Les leçons du combat des travailleurs de l'automobile

Par Jerry White
24 novembre 2015

L'affirmation du syndicat des Travailleurs unis de l'automobile (United Auto Workers, UAW) qu'il a atteint un maigre vote «oui» de 51 pour cent chez Ford est le point culminant d'une ratification de contrat qui a exposé les magouilles illimitées de cette organisation patronale-syndicale. 

Les patrons de l'automobile ont réussi à forcer le vote pour des accords propatronaux aux trois grandes sociétés automobiles américaines, non pas parce que les travailleurs ont manqué de détermination ou de résilience. Au contraire, tout au long de la bataille un mois durant, dont la première défaite en 32 ans d'un contrat national soutenu par l'UAW (chez Fiat Chrysler), un vote divisé (chez General Motors) et une ratification douteuse de 51 pour cent (chez Ford), les travailleurs de l'automobile ont fait preuve d'une ténacité à lutter et d'une incroyable ingéniosité. 

Les constructeurs ont pu surmonter l'opposition généralisée des 140.000 travailleurs de l'automobile en raison du sabotage délibéré de l'UAW, qui dès le premier jour a mené une guerre implacable non pas contre Ford, GM et Fiat Chrysler, mais contre les travailleurs que l'UAW prétend faussement représenter.

La veille du vote de Ford Rouge, l'UAW a tenu une conférence de presse convoquée à la hâte par le syndicat local de Dearborn, où le vice-président de l'UAW James Settles a déclaré aux médias propatronaux que «la situation est sombre», mais qu'elle «pourrait être plus joyeuse le matin». Il a dénoncé les jeunes travailleurs en particulier pour avoir fait des revendications salariales qui placeraient Ford dans un «désavantage concurrentiel». Un rejet du pacte conduirait Ford à fermer des usines ou obligerait l'UAW à déclencher une grève, qui, a averti Settles, entraînerait la ruine financière pour les travailleurs ou leur remplacement par des briseurs de grève. 

Craignant toute opposition à sa conspiration avec les constructeurs automobiles, l'UAW a interdit l'accès aux journalistes de l'Autoworker Newsletter (Bulletin des travailleurs de l'automobile) du WSWS à sa conférence de presse et les a éjectés manu militari. Ce comportement de fiers-à-bras a ensuite été infligé aux travailleurs de Ford Rouge le lendemain. Les travailleurs ont déclaré qu'ils ont été obligés de braver les responsables de l'UAW pour voter dans les bureaux du syndicat, tandis que les membres du comité de l'UAW passaient dans les ateliers avec des bulletins de vote à la main afin de faire pression pour que les travailleurs récalcitrants votent «oui». 

Vendredi soir, l'UAW a annoncé qu'il avait miraculeusement obtenu l'approbation de 74 pour cent des travailleurs de Ford Rouge, ce qui lui donnait la majorité nécessaire de 51 pour cent à l'échelle nationale pour ratifier l'accord. Les travailleurs ont réagi avec une colère incrédule, accusant l'UAW de fraude et exigeant un nouveau dépouillement, revendication qui a été ignorée par l'UAW et les médias. L'UAW était «criminel et traître», «une bande de jaunes» et pire que la «Mafia» ont déclaré des travailleurs. 

Le jour même, l'UAW a foulé aux pieds ses propres règlements constitutionnels et ratifié l'accord GM, bien que 60 pour cent des travailleurs qualifiés l'eurent rejeté deux semaines plus tôt.

Comble de cynisme, le vice-président de l'UAW de Ford Settles a déclaré vendredi soir, «Il n'y a aucune autorité supérieure à celle des membres. Grâce à une procédure juste et démocratique, les membres de l'UAW de Ford ont gagné la sécurité d'emploi et de solides gains économiques pour leurs familles et communautés.» 

En fait, toute cette expérience a montré que l'UAW n'essaie même pas de se justifier aux travailleurs et est totalement insensible à leurs besoins. Il a eu recours à des mesures extrêmes, car il était impossible de dégager une majorité pour des accords qui, les travailleurs l'ont bien compris, ne livreraient que des «gains économiques solides» aux sociétés et à leurs hommes de main de l'UAW. 

Les concessions soutenues par l'UAW au cours de la dernière décennie ont réduit les coûts par véhicule à un minuscule 7 pour cent, ce qui permet aux constructeurs automobiles d'amasser des dizaines de milliards de bénéfices et de gaspiller des milliards sur les primes des dirigeants, des rachats d'actions et des versements de dividendes à leurs investisseurs les plus riches de Wall Street. 

Les nouvelles conventions collectives conduiront à une augmentation presque négligeable des coûts des salaires horaires au cours des quatre prochaines années. En éliminant tous les plafonds des travailleurs de second rang (désormais surnommés «en progression»), elles ouvrent la voie à l'établissement d'une échelle réduite permanente des salaires et des avantages sociaux après avoir chassé de l'industrie les travailleurs âgés, les mieux rémunérés. De plus, l'UAW sera encore plus intégré dans la structure de gestion de l'entreprise en vertu d'un «accord évolutif» qui peut être modifié à tout moment afin de sabrer les emplois, les salaires et les avantages sociaux des travailleurs.

Les dirigeants et l'UAW célèbrent leur victoire... pour l'instant. Exubérant quant à la conclusion du vote, le Detroit Free Press a écrit, «Avec les nouveaux contrats en vigueur, GM, Ford et Fiat Chrysler Automobiles peuvent espérer quatre années de paix sociale et de prospérité tandis que l'industrie envisage des ventes record en Amérique et de bons bénéfices.»

Ayant survécu de justesse à une rébellion, un bureaucrate de la section 600 de l’UAW de Ford Rouge a dit aux militants de l’Autoworker Newsletter du WSWS samedi: «Vous feriez mieux de rentrer à la maison. Le vote est terminé et nous avons gagné.» Ce «nous», bien sûr, correspond à l'UAW et l’entreprise, et non pas aux travailleurs.

Une victoire à la Pyrrhus! De telles vantardises et célébrations de la «paix sociale» sont au mieux des voeux pieux. Suivront beaucoup d'autres luttes des travailleurs de l'automobile lorsque les termes de l'accord seront mises en œuvre et aussi d'autres sections de la classe ouvrière au fur et à mesure que classe dirigeante les visera. Quant à l'UAW, son recours à des méthodes de voyous n’a fait que discréditer davantage cette organisation profondément détestée, tout en apprenant à un grand nombre de travailleurs que la seule façon de pouvoir défendre leurs intérêts sera de se débarrasser du carcan de cette organisation propatronale réactionnaire.

Pour mener à bien cette lutte, cependant, il est nécessaire d’analyser la signification plus large de l'expérience que les travailleurs de l’automobile ont vécue.

La lutte des conventions collectives de l'industrie de l'automobile a démontré une fois de plus que les syndicats fonctionnent comme des piliers essentiels de l’establishment politique et de la grande entreprise dans la suppression de la lutte de classe et l’imposition des diktats de l'aristocratie financière. Tout comme toutes les autres institutions de la démocratie bourgeoise ont été éviscérées sous l’effet des tensions des classes et des niveaux d'inégalité sociale sans précédent, c'est également le cas pour l’institution de la «négociation collective». Loin d’offrir aux travailleurs une voix démocratique pour faire valoir leurs intérêts, les «négociations» entre les soi-disant syndicats et les sociétés ne sont rien d’autre qu’une conspiration pour étouffer les aspirations de la classe ouvrière.

La dégénérescence de l'UAW et des autres syndicats aux États-Unis – un phénomène qui est reproduit dans le monde entier – a ses racines dans les programmes procapitalistes et nationalistes des syndicats et leur subordination politique de la classe ouvrière aux partis politiques du patronat. Même à l'apogée de l'influence des syndicats dans la période d'après-guerre, ils ont travaillé pour enchaîner la classe ouvrière au système capitaliste et le Parti démocrate.

La mondialisation de la production et la crise historique du capitalisme américain ont coupé l'herbe sous les pieds du programme réformiste nationale des syndicats. Dès les années 1980 et 1990, les syndicats avaient abandonné toute résistance aux exigences des entreprises, tandis que les bureaucrates de classe moyenne supérieure qui les dirigeaient ont assuré leurs propres intérêts en intégrant les conseils d'administration des entreprises, y percevant des milliards de transferts de fonds en échange de leurs fidèles services à la grande entreprise.

L'expérience de ces derniers mois a également démasqué ceux qui promeuvent le mythe que l'UAW peut être forcé, par le simple effet du vote «non», de relever le défi et combattre les constructeurs automobiles au nom des travailleurs. L'UAW n’est pas une organisation ouvrière sensible à la pression venant de la base, mais une organisation patronale-syndicale ayant des intérêts d’affaires qui sont entièrement hostiles aux travailleurs.

Dès 1993, la Workers League (Ligue des travailleurs), prédecesseure du Parti de l'égalité socialiste, a écrit qu'elle «rejette totalement l'idée que l'AFL-CIO, qui est l'expression organisationnelle des intérêts de la bureaucratie syndicale, puisse être “capturé” et transformé en un instrument de la lutte révolutionnaire». Le but de notre travail, nous l'avons expliqué, n'était pas la «réforme» de l'UAW et de l'AFL-CIO, mais «la destruction de son influence politique et de son contrôle organisationnel sur les membres captifs».  

L’Autoworker Newsletter du WSWS a été guidée par cette perspective et la lutte pour un autre programme: le combat pour l'unité internationale de la classe ouvrière, pour son indépendance politique des partis de la grande entreprise et la transformation socialiste de la société, dont la nationalisation sous contrôle démocratique de l'industrie de l'automobile mondiale et des banques par la classe ouvrière.

La bataille des travailleurs de l'automobile pendant de longs mois est le présage de la résurgence des conflits de classe de masse aux États-Unis et à l'échelle mondiale. De nouvelles formes d'organisations véritablement démocratiques et indépendantes représentant la classe ouvrière, y compris des comités d'usine mis en avant par l’Autoworker Newsletter du WSWS, apparaîtront en tant que moyen pour la classe ouvrière de défendre ses intérêts.

La corruption de toutes les institutions de la société capitaliste et leur insensibilité aux intérêts de la grande majorité de la population signifient seulement que la lutte pour défendre les besoins les plus élémentaires de la classe ouvrière la propulsera dans une lutte révolutionnaire dirigée contre l'ordre économique en entier.

(Article paru en anglais le 23 novembre 2015)