Une heure après que son parlement a voté, le Royaume-Uni bombarde la Syrie

Par Robert Stevens
5 décembre 2015

Le secrétaire conservateur à la Défense Michael Fallon a autorisé les premières frappes aériennes par des escadres de la Royal Air Force [RAF] immédiatement après le vote du parlement britannique en faveur d’un bombardement de la Syrie 

Les députés ont voté pour des frappes aériennes à 22h30 mercredi. A 23h.30, deux bombardiers Tornado décollaient de la base de la RAF à Akrotiri, Chypre, chargés chacun de trois missiles Paveway d'une valeur de plus de £100 000 chacun. Une heure plus tard, deux autres Tornados décollaient, armé eux aussi de Paveways. 

Jeudi matin, d’autres Tornado partaient de Marham, dans le Norfolk, pour se joindre à l'escadre de la RAF à Akrotiri. Ceux-ci doivent être soutenus par un avion tactique Airbus A400M de transport qui a rejoint Chypre depuis la base RAF de Lossiemouth en Écosse, transportant des ingénieurs et du personnel au sol. «Nous avons assez de Tornados et nous envoyons maintenant aussi des [avions de chasse] Typhoons» a déclaré Fallon à la BBC jeudi. 

Fallon a déclaré que les bombardiers britanniques avaient attaqué des « champs pétrolifères dans l'est de la Syrie, les champs pétrolifères d’Omar, desquels les terroristes de Daesh [Etat islamique, EI] tirent une grande partie de leur revenus ». Les endroits bombardés étaient à environ 55 km à l'intérieur de la frontière syrienne avec l'Irak, que la RAF bombarde déjà depuis plus d'un an. 

Le Guardian a fait remarquer que le « secrétaire à la Défense a indiqué qu'on pouvait s'attendre à ce que l'action militaire contre l’EI dure des années, plutôt que des mois » Fallon a dit, « Le premier ministre a confirmé que cela serait une longue campagne... Cela ne sera pas rapide ». En fait, selon Al Arabiya, les champs de pétrole bombardés par la RAF avaient déjà été « détruits » par une frappe aérienne des USA il y a deux mois.

Dans les sections les plus pro-guerre de l'élite dirigeante et des médias, la réponse au vote pour une action militaire a été une campagne hystérique contre le leader du Parti travailliste Jeremy Corbyn pour s'être opposé au bombardement de la Syrie. Cela en dépit du fait que Corbyn ait accordé un «vote libre» sur la question aux députés travaillistes, qui ne seraient donc ni censurés ni disciplinés d’aucune façon pour avoir voté pour la guerre.

Le premier ministre conservateur David Cameron a commencé les attaques la veille du vote, parlant de Corbyn et de quiconque pensait voter contre une action militaire, comme de «sympathisants des terroristes ». Le matin du vote, le Financial Times a virtuellement appelé à la destitution de Corbyn. Il écrit, « Corbyn semble déterminé à pousser son parti vers l'extrême gauche quelles que soient les conséquences pour sa capacité à être réélu. Plus il reste à son poste, plus il est probable qu'il détruira le Parti travailliste en tant que parti conventionnel ». 

Hilary Benn, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères du cabinet travailliste fantôme, qui soutient le bombardement de la Syrie et avait voté tant pour la guerre en Irak que celle contre la Libye, a clos le débat parlementaire pour le Parti travailliste avec la bénédiction de Corbyn. On le glorifie en le comparant à Winston Churchill pour son discours «historique» afin de battre le tambour de la guerre et d'accélérer le limogeage de Corbyn. Corbyn est surtout attaqué dans les médias de droite pour être un danger pour la «sécurité nationale» et une menace pour les «valeurs» défendues par le belliciste Benn, l'aile droite du Parti travailliste et les conservateurs.

Dans son éditorial de mardi, le Daily Telegraph a écrit que Benn, « n'a pas seulement présenté un argument moral supérieur pour l'intervention ... il a révélé la position de son propre chef comme sans valeur... et démontre une fois de plus pourquoi on ne peut faire confiance à M. Corbyn pour la sécurité nationale ». Ce journal de droite très proche du parti Tory, conservateur, a mis à sa une de jeudi un extrait du discours de Benn où il comparait les forces de l'État islamique à l'armée fasciste d'Hitler qui avait conquis une grande partie de l'Europe.

Le discours de Benn a suscité de nombreux appels à l’installer comme chef du Parti travailliste; Dan Hodges du Daily Telegraph, un partisan important de Tony Blair, fait ce commentaire que « Hilary Benn n'avait pas seulement l’air du chef de l’opposition. Il avait l’air d’être le premier ministre ».

Dans son éditorial de jeudi le libéral Guardian a affirmé, au dernier moment, s’être opposé à la motion de Cameron approuvant la guerre tout en disant, « Nous soutenons la cause de vaincre l’EI, et nous ne rejetons pas l'action militaire ». Il était enthousiaste sur le discours de Benn, le décrivant comme une «campagne de choc et d’effroi ». Martin Kettle déclara que le discours avait positionné Benn « comme un challenger sérieux pour la direction du parti ».

La réponse de Corbyn et de son allié le plus proche, le ministre fantôme des Finances John McDonnell à cette offensive a été une nouvelle tentative d’apaiser et de protéger l'aile droite du parti de la colère de la base. Tous deux ont déclaré qu’ils s’opposeraient personnellement à toute tentative des sections locales du Parti travailliste d’«évincer» les députés ayant voté pour la guerre.

Après avoir permis à près d'un tiers des députés travaillistes de voter pour la guerre, donnant à Cameron le supposé «consensus» qu'il exigeait pour justifier la dernière entreprise sanglante de l'impérialisme britannique, McDonnell a déclaré: «Tout le débat m'a rendu fier de ce que, dans le Parti travailliste, nous permettons aux gens de voter selon leur conscience et je pense que nous avons fait avancer, d’un pas qualitatif, la politique britannique, permettant aux gens d’exprimer leurs vues ».

«Je ne pense pas que les députés, qui sont élus par leurs électeurs, devraient aller au Parlement pour y voir leurs consciences commandées par la discipline du parti. Ceci est inacceptable ».

Corbyn qui fut plus de 30 ans un député travailliste soumis, est pour la bourgeoisie une valeur connue et ses attaques ne le visent pas principalement. Elles visent plutôt à réprimer et à faire taire la montée du sentiment anti-guerre chez les travailleurs et les jeunes comme quelque chose d’illégitime qui ne doit pas être toléré.

Le matin du vote, le Daily Mail a été forcé de reconnaître que, malgré la propagande à outrance des médias pour des bombardements en Syrie, seule une minorité de la population était en faveur de la guerre. Un sondage a montré que 72 ​​pour cent des électeurs écossais s’y opposaient. Cela confirme le sondage commandé par Corbyn, avant le vote et démontrant que 75 pour cent des membres du Parti travailliste s’opposaient à la guerre.

La suppression de toute dissidence est primordiale pour une élite dirigeante qui se lance dans une nouvelle guerre de conquête dans des conditions de polarisation sociale et politique. La déclaration de Cameron que l'opposition à la guerre équivalait à un soutien du terrorisme doit être prise comme un sévère avertissement. Elle va de pair avec celle faite par Jeffrey Rooker, travailliste de la Chambre des Lords, dans le débat simultané sur la guerre en Syrie. Le Parti travailliste devait « se débarrasser » de Corbyn a-t-il dit, tirant une parallèle entre « l'intolérance innée» de l'EI pour le « mode de vie britannique » et les « Trotskards anti-britanniques dans le Parti travailliste » qui « utilisent notre tolérance pour essayer de s’emparer » du parti.

Les opposants à la guerre représentent la majorité de la population. Ils sont désormais stigmatisés comme des partisans anti-britanniques du terrorisme et une menace pour le mode de vie britannique dans des conditions où depuis 9/11, sous couvert de «guerre contre le terrorisme», une masse de lois réactionnaires a sapé droits démocratiques et libertés individuelles, et introduit des méthodes normalement associées à un Etat ​​policier.

L'an dernier, le groupe de réflexion «Task Force du Premier ministre sur ​​la lutte contre la radicalisation et l'extrémisme » a défini « l'extrémisme » comme « une opposition vocale ou active aux valeurs britanniques fondamentales, notamment la démocratie, la primauté du droit, la liberté individuelle et le respect mutuel et la tolérance de différentes religions et croyances. .. Il y a un éventail de personnes et d'organisations extrémistes, y compris les islamistes, l'extrême droite et les autres ».

Cameron a dit dans le cadre d’une nouvelle loi devant être adoptée: «s’occuper de la menace terroriste n’est pas simplement une question de nouveaux pouvoirs législatifs, mais de la façon dont nous luttons contre l'extrémisme sous toutes ses formes. Voilà pourquoi nous avons une nouvelle approche de la lutte contre la radicalisation, en nous focalisant sur ​​tous les types d'extrémisme, pas seulement l'extrémisme violent ». [Italiques ajoutées].

(Article paru en anglais le 4 décembre 2015)