Qu’y a-t-il derrière le mouvement « Démocratie en Europe » de Varoufakis?

Par Ulrich Rippert
19 février 2016

Au début de la semaine dernière, l’ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis a accueilli avec des gestes grandiloquents et traînant dans son sillage un énorme cortège de journalistes ceux qu’il avait invités au congrès fondateur d’un nouveau mouvement européen « pour la démocratie ». Son objectif était, a-t-il dit en annonçant l’événement, « le salut de l’Europe ».

La réunion a eu lieu dans l’historique théâtre de la Volksbühne à Berlin, situé place Rosa Luxembourg. Les billets d’entrée avaient tous été vendus des semaines à l’avance.

A une conférence de presse, le matin du 9 février, plus d’une centaine de journalistes de nombreux pays différents s’étaient entassés dans la salle. Ils ont applaudi Varoufakis à la fin de sa déclaration. Le lendemain, lors de l’émission-débat télévisée de Sandra Maischberger, l’ancien ministre des Finances a pu présenter ses points de vue à un public de plusieurs millions.

Au congrès, sur la tribune assombrie, seul un étroit faisceau de lumière éclairait Varoufakis. La substance de son discours d’ouverture était inversement proportionnelle à cette spectaculaire mise en scène. Le discours, qui dura une heure, était un ramassis de banalités.

« Soit l’Union européenne sera démocratisée, soit elle s’écroule! » s’est-il écrié en appelant à l’établissement de « réseaux pan-européens » de mouvements, d’artistes et d’intellectuels de gauche pour contrecarrer le « cauchemar » que représentaient les « bureaucrates européens incompétents, » les lobbyistes, l’Euro-groupe, les banquiers, les « magnats de la presse », les « experts » et Frontex.

Varoufakis, qui a joué un rôle clé dans le gouvernement Syriza en imposant à la population grecque les brutales mesures d’austérité de l’UE et du gouvernement allemand, une trahison politique qui cherche sa pareille, proclame maintenant son empressement à démocratiser et à humaniser les institutions de l’UE.

Pense-t-il vraiment que tout le monde a oublié ce qui s’est passé entre janvier et juillet l’an dernier? Il y a un an, il avait annoncé de manière tout aussi pompeuse que le gouvernement Syriza renégocierait tous les accords conclus avec les institutions de l’UE et qu’en aucun cas il n’accepterait les diktats de Bruxelles et de Berlin.

Ce qu’il en fut est bien connu. Syriza et Varoufakis ont réagi à toutes les exigences de Berlin et de Bruxelles par des reculades et puis en acceptant. Pour masquer sa complicité avec l’UE, il avait fait le clown durant les négociations avec l’UE. Il avait refusé de porter une cravate, de rentrer sa chemise dans le pantalon et joué dans l’ensemble le rôle du mauvais garçon.

En juillet dernier, il avait organisé, de concert avec le premier ministre Alexis Tsipras, un référendum frauduleux dans le but d’imposer les mesures d’austérité. Immédiatement après que la population eut rejeté les mesures d’austérité de l’UE par un « non » retentissant, le gouvernement Syriza a renié ses engagements et accepté d’appliquer un programme d’austérité draconien aux conséquences dévastatrices.

La démission ultérieure de Varoufakis en tant que ministre des Finances ne changea rien. Elle faisait partie de l’escroquerie et de l’assujettissement de la Grèce aux diktats de Bruxelles et de Berlin. Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, et les institutions de l’UE avaient réclamé sa démission en sus de l’acceptation du programme d’austérité.

Plus tard, Varoufakis a déclaré publiquement que le référendum avait été une manœuvre cynique et que lui et Tsipras avaient escompté un faible taux de participation et un « oui » au scrutin afin de justifier leur capitulation devant l’UE.

L’évocation de la démocratie par Varoufakis mettra en colère des millions de travailleurs en Grèce et partout en Europe. Jamais auparavant, la classe ouvrière n’a été trahie par un gredin politique prétentieux de manière aussi éhontée.

Varoufakis sait très bien que l’UE est l’instrument par lequel l’aristocratie financière européenne et internationale exerce son pouvoir et sa dictature. Au même titre que les conseils d’administration de Deutsche Bank ou de la Banque centrale européenne, elle ne peut être démocratisée.

L’élément central de sa politique en Grèce était la subordination du pays à l’UE et c’est toujours le cas aujourd’hui. Son bavardage prétentieux à propos de la démocratie et des droits civiques sert uniquement de couverture à sa défense de l’UE et à son hostilité envers la classe ouvrière.

Les participants rassemblés à la Volksbühne en sont parfaitement conscients. Et pourtant, on l’a fêté et salué par de longs applaudissements. Son cynisme et son arrogance, ses courbettes vers le haut et ses coups de pied vers le bas ont bien sûr plu à ses fans.

« Sommes-nous radicaux? » a demandé Varoufakis à son auditoire. « Absolument, », a-t-il dit. « Nous sommes très radicaux. On n’est jamais trop radical quand on a raison. »

Parmi ses « propositions radicales » il y avait entre autre: pour résoudre la crise européenne un appel à la démocratisation des institutions de l’UE et à davantage de transparence; son mouvement pour la démocratie, appelé DiEM25 (Démocratie en Europe – Mouvement 2025), s’adresse à toutes les « forces progressistes », même et surtout aux libéraux, a-t-il souligné.

L’ancien ministre des Finances a ensuite exposé ses « trois étapes de la réforme de l’UE. » La première étape immédiate était que toutes les futures réunions du Conseil européen et de l’Eurogroupe soient retransmises en direct sur Internet.

La deuxième étape était qu’en l’espace d’un an « tous les problèmes relevant de l’Etat » – la migration, la dette, le retard de l’investissement, la pauvreté et le secteur bancaire – soient « européanisés. » Lui et le DiEM25 soumettraient sous peu des propositions détaillées à ce sujet.

Troisièmement, d’ici deux ans, de nouveaux traités européens devaient être négociés lors d’une sorte d’assemblée constituante composée de délégués issus de tous les pays de l’UE. Les nouveaux traités entreraient en vigueur en 2025.

Appréciant les applaudissements comme une pop star, Varoufakis a ensuite annoncé quinze orateurs.

La première fut Katja Kipping, la présidente du parti La Gauche (Die Linke), qu’il a introduit comme étant la « fleur de la politique allemande. »

Venait ensuite, grâce à un lien vidéo, l’ancienne ministre française du Logement, Cécile Duflot. Celle-ci fut suivie par le député du parlement allemand Diether Dehm, Elsa Köster de Blockupy Allemagne, Angela Richter, la directrice du théâtre de Cologne, et une longue liste de parlementaires de l’UE. La bureaucratie syndicale était représentée par Hans-Jürgen Urban, membre du directoire d’IG Metall.

Ulrike Beate Guérot, présentée comme une politologue, fut une oratrice typique. Elle est la fondatrice et directrice du « European Democracry Lab » à Berlin et participe, selon ses propres dires, activement à l’avenir de la démocratie européenne. Il ne s’agit là que d’une des nombreuses institutions et initiatives universitaires, politiques et culturelles généreusement financées dans le cadre de l’UE ou dans la mouvance de la politique européenne.

Les orateurs et les membres de l’auditoire ont clairement indiqué quel était le véritable contenu du nouveau « mouvement pour la démocratie et pour sauver l’Europe. »

Varoufakis est le représentant d’une couche particulière de profiteurs de l’UE, qui sont depuis des années établis dans divers projets relatifs à l’UE et sont royalement rémunérés grâce à différents pots de financement de l’UE. Ce jet set communautaire à gros revenu est étroitement lié aux institutions de l’UE et aux 40.000 bureaucrates bien payés de l’UE à Bruxelles dont les décisions l’affectent.

Cette périphérie nantie de l’UE, qu’on retrouve dans les domaines politique, culturel et scientifique et qui inclut la bureaucratie syndicale et son système de comités d’entreprise, se sent menacée par la crise croissante de l’UE et est soucieuse de défendre ses privilèges.

C’est ce qui caractérise le DiEM25. Derrière la défense de l’UE se cache principalement la défense de ses propres prérogatives et privilèges. Elle considère l’éclatement de l’Union européenne et le retour aux frontières nationales comme une menace à sa position privilégiée.

« L’Europe va-t-elle éclater? » C’est la question que posait la semaine dernière le quotidien économique allemand Handelsblatt, en citant le directeur du bureau berlinois du Conseil européen des relations étrangères (ECFR) qui, au vu des profonds désaccords sur la politique des réfugiés et des crises économiques et sociales dans de nombreux pays, avait déclaré, « l’Europe est confrontée à un test crucial. »

C’est avant tout la crise sociale qui prend des formes de plus en plus dramatiques. Avec 26 millions de chômeurs officiels, une montée en flèche du chômage des jeunes et une pauvreté qui ne cesse de croître, les tensions sociales atteignent un point de rupture.

Varoufakis et son DiEM25 réagissent en défendant agressivement leur position sociale. Il est frappant qu’ils ne soulèvent pas, dans leur manifeste, la moindre revendication sociale. Au lieu de cela, ils déclarent qu’il faut de surmonter le « manque de stratégie cohérente en matière de politique étrangère et d’immigration ainsi que de lutte contre le terrorisme ».

Le Mouvement pour sauver l’UE de Varoufakis complète la politique de l’impérialisme allemand. La chancellerie allemande projette elle aussi de mobiliser les sections privilégiées de la petite bourgeoisie pour mener les attaques sociales, appliquer des mesures d’Etat policier et entreprendre le réarmement militaire au nom de la défense de l’UE.

C’est pourquoi à Berlin on a déroulé le tapis rouge pour Varoufakis et on l’a adulé dans les rédactions et les talk-show. Ce n’est pas un hasard si Gesine Schwan, qui par deux fois a brigué, comme candidate préférée du Parti social-démocrate allemand, le poste de président de la République (2004 et 2009) assistait à la cérémonie de fondation de DiEM25.

(Article original paru le 15 février 2016)