L’ex-président français Sarkozy s'est rendu à Moscou pour proposer des liens plus étroits avec la Russie

Par Stéphane Hugues
2 novembre 2015

L’ex-président français Nicolas Sarkozy a rencontré le président russe Vladimir Poutine à Moscou mercredi dernier pour discuter de la fin des sanctions financières imposées à la Russie par l’Europe, de la fin de la crise ukrainienne et d'une action conjointe avec la Russie sur la question de la guerre en Syrie.

Sarkozy est aujourd’hui le chef du principal parti d’opposition en France, Les républicains (LR), et il vise à se présenter à nouveau aux élections présidentielles de 2017. Bien que Sarkozy n’ait pas de rôle officiel dans la politique étrangère, sa visite témoigne de divisions croissantes dans les cercles dirigeants européens sur la politique agressive de Washington visant la Russie et la Chine.

Interrogé sur le voyage de Moscou, Thierry Mariani, député LR représentant les expatriés français, a carrément dit que Sarkozy allait avec «un message particulier, qui est à mon avis que l’Europe doit entretenir le dialogue avec la Russie; que la France, au sein de l’Europe, a un rôle particulier à jouer et qu’à mon avis ce rôle, elle ne le joue plus depuis bien longtemps… On est totalement alignés sur la position américaine».

À Moscou, Sarkozy a défini une ligne politique largement en contradiction avec la ligne dure américaine visant à étouffer financièrement la Russie par des sanctions et à écraser les forces soutenues par les Russes en Ukraine et en Syrie.

Sur la crise en Ukraine, qu'il a déjà déplorée pour être une «nouvelle guerre froide avec la Russie», Sarkozy s'est réjoui qu'une fin de crise soit en vue et qu'on soit déjà «sur le bon chemin». Il a demandé à Poutine de «contraindre les séparatistes [prorusses] à appliquer les accords de Minsk».

Bien que les États-Unis continuent d’exiger que la Russie rende la Crimée au régime ukrainien sous égide de l’OTAN, Sarkozy a dit à Poutine: «Personne de crédible, à ma connaissance, ne demande le retour de la Crimée à l’Ukraine», tout en critiquant «ceux qui veulent intégrer à toute force l’Ukraine dans l’Union européenne, une politique insensée». Sarkozy a ajouté: «Si vous obligez l’Ukraine à choisir une rive, vous la coupez de l’autre. Vous la faites exploser et c’est ce qui est en train de se passer.»

Sur la question de la Syrie, Sarkozy n’a pas abandonné la politique de changement de régime menée par les États-Unis et l'OTAN contre le président syrien Bachar al-Assad, mais il a cherché à obtenir le soutien de la Russie pour une politique d’éviction d'Assad par une sorte de règlement négocié avec l’opposition islamiste soutenue par l’OTAN en Syrie.

«Jamais la réconciliation nationale ne pourra se faire autour de Bachar el-Assad», a déclaré Sarkozy, mais il a ajouté que l’éviction d’Assad n’est pas une «condition préalable» à une solution qui pourrait se trouver «dans les rangs de sa famille, du parti Baas ou de la minorité alaouite. Entre “Assad jusqu’à la fin” et Assad “départ demain matin”, il y a peut-être un équilibre à trouver». Sarkozy a déclaré que la position de Poutine lui paraissait «beaucoup moins en abscisse et en ordonnée qu’on ne le dit».

Enfin, Sarkozy s'est dit en faveur d'une «perspective claire pour la levée des sanctions» sur la Russie par les États-Unis et l’OTAN, et il a demandé à Poutine de «ne pas sous-estimer l’Europe, même si elle paraît affaiblie et divisée, elle se relève toujours».

La tentative de Sarkozy de réparer officieusement les pots cassés avec Poutine est en contradiction flagrante avec la politique qu’il a poursuivie en tant que président. Lorsque Sarkozy a été élu en 2007, il a été surnommé «Sarkozy l’Américain». Il a aligné la politique française sur la guerre américaine en Irak, à laquelle le gouvernement français s’était opposé en 2002-2003, puis il a ramené la France dans le giron de l’OTAN. Sarkozy a également travaillé en étroite collaboration avec les forces américaines et britanniques dans la guerre de 2011 en Libye.

De Paris, le Premier ministre Manuel Valls a protesté contre la conduite de Sarkozy, qu'il a accusé de «mettre en cause» la politique étrangère de la France de l’extérieur du pays. «Ce que je demande aux leaders de l’opposition», a déclaré Valls, «est qu’ils ne mettent pas en cause ce qui est aujourd’hui engagé... Je n’ai pas souvenir que, quand nous étions dans l’opposition, nous nous soyons comportés ainsi.»

Néanmoins, les efforts de Sarkozy pour amadouer Poutine avec la promesse d'un scénario très différent reflètent les inquiétudes qui ont cours dans les milieux dirigeants de la politique étrangère européenne. On craint dans ces milieux que la politique américaine de guerres par procuration avec les fascistes ukrainiens et les terroristes de l’État islamique (EI) soit en train de provoquer une crise majeure en Europe. La crise des réfugiés en Europe est aussi la conséquence de telles guerres en Afghanistan, en Libye, en Irak et maintenant en Syrie.

Au milieu de l’escalade des conflits entre les États-Unis et la Russie et la Chine, le président français François Hollande a averti à plusieurs reprises du danger de «guerre totale» entre l’OTAN et la Russie, qui dispose de l’arme nucléaire.

Le lendemain de la visite de Sarkozy, Sigmar Gabriel, le vice-chancelier allemand, est arrivé à Moscou pour une discussion semblable avec Poutine. Il a remercié Poutine d’avoir trouvé le temps pour le rencontrer «ces jours-ci, lorsque [Poutine] a beaucoup de travail lié au conflit en Syrie».

Gabriel a déclaré que les différends entre les États-Unis, l’Union européenne et la Russie limitent sérieusement leur capacité commune à lutter contre certaines menaces.

«Mon opinion personnelle est que nous devons faire tout notre possible pour mettre en œuvre les accords que nous avons conclus et quant aux situations passées et aux diverses interprétations d’événements, nous devrions les laisser dans le passé et trouver de nouvelles façons de renouveler la coopération, en particulier entre l’Allemagne et la Russie», a ajouté Gabriel.

(Article paru d'abord en anglais le 31 octobre 2015)