur les 12,6 millions de personnes qualifiés pour voter, les 1,3 million d’électeurs qui ont voté pour l’AfD représentaient l’ensemble de la population. 

La montée de l’AfD représente un danger réel. Le résultat qu’elle a obtenu en Saxe-Anhalt est le meilleur jamais obtenu par un parti d’extrême-droite depuis la chute du régime nazi il y a 71 ans. Pour combattre ce danger il est indispensable d’en comprendre la cause. Ceci mérite qu’on réponde à la question de pourquoi, dans des conditions d’une profonde crise sociale et politique, c’est l’extrême-droite et non la gauche qui passe à l’offensive. 

Depuis la crise financière de 2008, le système capitaliste mondial n’a cessé de se diriger de plus en plus rapidement vers l’abîme. Tel un toxicomane, il n’est maintenu en vie que grâce à de constantes injections de liquidités dans les banques et les marchés de capitaux. Un nombre de plus en plus grand de pays sont englués dans des guerres, des millions de personnes sont tuées et bien davantage encore transformées en réfugiés. La démocratie bourgeoise est en train de céder à l’autoritarisme. 

La pauvreté, le chômage et l’inégalité ont considérablement augmenté depuis la crise financière. Le numéro de samedi du magazine Der Spiegel portait le titre « La nation divisée : l’Allemagne de 2016 – les riches deviennent plus riches et les pauvres restent pauvres. » L’éditorial expose le gouffre qui s’est creusé entre la richesse, le revenu et la qualité de vie. L’espérance de vie d’un garçon issu des couches inférieures est de dix ans inférieure à celle de quelqu’un du même âge venant de la classe supérieure. En ce qui concerne la mobilité professionnelle, voire les opportunités d’avancement de carrière, l’Allemagne se situe au plus bas niveau de toutes les nations industrielles. 

Pendant longtemps il semblait aller de soi que les crises sociales et économiques occasionnaient une radicalisation qui renforçait les partis de la gauche. Ce n’est plus le cas et pas qu’en Allemagne. En France, le Front National est en progression. En Europe de l’est, des partis d’extrême-droite sont au pouvoir, comme le Fidesz en Hongrie et le PiS en Pologne. Aux États-Unis, Donald Trump a de fortes chances de devenir le candidat présidentiel du Parti républicain. 

Ce développement n’est pas dû à un manque d’état d’esprit de gauche. Au contraire, c’est la conséquence du rôle joué par des partis se considérant être de « gauche » ou se décrivant comme tels. En Allemagne, des millions de travailleurs, de jeunes et de personnes des couches moyennes méprisent l’AfD et observent avec dégoût la dérive droitière de la politique. Il leur manque toutefois une voix politique. 

Le Parti social-démocrate (SPD) qui avait été considéré durant la période d’après-guerre comme étant le parti des travailleurs ordinaires et de la réforme sociale, sert à présent à donner une majorité gouvernementale au parti de droite, l’Union chrétienne-démocrate. Le nom du parti est indissociablement lié aux lois Hartz, l’attaque la plus massive perpétrée depuis des décennies contre les acquis sociaux passés. 

Le rôle joué par Die Linke a été révélé suite à la publication par les députés parlementaires de Die Linke, Sevim Dagdelen, Alexander Ulrich et Heike Hänsel, d’une analyse conjointe des résultats électoraux. Ils imputèrent la faute des pertes massives du parti à sa défense de la politique d’Angela Merkel et à son incapacité à remédier à la crise sociale. 

C’est là, une évaluation exacte de la politique de Die Linke. Elle est indiscernable de la politique menée par la chancelière conservatrice allemande et tout aussi antisociale. Dans chaque Land allemand où Die Linke a fait partie du gouvernement, il a réduit les dépenses publiques et licencié des travailleurs de manière plus rigoureuse même que les autres partis bourgeois. 

L’objectif de Die linke n’est pas de construire un mouvement de gauche contre le capitalisme mais d’empêcher un tel développement. L’idée même que ce parti de fonctionnaires politiques, de responsables publics, de bureaucrates syndicaux et de représentants privilégiés de la classe moyenne puisse mobiliser contre le capitalisme la colère sociale de la classe ouvrière et l’esprit frondeur des jeunes est absurde. 

Die Linke et les différents groupes de la pseudo-gauche qui s’activent dans ses rangs ou dans sa périphérie portent la responsabilité ultime de la montée de l’AfD. Depuis la création il y a 26 ans de Die Linke et de son prédécesseur, le Parti du socialisme démocratique (PDS), le parti cherché à s’accaparer grâce à une phraséologie de gauche toutes les protestations sociales dans le seul but de les mener dans une impasse. C’est ce qui a créé les conditions permettant à un parti d’extrême-droite comme l’AfD de canaliser la frustration sociale et la colère à son propre avantage. 

Le rôle réactionnaire que joue Die Linke en Allemagne fait partie d’un phénomène international. En Grèce, Syriza, qui collabore étroitement avec Die Linke, a montré ce que de tels partis sont capables de faire. Porté au pouvoir par une vague de contestation populaire contre les diktats d’austérité de l’Union européenne, il a accepté et mis en vigueur un programme d’austérité encore plus brutal. Il assume actuellement le rôle de gardien de cette politique de l’UE qui consiste à repousser les réfugiés. Le danger est considérable que les fascistes tirent profit de cette politique. 

Die Linke et Syriza, ainsi que des groupes identiques tels Podemos en Espagne, le Nouveau Parti anticapitaliste en France et l’International Socialist Organisation aux États-Unis, ne sont pas des organisations de gauche mais de pseudo-gauche. Ils représentent des tendances droitières de la classe moyenne supérieure qui dissimulent leur politique de droite derrière un discours de gauche. Dans son livre The Frankfurt School, Postmodernism and the Politics of the Pseudo-Left (L’École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche) David North explique que la pseudo-gauche utilise des « slogans populistes et des phrases démocratiques pour promouvoir les intérêts socio-économiques des couches privilégiées et aisées des classes moyennes. » 

North continue en expliquant que la pseudo-gauche est « anti-marxiste » et « anti-socialiste », et qu’elle « s’oppose à la lutte de classe et elle nie le rôle central de la classe ouvrière et de la nécessité d’une révolution pour opérer une transformation progressiste de la société. » Elle « favorise la « politique identitaire » […] pour effectuer une répartition plus favorable de la richesse parmi les 10 pour cent les plus riches de la population. La pseudo-gauche cherche davantage d’accès aux privilèges sociaux, non pas leur destruction. » 

La trahison de Syriza en Grèce a confirmé le gouffre infranchissable existant entre la pseudo-gauche et la grande masse de la population laborieuse. Ce gouffre est également visible dans les pertes massives endurées par Die Linke dans un contexte de crise sociale et politique profonde. 

La période durant laquelle de tels partis ont été capables d’étouffer la lutte de classe arrive à sa fin. Les élections régionales de dimanche et la crise qui affecte les partis traditionnels sont annonciateurs d’une période de violents conflits sociaux et politiques. 

Des sections de la classe ouvrière et des jeunes se réorienteront et rechercheront une orientation véritablement socialiste. Ceci n’est toutefois nullement un processus automatique. Il requiert l’intervention consciente d’un parti marxiste. La construction du Parti de l’égalité sociale (Partei für soziale Gleichheit) et du Comité International de la Quatrième Internationale est actuellement la tâche la plus urgente à mener. 

(Article original paru le 16 mars 2016)