Le virage à droite en Pologne et la crise de l’UE

Par Peter Schwarz
2 novembre 2015

Les élections du 25 octobre en Pologne ont amené au pouvoir un parti d’extrême droite, nationaliste et autoritaire.

Le parti Droit et Justice (PiS) est dans le pur respect de la tradition de Josef Pilsudski, l’homme fort de la Pologne autoritaire d’avant-guerre. Son dirigeant, Jaroslaw Kaczynski, est souvent comparé au premier ministre hongrois Viktor Orban qui a modifié des dizaines de fois la constitution depuis l’arrivée au pouvoir de son gouvernement il y cinq ans, a foulé aux pieds l’opposition et muselé la presse. Il y a également des similitudes avec le Front national en France.

En 2006 déjà, Jaroslaw Kaczynski avait, en tant que premier ministre, tenté d’acquérir le pouvoir par des moyens autoritaires. Son frère jumeau Lech Kaczynski, alors président, avait obtenu l’autorisation d’émettre des décrets ayant force de loi. Le premier ministre avait fait surveiller les adversaires politiques par les services secrets. Le gouvernement Kaczynski se désagrégea au bout d’un an à peine suite à des divergences entre partenaires de la coalition. La Plateforme civique (PO) constitua ensuite un gouvernement qui resta huit ans au pouvoir. Lech Kaczynski mourut dans un accident d’avion en 2010.

Le PiS fut discrédité et l’ère Kaczynski semblait être révolue. Mais le PiS est revenu au pouvoir et détient une majorité parlementaire absolue. Un certain nombre de raisons de politique intérieure en sont la cause; mais l’importance et les conséquences de ce virement à droite ne peuvent être comprises que dans un contexte européen.

L’Union européenne, longtemps vantée comme l’incarnation de l’unité, de la paix et de la prospérité européenne, s’avère de plus en plus être un foyer de nationalisme, d’inégalité, de dictature et de guerre. Ses efforts pour unifier le continent sous le capitalisme signifient obligatoirement que les plus grands établissements financiers et économiques donnent le ton et que les Etats les plus forts imposent leur volonté au plus faibles. Au lieu de modérer les contradictions nationales et sociales, l’UE les exacerbe à l’extrême.

Cela fut déjà prouvé il y a une dizaine d’années lors de l’expansion de l’UE vers l’est. Au lieu d’apporter la prospérité promise à l’Europe de l’est, la région devint une plate-forme de main-d’œuvre à bon marché pour les principales firmes européennes. Alors que des éléments de la classe moyenne supérieure ayant accès aux capitaux de l’UE y ont connu la prospérité, les salaires y sont restés bas et le chômage élevé. Les systèmes de protection sociale ont été démolis. Des millions de retraités, les habitants des zones rurales et ceux qui ont besoin d’aide vivent dans une misère indescriptible.

Cette contre-révolution sociale ne s’est pas limitée à l’Europe de l’est. Au sud, l’UE a tiré profit de la crise financière de 2008 et des déficits budgétaires qui en ont résulté pour pratiquer des coupes sociales sans précédent. Elle a fait un exemple de la Grèce et, avec une rapidité sans pareil, a ramené le niveau de vie de la majorité de la population des décennies en arrière. Le gouvernement allemand s’y distingua tout particulièrement, agissant comme l’hégémon et le maître de discipline de l’Europe. Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble et la chancelière Angela Merkel sont devenus l’incarnation de l’implacabilité et de l’arrogance allemandes.

Avec la crise des réfugiés, les conséquences des guerres impérialistes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord sont arrivées en Europe. Des millions de gens qui ont perdu leurs moyens d’existence suite aux interventions militaires américaines et européennes affluent désespérément en Europe et ne peuvent plus être retenus à ses frontières extérieures.

La question des réfugiés a politiquement polarisé l’Europe. Alors que de vastes secteurs de la population manifestent leur solidarité et leur volonté de leur venir en aide, les élites dirigeantes ont déchaîné une virulente campagne contre les réfugiés, érigé des clôtures aux frontières et se sont mutuellement insultés. Les tensions entre les gouvernements ont atteint un tel degré que l’UE pourrait bien éclater.

On promeut délibérément des mouvements d’extrême droite. Le ministre allemand de l’Intérieur et le ministre-président de Bavière tiennent des discours aux accents xénophobes, qu’on n’entendait jusque-là que dans les milieux néonazis. La même chose vaut pour les pages des grands journaux. Le premier ministre hongrois Viktor Orban, hier encore considéré un paria de la politique européenne, est maintenant reçu en invité d’honneur par l’Union chrétienne-sociale bavaroise.

Les mouvements droitiers ainsi encouragés ne ciblent pas seulement les réfugiés mais toute l’opposition sociale et politique. Ils servent à réprimer brutalement les luttes de classes qui sont inévitablement amenées à se développer dans le contexte de la crise de l’économie mondiale et de l’escalade des guerres au Moyen-Orient.

Il y a eu une convergence de toutes ces questions dans la campagne électorale polonaise.

Le PiS a mené une campagne démagogique anti-allemande et anti-russe, attisé la haine contre les réfugiés musulmans (dont la présence est presque nulle en Pologne) tout en exploitant de manière démagogique la question sociale. Il n’a pu le faire qu’en raison de la banqueroute totale de la soi-disant « gauche. » Les successeurs sociaux-démocrates du parti d’Etat stalinien, à la présidence de 1995 à 2005 en la personne d’Aleksander Kwasniewski, ne parvinrent même pas à entrer au parlement.

Durant ses huit ans au pouvoir, la Plateforme civique (PO) a mis en œuvre des mesures d’austérité brutales qui ont conduit à la stagnation des salaires, au chômage chronique et à la croissance de l’inégalité sociale. Deux millions de Polonais ont émigré faute de pouvoir trouver du travail. Le niveau des salaires ne représente qu’un tiers de celui existant dans l’Allemagne voisine.

Durant la campagne électorale, le PiS avait promis d’inverser partiellement les coupes sociales et de mettre un terme à la fermeture des mines de charbon contre laquelle les travailleurs avaient résolument fait grève au printemps. La candidate chef de file du PiS et future premier ministre Beata Szydlo est la fille d’un mineur de la région.

Il est évident que le PiS ne tiendra aucune de ces promesses de campagne. Il est déterminé à défendre à tout prix la propriété privée capitaliste, il est hystériquement anticommuniste et tenant d’un catholicisme intolérant. L’exploitation de la question sociale par les partis de droite n’est nullement une invention de Kaczynski. De Mussolini et Hitler à Marine Le Pen, les démagogues fascistes ont utilisé ces moyens. Une fois au pouvoir, ils ont recouru à la force pour étouffer tout mouvement indépendant des travailleurs.

De plus, le soutien du PiS est inférieur à ce qui ressort de sa majorité parlementaire. Avec une participation de 51 pour cent et un score de 37 pour cent des voix, le soutien d’à peine un cinquième des électeurs lui a permis d’obtenir une majorité au parlement. L’ensemble de ses membres se chiffre à peine à 21.000. A titre de comparaison, l’Union chrétienne-démocrate et le Parti social-démocrate en Allemagne compte presque un demi-million de membres chacun.

Le virement politique vers la droite en Pologne fait partie d’un développement paneuropéen qui annonce de violentes luttes de classe. Compte tenu de l’aggravation de la crise du capitalisme, les élites dirigeantes vont partout rapidement à droite. Le grand danger est que la population laborieuse n’est pas préparée ni organisée sur le plan politique. Les travailleurs doivent s’unir à travers l’Europe en luttant contre l’UE sur la base de la perspective des Etats socialistes unis d’Europe. Pour cela, ils ont besoin de leur propre parti international et socialiste.

(Article original paru le 29 octobre 2015)