Slavoj Zizek: De la pseudo-gauche à la nouvelle droite

Par Peter Schwarz
20 février 2016

Le philosophe slovène Slavoj Zizek a rejoint les rangs des professeurs allemands dans l'agitation contre les réfugiés, notamment l'historien Jörg Baberowski, le sociologue Rüdiger Safranski et le philosophe Peter Sloterdijk. Dans l'édition du 16 janvier de la revue hebdomadaire Der Spiegel, l'éminent représentant du postmodernisme et adhérent du psychanalyste Jacques Lacan a publié un commentaire dont l'arrogance de classe, le racisme non dissimulé et l'appel à un État fort éclipsent tous les propos de ses collègues. Le 27 janvier, dans une interview accordée au quotidien Die Welt, Zizek a développé les positions qu'il avait déjà mises de l'avant dans Der Spiegel.

L'apparition au grand jour de Zizek comme un droitiste est particulièrement importante, car il a longtemps essayé de se présenter comme un adversaire du capitalisme et même comme un «marxiste» ou un «post-marxiste». Dans les cercles intellectuels et semi-intellectuels de la pseudo-gauche, il a été célébré et courtisé en conséquence. Il a été professeur invité et reçu des chaires d'enseignement ainsi que de nombreuses invitations à prendre la parole lors de colloques et de conférences internationales. Il est apparu aux côtés d'Alex Callinicos, le chef du Socialist Workers Party en Grande-Bretagne et a été le porte-parole de l'International Socialist Tendency de pseudo-gauche lors de nombreuses activités, dont le Congrès Marx21 à Berlin.

Dans Der Spiegel, Zizek donne libre cours à sa haine et à son mépris pour les opprimés et les défavorisés. Son article «Le carnaval des perdants» culmine dans cette phrase: «La brutalité envers les plus faibles des animaux, les femmes, est une caractéristique traditionnelle des "classes inférieures".»

Comme tous les propagandistes de droite, Zizek se soucie peu des faits et saute sur des cas isolés, vrais ou inventés, pour calomnier des groupes sociaux ou ethniques entiers. Cette technique est bien connue dans les écrits antisémites inflammatoires des nazis, mais ce coup-ci, ce ne sont plus les Juifs, mais les musulmans, qui sont les boucs émissaires.

Ce qui a déclenché les tirades de Zizek, ce sont les événements de la veille du jour de l'an à Cologne, qu'il qualifie de «carnaval obscène des classes inférieures». Les incidents de Cologne ont été systématiquement gonflés hors de proportion par les médias afin de concocter une campagne hystérique contre les immigrés et les musulmans. À ce jour, il n'y a aucune preuve que quoi que ce soit de différent soit arrivé par rapport à ce qui arrive régulièrement lors de rassemblements de masse similaires où l'alcool coule à flots.

Mais cela n'empêche pas Zizek de pousser les choses encore plus loin. Il compare les événements de Cologne avec les orgies de violence perverses du film de Quentin Tarantino The Hateful Eight (Les huit salopards) afin d'accuser l'ensemble des immigrants et de qualifier «les jeunes immigrants frustrés» de fascistes.

Il met en garde à plusieurs reprises les lecteurs de Der Spiegel de ne pas se laisser influencer par la vague de sympathie pour le sort des réfugiés. «Même si de nombreux immigrants sont à divers degrés des victimes qui ont fui des pays dévastés, cela ne les empêche pas de se comporter de façon ignoble.» Il ajoute: «Le fait que quelqu'un soit au sol ne fait pas automatiquement de lui une voix de morale et de justice.»

L'hypothèse que «derrière le cercle vicieux de désir, d'envie et de haine» (des sentiments qu'il attribue en bloc à tous les jeunes immigrants), se cache «l'âme humaine profonde de la solidarité mondiale», relève selon Zizek «d'une métaphysique humaniste naïve».

Zizek fulmine contre «la gauche libérale politiquement correcte» qui mobilise ses ressources pour minimiser les incidents de Cologne et qualifie les appels à «éclairer les immigrants» de «bêtise à couper le souffle». Il soutient que les immigrants ne se sont pas comportés ainsi à Cologne parce qu'ils sont ignorants, mais bien «parce qu'ils veulent violer nos sensibilités».

Dans la lignée de l'une de ses idoles, le philosophe français et maoïste Alain Badiou, Zizek divise l'humanité en «trois mondes: «le monde occidental, civilisé, bourgeois et libéral-démocrate»; «ceux qui ne font pas partie de l'Occident et qui sont obsédés par leur désir de l'Occident»; et enfin, «les nihilistes fascistes dont l'envie de l'Occident se transforme en une haine mortelle autodestructrice».

Le modèle colonialiste de ce concept est évident. D'un côté, l'Occident civilisé et les élites locales obsédées par la «nostalgie de l'Ouest», de l'autre les sauvages barbares que l'Occident se doit de contrôler, en coopération avec les élites locales – «le fardeau de l'homme blanc» comme écrivait Rudyard Kipling. Sous la bannière de telles conceptions, les puissances impérialistes ont commis des crimes innommables et massacré des millions de personnes au cours des 150 dernières années.

Les conclusions pratiques de Zizek vont exactement dans ce sens, comme il l'explique plus en détail dans son interview accordée à Die Welt. Ses propos pourraient provoquer des salves d'applaudissements à tout rassemblement de PEGIDA et le qualifier pour devenir membre du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne.

«L'Europe doit exiger des musulmans qui viennent ici qu'ils respectent les valeurs européennes», dit-il, et «L'Europe ne peut pas ouvrir ses frontières, comme certains le demandent à gauche, sur la base d'un sentiment de culpabilité.» Au lieu de cela, «nous» devons faire en sorte que «les flux de réfugiés coulent de façon ordonnée», et mettre en place des «centres d'accueil dans les pays limitrophes de la Syrie, mais aussi en Libye». Ceci, il insiste, doit se faire «avec les militaires». En d'autres mots, Zizek veut envoyer des troupes européennes en Libye, en Jordanie, au Liban et dans d'autres pays pour y garder les réfugiés dans des camps.

Zizek défend explicitement le capitalisme européen avec ses millions de chômeurs et ses inégalités démesurées. «Je ne veux pas dénigrer le capitalisme par principe», dit-il. «Le modèle européen» est «menacé par deux types de capitalisme, tous deux antidémocratiques»: «le radicalisme de marché fondamentaliste du modèle américain» et «le capitalisme asiatique autoritaire, tel que pratiqué principalement en Chine». Mais «le capitalisme de l'Europe», pour sa part, «a quelque chose à offrir au monde».

L'incitation au racisme contre les réfugiés, la diabolisation des «classes inférieures», la fermeture des frontières, la défense de «son» capitalisme face à celui de ses rivaux internationaux et un retour au militarisme, c'est là le programme de la nouvelle droite que Zizek préconise ici.

Cela ne surprendra pas le lecteur du World Socialist Web Site. Nous expliquons depuis des années que la politique de la pseudo-gauche représente les intérêts des couches les plus aisées de la classe moyenne et qu'elle est dirigée contre les intérêts de la classe ouvrière. Les tenants de la pseudo-gauche ont remplacé la méthode marxiste du matérialisme historique par les théories irrationnelles subjectives du postmodernisme, et la lutte des classes par diverses formes de politiques identitaires se concentrant sur les questions de race et d'orientation sexuelle.

Il y a cinq ans, nous avons écrit à l'occasion du passage de Zizek à New York :

«Zizek est une excroissance d'une tradition réactionnaire antimarxiste et antimatérialiste qui descend de l'irrationalisme de Schelling, Kierkegaard, Nietzsche et Heidegger. Il brode de façon éclectique sur la pensée néo-nietzschéenne et néo-heideggérienne du poststructuralisme français des années 1960...

Zizek, «tout comme les poststructuralistes et les post-maoïstes, est un opportuniste politique, mais en plus crasse et plus grossier. En dépit de toutes les fanfaronnades à consonance radicale qu'il déblatère, quand il délaisse les mythes politiques qu'il entretient dans son cerveau et s'implique vraiment en politique, ses positions finissent par servir des intérêts qui sont tout à fait hostiles à la classe ouvrière internationale et au véritable socialisme.»

La forte polarisation sociale qui accompagne l'intensification de la crise du capitalisme oblige Zizek et ses semblables à montrer leurs vraies couleurs. Ils ne peuvent plus cacher leurs idées de droite derrière une phraséologie de pseudo-gauche. En ce sens, le passage de Zizek d'idéologue de la pseudo-gauche à franc droitiste est un signe indubitable que de féroces luttes de classe sont à venir.

(Article paru d'abord en anglais le 8 février 2016)