Divisions ouvertes sur les réfugiés et une possible sortie britannique de l’UE au sommet de Bruxelles

Par Alex Lantier
20 février 2016

Le premier de deux jours de pourparlers au sommet de l’Union européenne (UE) à Bruxelles s’est terminé dans la nuit de jeudi par des désaccords croissants sur la crise des réfugiés et sur la demande par le premier ministre britannique David Cameron de vastes changements à la législation européenne pour éviter une sortie britannique de l'UE (Brexit).

Les débats ont été dominés par le sentiment que l'UE était au bord de l'effondrement, soit en raison d'une sortie du Royaume-Uni de l’UE, soit à cause des conflits à l'intérieur de l'UE sur la façon d’aborder la plus grande crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, où des millions fuient les pays déchirés par la guerre comme la Syrie et l’Irak.

Dans sa lettre d'invitation aux membres du Conseil de l’UE participant aux discussions, le président de l'UE et ex-premier ministre polonais Donald Tusk a écrit jeudi: « Après mes consultations ces dernières heures, je dois dire franchement: il n'y a toujours pas de garantie que nous parvenions à un accord. Nous ne sommes pas d’accord sur certaines questions politiques, et je suis pleinement conscient que ce sera difficile de les surmonter. Je vous exhorte donc à rester constructifs... Il n'y aura pas de meilleur moment pour un compromis. »

Lors de son arrivée au sommet hier, Tusk a déclaré: «Une chose est claire pour moi. Ceci est un sommet où ça passe ou ça casse, je n’ai pas de doutes sur cela. »

En arrivant au sommet avec la demande de larges coupes sociales et de changements à la législation européenne, Cameron a déclaré: « Je vais me battre pour la Grande-Bretagne. Si nous pouvons obtenir un bon accord, je prendrai cet accord, mais je ne prendrai pas un accord qui ne réponde pas à ce dont nous avons besoin. »

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker avait l’air plus optimiste et déclara: «Je suis tout à fait confiant que nous aurons un accord, » mais il a ajouté, « il y a encore beaucoup à discuter sur certains points. »

Tard jeudi soir, des sources de l'UE ont dit à la presse que « peu ou pas de progrès » avait été accompli sur les questions clés. On aurait fait passer les discussions sur la crise des réfugiés au second plan et privilégié celles sur la conclusion d’un marché qui éviterait une sortie britannique de l'UE.

Une réunion pré-sommet sur ​​la crise des réfugiés prévue à la mission autrichienne de Bruxelles entre l'Allemagne, l'Autriche et des pays de l'Est a été annulée. Après que la chancelière allemande Angela Merkel eut cessé d’insister sur une distribution des réfugiés d’Allemagne dans toute l’Europe sur la base de quotas, Berlin voulait que ces pays pressent la Turquie d’arrêter le flux de réfugiés vers l’Europe.

Mais les responsables autrichiens ont annulé la réunion, expliquant que le premier ministre turc, Ahmet Davutoglu, avait annoncé qu'il ne serait pas en mesure d'y assister en raison de l'attentat terroriste d’Ankara.

La politique de Merkel de permettre aux réfugiés de transiter par l'Europe centrale et orientale pour aller en Allemagne est en train de s'effondrer cependant, après l’annonce par les responsables autrichiens qu'ils limiteraient le nombre de réfugiés admis. Lorsque Juncker a dit qu'il « n'aimait pas la décision, » le chancelier autrichien Werner Faymann a rejeté sa critique et dit aux journalistes: «Politiquement je dis que nous allons nous en tenir à cette décision. »

La déclaration de Faymann intervenait après une attaque publique extraordinaire de la politique de Merkel au sujet des réfugiés de la part du premier ministre français Manuel Valls à la Conférence de Munich sur la Sécurité le week-end dernier; des responsables du soi-disant groupe de Visegrad (Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie) l’avaient également critiquée.

La préoccupation centrale du sommet fut cependant les profondes divisions apparues entre les pays de l'UE sur les concessions réactionnaires exigées par le gouvernement britannique. Une âpre concurrence s’ouvre entre les Etats européens sur la façon de répartir les profits du secteur bancaire et d’attaquer les droits sociaux des travailleurs de différentes nationalités.

Cameron appelle à une large renégociation de la législation et des traités de l'UE, qu’il recherche comme base d’un maintien du Royaume-Uni dans l'UE lors d’un référendum prévu en juin. Hier, Cameron aurait demandé à d'autres chefs d'Etat de l'UE d’accorder un large éventail de concessions, prétendument pour qu'il puisse vendre l'affaire au public britannique et appeler à un «oui».

Les politiques préconisées par Cameron comportent de vastes attaques contre la classe ouvrière et des cadeaux financiers aux banques britanniques. Ces exigences comprennent:

* un « frein de secours » qui limite les prestations versées aux migrants européens travaillant en Grande-Bretagne, et qui serait imposé pendant quatre ou potentiellement treize ans de la vie d'un travailleur.

* plus de pouvoirs au parlement britannique pour bloquer des lois européennes.

* des mesures financières bénéficiant aux pays de l'UE hors zone euro, comme la Grande- Bretagne, qui utilise toujours la livre.

* plus de mesures visant à stimuler la compétitivité des entreprises.

Merkel a déclaré que l'Allemagne s’opposait à un «Brexit » et a indiqué un large soutien au demandes de Cameron. « Je pense qu'il est dans notre intérêt national que la Grande-Bretagne reste un membre actif d’une Union européenne forte et prospère», a-t-elle dit. Elle a ajouté, « Il n'y a pas de points de désaccord entre le Royaume-Uni et l’Allemagne pour ce qui est des systèmes sociaux. »

Merkel a exprimé des préoccupations cependant à propos de l'impact discriminatoire de certaines des propositions de Cameron et des dommages potentiels à la capacité de la zone euro à coordonner les réponses aux crises financières.

Plusieurs politiciens de l'UE ont exprimé des préoccupations similaires. Le président du Parlement européen, le social-démocrate allemand Martin Schulz, a lui aussi attaqué les mesures de Cameron, disant qu'elles « signifiaient que deux travailleurs ressortissants de l'UE, payant les mêmes impôts, faisant le même travail, ne seraient pendant un certain temps pas rémunérés au même salaire. Permettez-moi de dire très clairement: le Parlement européen se battra contre une discrimination entre citoyens de l'UE. »

La solution proposée par Schulz était elle aussi profondément réactionnaire, dans la mesure où il a soutenu que la Grande-Bretagne devait simplement être autorisée à réduire ses propres prestations sociales.

Le président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi a déclaré que les marchés financiers européens resteraient intégrés, même si la Grande-Bretagne devait sortir de l'UE. Il a insisté pour dire que l'UE devait maintenir son pouvoir de réglementer les marchés financiers dans tous les 28 états membres, y compris la Grande-Bretagne.

La question de la réglementation bancaire et la lutte pour les profits bancaires qui lui est associée a provoqué de profonds désaccords, en particulier entre l'Angleterre et la France. Après des entretiens avec Cameron plus tôt cette semaine, les responsables de l'Elysée ont dit qu'il y avait « encore du travail à faire, en particulier sur la question de la gouvernance économique. »

Dans une lettre au président français François Hollande exprimant des préoccupations sur les propositions de Cameron Frédéric Oudéa, le PDG de la Société Générale, a averti que «si le plan est adopté dans son état ​​actuel, il mettrait un terme à la concurrence loyale entre les acteurs financiers [et] créerait un risque de ‘régulation du plus petit dénominateur commun’. » Autrement dit, les banques britanniques seraient exemptées de strictes réglementations de l'UE tout en continuant à bénéficier de l’accès aux marchés financiers de la zone euro.

Des informations ont suggéré tard jeudi que les pays de Visegrad avaient été écartés des pourparlers sur les coupes profondes dans les prestations sociales imposées par la Grande-Bretagne, et potentiellement d'autres pays de l'UE, aux travailleurs immigrés d'Europe de l'Est.

Dans la période précédant les pourparlers ces pays se sont opposés à ces mesures. Le premier ministre tchèque Bohuslav Sobotka avait dit: « Je ne doute pas qu’il faille un effort exceptionnel ... Nous sommes critiques des paramètres de l'ajustement des allocations familiales et des conditions du soi-disant ‘frein de secours’. » 

(Article paru en anglais le 19 février 2016)